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Jean-François Kahn: On a découvert à l’occasion des minutes de silence qu’il y avait 60 % de musulmans dans des écoles.

Extrait d’une interview Le Soir

« Il y a une fracture depuis un certain temps entre les médias et le public. Il n’existe pas de pensée unique car tout le monde ne pense pas la même chose. Mais il existe une pensée médiatique extrêmement dominante dans les radios, les télés, qui est une synthèse entre un ralliement au néolibéralisme en matière économique et sociale, parce que c’est moderne et que, comme disait Thatcher, il n’y a pas d’autre issue, et un reste de soixanthuitardisme sur le plan sociétal et des moeurs. Le corps journalistique est à 80 % sur ce registre-là, alors que le public, lui, a évolué exactement en sens inverse : le rejet est au plus fort du néolibéralisme et des dégâts qu’il cause et de l’excès de pensée de 68, notamment pour ses effets sur l’éducation etc.

Le moment où cela a été le plus fort a été le rejet du projet de constitution européenne, où 80 % des médias ont voté pour, et 59 % des Français ont dit non. Et les médias au lieu de s’interroger sur l’origine de cette fracture, ont répondu : ‘c’est parce que le peuple est sale. Nous, on est propres’. D’où l’obsession de la dénonciation du populisme. Mais cela ne fait qu’agrandir le fossé ! ».

« Il n’est plus évident que Sarko soit incontournable »

Sarkozy est-il encore crédible ? Il avait saisi, lui, que le « peuple » pensait autrement, cela ne lui a pas réussi… « Quand Sarko a compris cette fracture, lors de sa première campagne, il a ramené le FN à 10 %. Il n’a pas réussi beaucoup de choses mais ça oui. Mais à la fin de Jospin il y avait 120.000 entrées d’immigrés par an en France et à la fin de Sarko, il y en avait 240.000 : on ne peut pas exaspérer le sentiment xénophobe et être celui qui a le plus accru le nombre d’immigrés pour faire plaisir au patronat qui avait besoin de main-d’œuvre ! Il a perdu là sa crédibilité (.) Aujourd’hui, quand on a été le président qui décide de tout, qui dirige les journaux, et que ce grand Sarkozy revient à sa petite place de chef de parti : il n’a pas compris que cela le dévalorisait. En plus il revient gérer une pétaudière ! J’aime beaucoup rappeler quand j’ai eu raison. Mais là j’ai eu tort. Je croyais – je l’ai écrit dans « Le Soir » – que rien ne pourrait arrêter le retour de Sarko. Aujourd’hui je commence à avoir des doutes. Je n’ai pas la télé, et donc j’ai sous-estimé le fait qu’il était devenu ridicule sur l’écran, une caricature de lui-même. Il n’a plus envie non plus. Il n’est donc plus évident que Sarko soit incontournable  ».

« On revit l’osmose entre le pouvoir élyséen et les médias »

Le président de la République en France dirige les journaux ? « Pendant les deux premières années de Sarkozy, c’était extraordinaire, il téléphonait aux patrons de journaux : ‘celui-là, tu vas me le virer’, etc. Il téléphonait aux journalistes : ‘je connais ton patron, si tu continues, je lui demande de te virer’. Tous les responsables de médias étaient ses intimes, Bolloré, Dassault, Lagardère, Rotschild.

Lorsque Libération se cherchait un nouveau rédac chef, on m’a consulté et j’ai suggéré Edwy Plenel. Tout le monde était d’accord. Sarkozy a téléphoné à l’actionnaire Rotschild : ‘Si vous prenez Plenel, on se vengera sur la banque de votre frère’. Et Plenel n’a pas été retenu. Sarkozy décidait aussi du patron de Libé !

Cela revient maintenant avec Hollande. La sensibilité des journalistes a toujours été social-démocrate et donc maintenant que la politique socio-économique qu’a choisie Hollande est celle que les journaux disaient qu’il fallait mener. En plus, Hollande a toujours bien travaillé avec les journalistes politiques. Là c’est très net de nouveau : on lit dans tous les journaux les mêmes phrases plutôt favorables au gouvernement, données par l’Elysée. On revit cette espèce d’osmose depuis quelques mois entre le pouvoir élyséen et les médias  ».

Intégration : « On croyait que nier, c’était gérer »

Que faire face à la problématique de l’intégration ? « On croyait que la bonne façon de le gérer, c’était de le nier. En particulier l’importance de l’immigration et de la présence de communautés différentes. Moi je pense l’inverse. On a interdit les statistiques ethniques en France, donc on ne sait pas. On a découvert à l’occasion des minutes de silence qu’il y avait 60 % de musulmans dans des écoles. Qu’on soit de gauche ou de droite, comment voulez vous régler un problème et le prendre à bras-le-corps ? La conséquence est pire de ne pas savoir ! (.) Il faut à la fois prendre des mesures de restriction (régulation, arrêt) très forte de l’immigration tant qu’on n’a pas réglé le problème de l’intégration de ceux qui sont déjà là, et donner le droit de vote aux élections locales et être implacable, draconien sur les discriminations au logement ou à l’embauche. Ce faisant, vous n’êtes ni de gauche ni de droite ».

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