Économie, Écologie...

Chypre, la vraie « currency war » est déclarée (Bruno Bertez)

Texte de Bruno Bertez

(…) Chypre était, il est vrai, une place financière qui accueillait quelques fonds d’oligarques et, surtout, des fonds secrets russes. Mais là n’est pas l’essentiel. Chypre est la plaque tournante de beaucoup de capitaux commerciaux tout à fait licites et clairs de la part de la Russie. La Russie se sert de Chypre pour des mouvements de capitaux commerciaux que l’on peut estimer de 300 à 400 milliards par an. Il est évident que les Russes ont besoin d’une telle place. C’est une question de souveraineté et d’indépendance nationale. Le coup qui a été porté à la place financière chypriote au cours du week-end, la restructuration sous contrôle européen des banques chypriotes, tout cela va à l’encontre non seulement des intérêts, mais également de la souveraineté russe. Le prélèvement qui sera peut-être de 30% sur les dépôts de plus de 100.000 euros est quasi anecdotique en regard des autres problèmes que cette situation pose aux Russes.

Nous avons noté un tournant dans la position russe avec le coup de force de la BCE. La BCE a en effet déclaré une guerre monétaire à Chypre et donc à la Russie. C’est le vrai sens que l’on peut donner à l’expression « Currency Wars ». La vraie « currency wars », le premier épisode, celui qui a une connotation géopolitique, a été déclaré par la BCE, c’est-à-dire par la succursale de la Fed et du pouvoir américain. On notera que ce blocus n’a pas été décrété par les autorités politiques européennes, mais par la BCE, ce qui est proprement incroyable. Le changement de ton russe montre que l’on entre dans un problème non plus d’intérêts particuliers, mais dans un problème d’intérêts d’Etats. Les Russes ne sont pas fous, ils savent prendre une déclaration de guerre pour ce qu’elle est. Une claque n’est pas une caresse.

Nous entrons donc maintenant dans ce que nous n’hésitons pas à qualifier de « currency war ». Le langage diplomatique se substitue aux réflexions personnelles de Medvedev et Poutine. Etant entendu, si vous nous suivez bien, que la diplomatie est la « poursuite de la guerre par d’autres moyens ». En changeant de ton, nous avançons l’hypothèse que nous changeons de régime et de registre.

Ce n’est pas un hasard si les Russes ont retrouvé leur calme et leur sérénité. Ce sont, comme le fait remarquer le commentateur d’une grande banque, d’exceptionnels joueurs d’échecs. On reste calme. On réfléchit avant de bouger les pions.

Première escarmouche : Medvedev a menacé de transformer la partie des réserves russes libellées en euros en dollars. Cela représente la bagatelle de 425 milliards d’euros, si on tient compte de l’officiel et du non-officiel. Ce que l’Europe a misérablement gagné, à peine quelques petits milliards, peut être reperdu en quelques clics électroniques. Pour être sûr que le message est bien compris, Igor Shuvalov a déclaré : « que les green shoots en Europe sont fragiles. La Russie est inquiète car la crise peut affecter l’euro ». Si cela n’est pas un avertissement codé, on se demande ce que cela peut bien être. Mais, nous l’avons dit, les Russes sont d’admirables joueurs d’échecs et le jeu d’un pion cache souvent une stratégie bien plus complexe que l’on ne découvre que quelques tours suivants.

L’avertissement direct, c’est-à-dire à l’euro, l’Europe et les Européens, est en réalité un avertissement indirect destiné… aux Américains.

Le seul fait d’évoquer un remploi éventuel en dollars conduit tout joueur d’échecs à penser qu’en réalité, dans un temps ultérieur, l’avertissement est destiné aux Américains. En disant que l’on peut choisir le dollar contre l’euro, on distille diplomatiquement l’idée que ce que l’on fait sur l’euro, on pourra le faire plus tard sur le dollar. Les Russes savent ce que c’est qu’une relation de force. Ils savent, comme le savait Ben Laden, que le point faible des États-Unis, c’est la monnaie et singulièrement, d’une part le taux d’intérêt et, d’autre part, le rapport du dollar à l’or.

De deux choses l’une, ou il va y avoir des négociations souterraines qui vont préserver les intérêts russes aussi bien en termes de souveraineté qu’en termes financiers ou en termes commerciaux, ou bien on va évoluer vers un durcissement qui va s’étaler sur de nombreux mois.

Ce qui nous met la puce à l’oreille, c’est d’une part les informations en provenance de Russie et, d’autre part, l’utilisation par les Russes du vocabulaire même qu’utilisent les Américains pour qualifier leur tentative de reprise : les « green shoots ». L’expression « green shoots » était en quelque sorte la clé qui permet de décoder le message russe.

L’une des possibilités de rattrapage de la gaffe européenne réside dans les gisements de gaz qui se situent au large de Chypre. Le gaz est stratégique à plusieurs titres pour les Russes, on le sait. C’est ce qui leur permet en particulier de mettre l’Europe en position d’infériorité. Un protectorat russe sur les gisements de gaz chypriotes pourrait fort bien être l’une des victoires cachées que souhaitent nos joueurs d’échecs.

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