Archives par mot-clé : Empire

Jean-Michel Quatrepoint sur l’Europe et le Traité Transatlantique

Pour le journaliste économiste Jean-Michel Quatrepoint, auteur du Choc des empires, la construction européenne a totalement échappé à la France et se trouve désormais au service des intérêts allemands. [Quant au Traité Transatlantique, il] sert les intérêts des « empires » allemand et américain, qui veulent contenir la Chine dans la « guerre économique mondialisée ». Et la France dans tout ça ? Entretien.

Dans votre livre vous expliquez que le monde se divise désormais en trois empires : les Etats-Unis, la Chine, l’Allemagne. Qu’est-ce qu’un empire ?

Pour être un empire, il faut d’abord se vivre comme un empire. Ensuite, il faut une langue, une monnaie, une culture. Sans parler des frontières. L’Amérique, c’est Dieu, le dollar et un drapeau. La Chine, c’est une économie capitaliste, une idéologie communiste et une nation chinoise qui a sa revanche à prendre, après l’humiliation subie au XIXème siècle.

Quant à l’Allemagne, c’est en empire essentiellement économique. Quand Angela Merkel a été élue en 2005, son objectif premier était de faire de l’Allemagne la puissance dominante en Europe : elle a réussi. Maintenant il s’agit de façonner l’Europe à son image. Mais avec des contradictions internes : pour des motifs historiques bien compréhensibles, Berlin ne veut pas aller jusqu’au bout de la logique de l’empire. Elle n’impose pas l’allemand, et est réticente sur la Défense. Elle veut préserver ses bonnes relations avec ses grands clients : la Chine, les Etats-Unis et la Russie.

Vous écrivez : « L’Union européenne qui n’est pas une nation ne saurait être un empire ».

C’est tout le problème de l’Europe allemande d’aujourd’hui, qui se refuse à assumer sa dimension d’empire. 28 Etats sans langue commune, cela ne peut constituer un empire. L’Angleterre ne fait pas partie du noyau dur de la zone euro. Les frontières ne sont pas clairement délimitées : elles ne sont pas les mêmes selon qu’on soit dans l’espace Schengen ou la zone euro. L’Europe est un patchwork et ne peut exister en tant qu’empire, face aux autres empires.

«L’Allemagne est devenue, presque sans le vouloir, le nouveau maître de l’Europe», écrivez-vous. Comment se traduit cette domination de l’Allemagne en Europe ? D’où vient-elle ? Sur quels outils s’appuie cette hégémonie ?

Cette domination vient de ses qualités… et de nos défauts. Mais ce n’est pas la première fois que l’Allemagne domine l’Union européenne. A la fin des années 1980, juste avant la chute du mur, elle avait déjà des excédents commerciaux considérables. La réunification va la ralentir un instant, car il va falloir payer et faire basculer l’outil industriel allemand vers un autre hinterland.

La RFA avait un hinterland, c’était l’Allemagne de l’Est : le rideau de fer n’existait pas pour les marchandises. Les sous-ensembles (par exemple les petits moteurs équipant l’électroménager allemand) étaient fabriqués en RDA à très bas coût (il y avait un rapport de 1 à 8 entre l’Ost mark et le Deutsche Mark), puis assemblés en Allemagne de l’Ouest. Avec l’équivalence monétaire décidée par Kohl à la réunification (1 deutsche mark = 1 Ost mark), les Allemands perdent tous ces avantages. Il faut trouver un nouvel hinterland pour retrouver des sous-traitants à bas coût. Ce que l’Allemagne a perdu dans la réunification, elle le retrouvera par l’élargissement de l’UE. Ce sera dans la Mitteleuropa, l’espace naturel allemand, reconstitué après l’effondrement du communisme. La Hongrie, la Tchéquie, et même la Pologne : c’est la Germanie, le Saint Empire romain germanique.

Dans un premier temps, ils ont donc implanté des usines modernes dans les pays de l’Est pour fabriquer des sous-ensembles, qui sont assemblés en Allemagne où l’on fabrique un produit fini, que l’on vend avec une kyrielle de services voire avec le financement. La grande force de l’Allemagne, c’est d’avoir choisi dans la division internationale du travail un créneau où ils sont quasiment seuls, l’industrie de qualité, principalement automobile (elle leur assure une part très importante de leurs excédents commerciaux).

Un hinterland permis par l’élargissement, une «deutsche qualität», mais aussi «un euro fort» qui sert les intérêts allemands…

L’euro c’est le mark. C’était le deal. Les Français ont péché par naïveté et se sont dit : faisons l’euro, pour arrimer l’Allemagne à l’Europe. Les Allemands ont dit oui, à condition Continuer la lecture de Jean-Michel Quatrepoint sur l’Europe et le Traité Transatlantique