Ce que contient vraiment le livre de Patrick Buisson

Saïd Mahrane a lu « La Cause du peuple ». Ce n’est pas qu’un florilège de petites phrases mais l’histoire d’une alliance impossible entre l’auteur et Sarkozy.

La Cause du peuple de Patrick Buisson est d’abord l’histoire d’une phénoménale duperie. Qui pouvait croire que Nicolas Sarkozy et son conseiller, le premier, étaient en totale harmonie ? Sarkozy, maurrassien ? Jamais. Tout juste un suiveur tâtonnant. Buisson, un pragmatique libéral ? Au plus, un tacticien au sang-froid qui s’en remet toujours au coup d’après. Les convictions de Buisson sont aussi solidement ancrées dans son être que la spontanéité émotionnelle l’est chez Sarkozy. Ils se sont donc menti pour le meilleur et pour le pire.

Cette histoire est celle de deux « amis » qui n’ont, en réalité, jamais « fait couple », en dépit des succès, des échecs et des déclarations d’amour (« Je t’aime, mon Patrick ! ») La lecture du pavé buissonien laisse pantois : durant cinq ans, soit les années qui nous importent le plus, la France fut dirigée par un binôme aux intérêts divergents, aux représentations du monde diamétralement opposées. On relate ici la version de l’ancien journaliste de Minute, et seulement. Version, disons-le, qui se rapproche, s’agissant de l’organisation des réunions et des comportements de chacun, de ce que nous rapportaient jadis des témoins de premier ordre.

Buisson n’était en fait pas un gourou, tout au plus un « soutien psychologique », doué quand il s’agit de requinquer son interlocuteur et de lui fournir une ligne directrice – bien souvent amendée. « Une boussole », « un capteur », tel qu’il se définit, muni d’une « baguette de sourcier ». Son ancien employeur, qui fut aussi le chef des armées ? Un homme serait gouverné par ses seules humeurs, ses pulsions, ses envies, son affect. L’instant, pour Sarkozy, compterait plus que tout et, s’il faut convoquer l’histoire, Jeanne d’Arc et Péguy, c’est toujours pour mieux servir cet instant présent.

La mission de Buisson

Patrick Buisson pensait pourtant tenir, en la personne du candidat UMP, le parfait véhicule politique de ses idées, lesquelles vont chercher dans le tréfonds de l’histoire ; Nicolas Sarkozy s’imaginait, quant à lui, travailler avec un simple communicant des idées, meilleur que les autres, un peu illuminé, au pedigree bien français, qui, en outre, parle bien et serait pour lui un formidable « logiciel électoral ». Ils ont feint, l’un comme l’autre, d’être tels qu’ils auraient aimé se voir, jusqu’à la rupture de 2014. Mais soyons précis : si l’existence des enregistrements cachés de Buisson n’avait pas été révélée, les deux hommes travailleraient encore ensemble…

Dans ce livre au titre sartrien, on découvre qu’un monde les sépare. Ils ne parlent pas la même langue. Leurs dieux n’ont pas la même expression. Leurs natures sont différentes. Idem pour leurs ambitions (se faire élire, et seulement élire, pour l’un ; réveiller l’âme des morts qui ont fait la France, pour l’autre). La Cause du peuple, dont les médias ont principalement retenu les phrases vachardes à l’encontre de Jacques Chirac, François Fillon, François Baroin et d’autres, est un pur livre de doctrine politique. Le sondeur y reprend à son compte le terme de « France périphérique » – qu’il ethnicise à outrance – pour signifier à chacun que le peuple qui fait l’élection vit non à Paris, mais dans ces petites villes et ces zones rurales, où la mondialisation impose toujours le pire. Le pire étant, selon Buisson, le multiculturalisme entraînant une insécurité identitaire et, du même coup, un vote FN.

« Le temps était aux entrepreneurs en démolition qui (…) liaient la dissolution du fait français dans la globalisation, l’Europe ou le multiculturalisme à l’avénement de cette humanité mondialisée que promettait une religion du progrès pourtant à l’agonie ». Mission de celui qui se voulait l’interprète attitré de « cette France des gueux et des manants » ? « M’efforcer de restituer un état civil à des idées qu’ils [les experts en démolition, NDLR] croyaient avoir été bannies pour l’éternité des plus hautes sphères du pouvoir ».

La « ploucophobie » de Carla

Buisson était donc présent, au côté de Sarkozy, pour faire de la politique, faire renaître des idées, celles de Léon Bloy, de Charles Péguy et de Charles Maurras, remises au goût du jour, quand le président oscillait entre Bernard Kouchner et l’identité nationale, la promotion de la discrimination positive et les racines chrétiennes, la triangulation et le pélerinage au Puy-en-Velay, Disneyland et une réception au Vatican… Outre les liens contractuels qui liaient l’Élysée à Patrick Buisson, on se demande pourquoi ce dernier a persisté dans son combat idéologique face à un tel bloc d’inconstances. Pas un mot, dans son livre, sur les raisons de son obstination. Il s’accroche à son homme, et plus encore à son pouvoir bien réel. Les courtisans le flattent, les mêmes qui aujourd’hui le vomissent.

Il avait confectionné le canevas. Le récit national du moment, c’était lui. La « ligne Buisson » n’était pas qu’un truc de journalistes. Sarkozy était accro à cette ligne, mais n’en gardait que l’esprit et non le fond. À cet égard, affirme l’ancien conseiller, « les soupçons qui pesaient sur moi étaient bel et bien fondés ». Il relègue les autres conseillers de l’Élysée au rôle de figurants, avec une mention spéciale pour Henri Guaino, « l’ancien commissaire au Plan de Jacques Chirac » adepte des « envolées du socialisme remixées ». Parmi les entraves, celles qui ont empêché l’expression pleine de sa doctrine, Carla. Carla Bruni Sarkozy, obsédée, elle, par ses contrats pour des produits cosmétiques et hantée par sa « ploucophobie », dépeinte sous les traits d’une représentante de la bourgeoisie de gauche, rebaptisée par l’auteur « le carlisme ». « Avec elle, c’était classe contre classe. L’un de ses mantras tenait dans la sentence nietzschéenne suivant laquelle : « Il faut protéger le fort du faible ». »

La droite ne pense pas. Elle compte. Et c’est là son malheur sans cesse recommencé

Un livre intéressant en cela que l’auteur a pu confronter la radicalité de ses idées à la réalité du pouvoir, faite de débats, de déclarations télévisées, de navettes parlementaires et de campagnes médiatiques… Mais aussi, à lire Buisson, de petites lâchetés. « La droite ne pense pas. Elle compte. Et c’est là son malheur sans cesse recommencé », écrit-il au sujet de ce « grand cadavre à la renverse ».

Doit-on rapporter ici tous les portraits qu’il dresse, en une ligne comme en une page, de Nicolas Sarkozy, qui aurait précipité la chute de ce grand cadavre ? « Trader de la politique », « court-termiste », « polygame » des idées, « insincère », obsédé par l’argent. « Le répertoire du président s’enorgueillissait d’être à la fois un mixte de Gala et du CAC 40. » Le milliardaire Paul Desmarais ? Sarkozy : « Tu te rends compte : sa propriété au Canada a une superficie supérieure à celle de la Belgique ! » Le marchand d’art Guy Wildenstein ? « C’est du lourd. Il pèse 10 milliards de dollars. » Gérard Depardieu ? « C’est du bankable, Depardieu. Ils peuvent toujours s’accrocher, les autres ringards avec leurs cachetons minables ! C’est lui l’acteur le mieux payé du cinéma français. » Et que dire, si elle est vraie, de cette citation ? « Je veux mourir riche. Blair me dit qu’il se fait payer 240 000 dollars par conférence. Tu te rends compte ! Je suis sûr que je peux faire mieux. »

Obsessions

Les journalistes, si l’on en croit Buisson, ont occupé une grande place dans la vie de l’ancien président. Les mots, à leur endroit, sont durs. Jean-Michel Aphatie, selon Sarkozy, n’est qu' »un militant de gauche bas de plafond et dépourvu du moindre talent ». Franz-Olivier Giesbert (ancien directeur du Point), « un pousse-mégots, un ramasse-crottes, spécialiste de l’abus de confiance ». Laurent Joffrin, « il s’appelle Mouchard. C’est un joli nom, Mouchard. Ça lui va bien. Quand on dirige une entreprise de délation camouflée en entreprise de presse. » Éric Zemmour (après une polémique en 2010) : « Il me crache à la gueule dans ses chroniques de RTL, pourquoi l’épargnerai-je ? (…) Pour une fois que l’un d’eux va morfler. »

L’auteur, président de la chaîne Histoire, refait la chronologie du quinquennat sarkozien avec la même dialectique, éloquente et boursouflée, qu’à l’oral, s’appuyant de façon parfois pesante sur moult citations pour décrire, selon lui, les soubresauts de l’époque. Drôle d’époque, en effet, où s’est joué derrière les hauts murs de l’Élysée, le magnétophone allumé, un jeu de dupes et de rôle qui illustre le mal français : l’obsession du pouvoir politique, de la réélection et de la couverture deParis Match. Buisson confesse s’être « trompé ». Sur le choix, bien entendu, de sa monture, qu’il croyait être pur-sang et qui ne le fut pas.

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