Christiane Taubira « anti-française » pour Jean-Marie Le Pen : France Inter s’est-elle transformée en machine à inventer de fausses polémiques ?

Les déclarations de Jean-Marie Le Pen sur l’antenne de France Inter ont suscité une levée de bouclier. Des propos tenus à la marge de la présentation des candidats FN aux municipales par un personnage en retrait de la vie politique : l’ampleur de la polémique dépasse de loin son contenu.

Atlantico : France Inter a diffusé une intervention de Jean-Marie Le Pen (enregistrée dimanche 17 novembre) où celui-ci qualifie Christiane Taubira « d’anti-française », rajoutant « Je pense qu’elle a été choisie parce qu’on pensait que sa couleur pourrait lui servir de bouclier quand elle aurait à proposer des choses absolument inacceptables ». Ces propos, présentés comme sulfureux, ont provoqué un tollé dans de nombreux médias et dans une partie de la classe politique. Y voyez-vous un dérapage ?

Dominique Jamet : Dans le contexte actuel de l’affaire Taubira, il est évident que toute personne publique dont on entend qu’elle fait des déclarations autour de ces problèmes d’appartenance ethnique est immédiatement signalée à la collectivité et stigmatisée. L’hypothèse de Jean-Marie Le Pen que Christiane Taubira soit ministre à cause de sa couleur de peau n’est basée sur rien et elle n’est rien d’autre qu’une hypothèse, justement. Et même si ce propos peut choquer dans la période où nous sommes, ou même si on peut le trouver stupide, on voit où sont les limites assignées à la liberté d’expression. On a vraiment l’impression qu’un certain nombre d’hommes politiques et de journalistes se trompent d’époque ou de métier. Autrefois, il y avait des fonctionnaires qui travaillaient dans des bureaux de la censure, pour le théâtre ou les journaux, et il y a des gens qui ont manifestement la vocation anachronique d’être des censeurs…La volonté de faire intervenir Jean-Marie Le Pen – adepte des déclarations sulfureuses – alors même qu’il n’occupe plus de fonctions politiques majeures, n’est-elle pas une stratégie délibérée qui consiste à générer la polémique ? France Inter ne cherche-t-elle pas le « buzz » au détriment de l’info vraiment pertinente ?

La journaliste de France Inter qui est allée chercher Jean-Marie Le Pen, alors que Marine Le Pen présentait à ce moment-là les candidats du FN pour les municipales, n’était peut-être pas dénuée d’arrière-pensées. Elle a réussi un joli coup car on obtenait de Jean-Marie Le Pen qui en est coutumier ce que l’on appelle – selon le mot consacré – un « dérapage ». Ne tombons pas cependant dans une paranoïa symétrique de celle qui sévit à l’heure actuelle où toutes sortes d’organes d’information prétendent qu’il y a un déferlement incroyable du racisme, voire du fascisme, en France, à partir de trois ou quatre exemples plus ou moins probants, et plus ou moins misérables. Ne disons donc pas sans preuve que France Inter est complice d’un vaste complot cherchant à provoquer les provoquer les propos choquants pour mieux pouvoir le dénoncer.

La rediffusion de l’intervention de Jean-Marie Le Pen est assez peu relayée sur le site même de France Inter. Comment analyser cette stratégie de ne pas mettre en avant la déclaration qui fait débat et de se focaliser uniquement sur l’aspect « dérapage » ? 

Je ne suis pas dans les mystères et les couloirs de la rédaction de France Inter. Peut-être a-t-on lancé un ballon d’essai en espérant le voir repris, mais je ne peux pas avancer de certitudes évidemment. La première hypothèse qui peut venir à l’esprit est que l’on n’a pas trouvé cela à la hauteur de ce que l’on en espérait. Jean-Marie Le Pen est quand même en retrait – sans chercher à revenir sur le devant de la scène – et ce n’est pas lui qui représente la pensée du Front national. A plusieurs reprises ces derniers temps, des militants du FN d’un rang moins élevé, et moins ancien, ont défrayé la chronique par des déclarations ou des comportements provoquants ; ils ont été à chaque fois presque immédiatement désavoués, suspendus ou exclus du FN. France Inter n’espérait pas que Marine Le Pen désavouerait son père ni ne l’exclurait à la suite d’une déclaration relativement anonyme. Sans doute s’est-on rendu compte qu’il s’agissait de propos qui n’étaient finalement pas officiels et qui ne relanceraient pas une diabolisation du Front national.

Plus généralement, générer des polémiques à l’intérêt discutable ne contribue-t-il pas à la perte de crédibilité de France Inter qui, selon Médiamétrie, a perdu 450 000 auditeurs en un an ? 

Déontologiquement, ce n’est pas ce qui est le plus conforme à ce que devrait être le journalisme. Il est de fait que depuis plusieurs années, France Inter ne semble pas répondre – ou alors de moins en moins – à la définition de ce qu’est une station de service public. A France Inter, on ne se gêne pas pour afficher des préférences politiques qui vont toujours dans le même sens. France Inter est une station largement monocorde, et sa voix actuellement est pour le moins de gauche, et gouvernementale. C’est probablement cela qui explique la mauvaise humeur et le détachement d’un grand nombre d’auditeurs ces derniers mois.