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Philippe Herlin : QE et inflation

Par Philippe Herlin – Chercheur en finance / Contributeur pour Goldbroker.com

 

Une grande quantité de monnaie est crée par les banques centrales, on le sait. La Fed, la BCE, la BoJ et la BoE monétisent des quantités importantes de dettes publiques et privées, en ce qui concerne la Fed cela représente 85 milliards de dollars par mois, tout de même. Pourtant on ne constate pas pour l’instant de dérapage des prix, même si l’on peut noter une réelle appréciation des prix alimentaires et énergétiques, plus ou moins masqués par les statistiques officielles. Mais, c’est clair, pas de forte inflation.

L’économiste « autrichien » peut être désarçonné, lui qui sait que toute création monétaire excédentaire conduit à une hausse des prix. Certes, mais d’abord, cette hausse se retrouve en partie sur les matières premières (on parle d’inflation d’actif), puis ensuite dans le panier de la ménagère, d’où des prix, pour l’alimentaire et l’énergie, qui s’inscrivent sur une tendance à plus de 5% l’an.

Mais surtout il faut tenir compte d’un autre élément : la vitesse de circulation de la monnaie. L’économiste Irving Fisher (1867-1947) avait mis cela en évidence. Car si la quantité de monnaie dans une économie augmente mais qu’elle circule moins vite, les deux effets s’annulent, et il n’y a pas d’impact sur les prix. Or précisément, celle-ci diminue sans cesse depuis la crise de 2008.

Le ralentissement de la croissance, que l’on note depuis quelques trimestres aux Etats-Unis et en Europe, contribue à freiner encore la circulation de la monnaie. Les banques centrales font tourner la planche à billets mais l’argent ne circule pas : le crédit ne décolle pas car les perspectives économiques sont déprimées, on note seulement de la spéculation sur les matières premières, comme on l’a dit, et sur le marché boursier.

Faut-il pour autant se satisfaire que ces deux effets se compensent et n’entraînent pas de forte inflation ? Non car cet équilibre est fragile : la vitesse de circulation est en effet très sensible aux facteurs psychologiques.

Prenons l’exemple, le plus courant, d’un salarié. En général il touche sa paye tous les mois, et il fait ses courses toutes les semaines. Mais s’il se rend compte que les prix se mettent à augmenter au cours du mois, son réflexe naturel sera de faire la totalité de ses courses en une fois, dès que sa paye aura été virée sur son compte. Et si des millions de personnes font de même, on comprend que la vitesse de circulation de la monnaie explose. C’est à ce moment qu’un pays bascule dans l’hyperinflation, les gens se précipitent pour dépenser (se débarrasser) de leur argent, c’est la « fuite devant la monnaie », les étiquettes valsent, ceux qui détiennent des stocks attendent que les prix montent encore, les pénuries et le marché noir s’étendent. Résultat : l’économie sombre, le chômage explose et les épargnants sont ruinés. Un simple événement ou une peur irrationnelle peut déclencher le passage de l’inflation à l’explosion des prix, et une fois que c’est parti, c’est irrattrapable.

Qu’est-ce qui pourrait déclencher un tel mouvement ? Difficile à dire. Quand cela se produira-t-il ? Impossible à prévoir. Mais plus la masse de monnaie « dormante » augmente, plus le système monétaire devient sensible au moindre choc.

 

Olivier Delamarche : « Au Japon, la résultante sera un effondrement. » (BFM Business)

Journaliste : Inflation ou déflation , qu’est ce qui vaut mieux?

Olivier Delamarche : Ni l’un ni l’autre. Faut savoir ce qu’on entend par inflation. De l’inflation il y en a. Sur certains actifs mais il y en a . Il y a l’inflation officielle, et puis la vrai inflation celle que vous constatez tous dans les supermarchés. Et celle-là est loin d’être à 2%, elle est très au-dessus. Puis vous avez l’inflation des actifs comme l’immobilier, comme la bulle qu’il y a sur les obligations, comme la bulle sur les actions.. etc…

Le truc c’est de savoir ce que seront les conséquences de ce qu’ont fait les banques centrales ces derniers temps… c’est à dire les émissions débridées, infinies, illimitées et compagnie… là la question peut se poser. Est-ce-qu’on sort avec un haircut global et une récession comme on en a jamais vu de mémoire d’humain ? Soit, autre solution,  on sort par un effondrement total des monnaies qui ne valent plus rien parce qu’on en imprime à tour de bras, et à ce moment là c’est de l’Hyperinflation… c’est à dire que vous sortez en brouette pour aller chercher votre café.

La Fed, une politique contradictoire et inefficace

Par Philippe Herlin – Chercheur en finance

La Fed a donc pris la décision, la semaine dernière, d’amplifier sa politique de « Quantitative easing ». Après l’opération surnommée « Twist », qui consistait à revendre des obligations à court terme pour en acheter à long terme, et peser ainsi à la baisse des taux longs, la banque centrale américaine revient à de la pure création monétaire, et pas qu’un peu : 85 milliards de dollars par mois, 45 milliards d’obligations du Trésor et 40 milliards de créances hypothécaires (MBS). On le voit, il s’agit d’aider l’Etat à financer son déficit abyssal et un secteur bancaire toujours empêtré dans la crise immobilière. Dans le même temps, il a été réaffirmé que le taux directeur resterait au plus bas.

Le plus notable est que le Comité de politique monétaire (FOMC) de la Fed a affirmé que cette politique serait maintenue « au moins aussi longtemps que le taux de chômage restera au-dessus de 6,5 % ». Mais que vient faire ici le taux de chômage ? La Fed veut-elle prendre la place du ministère du travail ? Non, mais il faut faire un peu d’histoire pour comprendre cette déclaration.

En 1978 les Etats-Unis sont en pleine crise, le chômage explose et Jimmy Carter pense à sa réélection. Comment, au moins, donner le sentiment d’agir ? Ce sera le Humphrey–Hawkins Full Employment Act qui redéfinit le mandat de la Fed et l’oblige, en plus de contenir  l’inflation, à se fixer comme objectif le plein emploi. Un gouvernement peut chercher à diminuer le chômage, parce qu’il possède les leviers nécessaires (la réglementation, ou plutôt la déréglementation, la baisse de la fiscalité, etc.), mais une banque centrale ! Elle ne peut que lâcher du lest sur la rigueur de sa politique monétaire pour tenter d’approcher ce but. Cette mesure est donc parfaitement démagogique et keynésienne (ça va très souvent ensemble). Mais quel président oserait l’abroger ? Aucun jusqu’ici.

Un seul président de la Fed a osé contourner cette loi, il s’agit de Paul Volker qui, nommé en 1979, montera le taux directeur à près de 20 % pour terrasser l’inflation, au prix d’une courte crise, mais qui ensuite assurera les bases nécessaires à la croissance des années 80-90, et à la baisse du chômage. Mais depuis, dès que l’orage approche (éclatement de la bulle Internet en 2000, la crise depuis 2008), les présidents de la Fed, Alan Greenspan et maintenant Ben Bernanke, négligent toute rigueur minimale et offrent un maximum de facilités monétaires, sous prétexte de ne pas aggraver la crise et de contenir la hausse du chômage. Cette politique ne produit pourtant que de la croissance factice (2000-2007), ou pas de croissance du tout (depuis 2008). Mais cette politique produit surtout… de la monnaie, en quantité croissante, ce qui va exactement à l’encontre du rôle d’une banque centrale.

Cette loi stupide, et le fait qu’elle soit appliquée, montre la confusion intellectuelle dans laquelle nous vivons. Elle confère aussi un sentiment de toute puissance au président de la Fed, attention danger ! Et les lois de l’économie, les vrais, pas celles votées par des politiciens démagogues, celles que nous enseignent l’histoire, nous disent que trop de monnaie papier se transforme un jour en hyperinflation. Et en chômage massif. Quand on veut poursuivre plusieurs objectifs contradictoires, on les manque tous.