Comment les partisans du « décolonialisme » mènent et gagnent leur guerre idéologique dans les universités françaises

En quelques années, les théories intersectionnelles se sont imposées dans les amphis des sciences sociales, sur les bancs comme sur l’estrade. A tel point qu’il devient dangereux de remettre ces thèses en question.
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« Beaucoup de mes collègues plus jeunes font un peu dans leur froc et n’osent rien dire. Je me mets à leur place, si j’avais 40 ou 45 ans, je ne serais pas rassuré », alerte Jean-Louis Fabiani, professeur émérite de sociologie. Lui-même a été pris à partie, le 20 décembre dernier. Invité d’un cours à l’Ehess, il est interpellé par une étudiante se présentant comme « descendante d’esclave », qui lui reproche d’avoir signé une tribune contre le « décolonialisme » dans le Point et évoque sa « lutte de dominant ». Toute la classe applaudit. « Ça m’a blessé, raconte l’enseignant de 67 ans. On m’a accusé de racisme, et même si je m’en défends, on prétend faire ma psychanalyse en utilisant l’artifice rhétorique du racisme inconscient. C’est indigne. »
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Car, pour certains groupes, le postcolonial se mue rapidement en « décolonial ». Un groupuscule fondé en 2005 va connaître un rayonnement inattendu dans la sphère académique. Le Parti des indigènes de la République (PIR), animé par une salariée de l’Institut du monde arabe, Houria Bouteldja, défend l’idée que la « France reste un Etat colonial », au service des « Blancs ».Parmi ses soutiens, on retrouve de nombreux universitaires influents, comme Eric Fassin, professeur de science politique à Paris-VIII. Dans une tribune publiée dans Libération en novembre 2017, il défend les combats de la tête pensante du PIR, qui s’inscrivent, selon lui, « dans le camp de l’émancipation ». L’enseignant, grand invité des médias et notamment de France Culture, considère en revanche que « le racisme anti-Blancs n’existe pas pour les sciences sociales ». Son raisonnement ? Même si le caractère raciste de quelques agressions a pu être reconnu par la justice, on ne peut pas « faire comme si, quand on dit “sale Blanc”, ça résonnait avec toute une histoire ».. A la différence supposée, par exemple, de l’esclavage ou de l’apartheid pour les Noirs…

Eric Fassin, qui n’a pas répondu à la sollicitation de Marianne, fait partie des universitaires les plus investis sur les questions intersectionnelles. Comme pour assurer une descendance à ses idées, il prend en charge un nombre impressionnant de doctorants : 10 début 2019. A l’inverse, les enseignants qui s’opposent au « décolonialisme » peuvent rapidement se retrouver persona non grata. Stéphane Dorin, qui s’était opposé à la venue de Houria Bouteldja à l’université de Limoges, en novembre 2017, affirme être depuis l’objet d’une cabale : « Le directeur de l’école doctorale m’a fait comprendre que je n’aurais plus aucun doctorant sous contrat tant qu’il sera là », ce que la direction nie vigoureusement. En décembre 2018, Stéphane Dorin a néanmoins été exclu de son laboratoire, le bourdieusien Groupe de recherches sociologiques sur les sociétés contemporaines, avant que le tribunal administratif de Limoges ne suspende la décision, en février dernier. Pour les étudiants intéressés par une carrière universitaire en sciences sociales, l’adhésion au prisme intersectionnel, voire décolonial, est désormais un préalable, à en croire un jeune docteur en science politique : « Si tu n’es pas bourdieusien, et que tu n’as pas d’appétence pour les thèmes du genre et de la race, tu n’as vraiment pas beaucoup de chances d’obtenir un poste. »
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Marianne