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Philippe Muray : « Le débat »

Texte de Philippe Muray qui conserve toute sa pertinence en ces temps de Grand Débat National. Tout être un peu censé devrait fuir les débats, et les kermesses à blabla comme celles qui se déroulent quotidiennement sur les plateaux télé.


Il faudrait ne jamais débattre. Le débat, comme le reste, dans notre univers d’intransitivité galopante, a perdu son complément d’objet. On débat avant de se demander de quoi : l’important est de se rassembler. Le débat est devenu une manie solitaire qu’on pratique à dix, à cinquante, à cent, un stéréotype célibataire en même temps que grégaire, une façon d’être ensemble, un magma d’entregloses qui permet de se consoler sans cesse de jamais atteindre, seul, à rien de magistral.

Il faudrait ne jamais débattre ; ou, si l’on y tient vraiment, ne débattre que de la nécessité de faire des débats. Se demander à l’infini, jusqu’à épuisement, quelle est l’idéologie du débat en soi et de sa nécessité jamais remise en cause ; et comment il se fait que le réel multiple dont le débat prétend débattre s’efface au rythme même où il est débattu.

Mais aucun débat ne peut s’élaborer sur une telle question, car c’est précisément cette évaporation du réel qui est le véritable but impensé de tout débat.

On convoque les grands problèmes et on les dissout au fur et à mesure qu’on les mouline dans la machines de la communication. Et plus il y a de débat, moins il y a de réel. Il ne reste, à la fin, que le mirage d’un champ de bataille où s’étale l’illusion bavarde et perpétuelle que l’on pourrait déchiffrer le monde en le débattant ; ou, du moins, qu’on le pourra peut-être au prochain débat. C’est de cette illusion-là dont se nourrit le débatteur.

Pourquoi faut-il débattre ? Tout argument dont on débat est Continuer la lecture de Philippe Muray : « Le débat »

Marion Maréchal LePen : je mesure la qualité de mes interventions à l’Assemblée nationale au nombre de huées qu’elles suscitent

Et en plus elle cite Philippe Murray, cette jeune fille est merveilleuse..

Elisabeth Lévy: «Philippe Muray est l’imam caché des esprits libres»

Source: Le Figaro
A l’occasion de la publication du journal inédit de Philippe Muray, dont le magazine Causeur publie les bonnes feuilles, Elisabeth Lévy nous trace le portrait d’un écrivain prophétique.

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Causeur publie en exclusivité les bonnes feuilles du journal inédit de Philippe Muray. La fidélité post-mortem, c’est unique, non?

Si vous parlez de la fidélité de Muray, sachez qu’il n’était fidèle qu’à lui-même! Non, ce n’est pas à sa fidélité que je dois ce privilège mais à celle d’Anne Sefrioui, sa compagne puis son épouse – et sa lectrice la plus exigeante – pendant trente ans. Et le long entretien qu’elle a accepté de nous donner, non sans difficulté car elle n’aime guère la lumière, est, avec les extraits, le plat de résistance de notre dossier. En effet, Anne est aussi l’éditrice du Journal, et elle s’acquitte de cette tâche avec une rigueur et une probité indiscutables: tout le contraire de la veuve de Jules Renard qui a détruit beaucoup de textes! Quoi qu’il en soit, je vois dans ce magnifique cadeau un témoignage d’amitié, bien sûr, mais aussi de confiance: s’il y a un numéro de Causeur que je ne voulais pas rater, c’est bien celui-là. Et j’ose croire que, grâce à son aide, nous avons réussi. Cela dit, il y a une certaine logique, non seulement amicale, mais intellectuelle: malheureusement, Philippe est mort avant la création de Causeur, mais si je ne l’avais pas connu, Causeur n’aurait sans doute pas existé, tout simplement parce qu’il a considérablement influencé ma façon de penser et de voir le monde. Bref, Muray, c’est notre imam caché!

Il est vrai que ce numéro est très réussi, mais aussi un peu décalé. Muray a-t-il vraiment quelque chose à nous dire sur notre actualité?

Bien plus que ce que vous croyez! Tout d’abord, Muray est un écrivain qui nous éclaire sur tout ce qui constitue notre présent. Et ni l’islamisme, ni le djihadisme, ni le terrorisme ne sont nés hier. Il a beaucoup écrit après le 11 septembre. Mais bien sûr Muray n’était pas un expert pour plateau-télé et il s’intéressait beaucoup moins aux problèmes du monde musulman qu’à ce que ces problèmes disent de nous. Dans Chers Djihadistes…(Mille et Une nuits, 2002), s’adressant (par choix rhétorique) aux assassins du World Trade Center, il leur dit en substance: vous êtes des éléphants arrivant dans un magasin de porcelaine dont les propriétaires ont déjà tout saccagé. Autrement dit, l’Occident n’a pas besoin d’ennemis, il se détruit très bien tout seul en renonçant à l’héritage de la modernité. Ce renoncement est l’un des fils conducteurs de toute l’œuvre de Muray. Et je crois en effet que ce qui nous arrive aujourd’hui en dit autant, sinon plus, sur «nous» que sur «eux». Alors j’espère simplement que, pour une fois, la réalité, démentira la sombre prédiction par laquelle se conclut le livre: «Nous vaincrons. Parce que nous sommes les plus morts

Vous avez travaillé et dialogué avec Muray. Quand avez-vous découvert son œuvre et son auteur?

C’était en 2000, je revenais de plusieurs mois en Serbie. Un ami commun, l’éditeur Georges Liébert, m’avait envoyé une de ses chroniques de La Revue des Deux Mondes qui ont ensuite été rassemblées dans Après l’Histoire. Quand j’ai lu ce texte, où il était question d’Homo Festivus, le ridicule successeur-usurpateur d’Homo sapiens, et des rolléristes du vendredi soir comparés à des bancs de poissons, j’ai été saisie d’une franche hilarité. Mais en même temps, c’était une sorte de révélation, la découverte d’un sens caché derrière des faits apparemment anodins que je n’aurais pas pensé à commenter. J’ai donc inventé un prétexte pour le rencontrer – un portrait dansl’Evénement du Jeudi. Et notre complicité a été instantanée, ce qui n’a évidemment pas empêché de franches engueulades comme celle que je raconte dans Causeur. Philippe est incontestablement la personne avec laquelle j’ai partagé le plus de fous rires. Et je me suis mise à le lire avec passion. Compte tenu de l’importance, amicale et intellectuelle, qu’il a eue pour moi, j’ai du mal à réaliser que je n’ai eu cette chance que pendant six petites années….Et je n’en reviens toujours pas qu’il ait accepté de publier un livre de «conversations» avec ma modeste personne (Festivus Festivus, Fayard 2004), vu que des tas de gens bien plus importants l’avaient sollicité. Les éditeurs ne sont pas malins: s’ils l’avaient connu, ils auraient au moins su qu’il ne pouvait avoir ce type de dialogue qu’avec une femme….

Etait-il dans la vie courante le moraliste de ses écrits?

Dans ses écrits, sa seule morale, c’est la vérité. Muray avait les prêchi-prêcheurs en horreur. Durant son séjour à Stanford, en 1983, il est atterré par le moralisme américain. Dans la vie, il était – faut-il le préciser – tout le contraire d’un pudibond ou d’un redresseur de torts: il était en guerre contre son époque, mais n’avait nullement l’ambition de la réformer. Son obsession, c’était de lui faire rendre gorge, de lui faire avouer ses forfaits. Je pense qu’il était difficile de le «choquer» au sens courant de ce terme. Le désastre dont il était le chroniqueur impitoyable ne le choquait pas, il le consternait et le faisait hurler de rire en même temps.

Incarne-t-il à vos yeux cette espèce indéfinissable qu’on appelle anarchiste de droite?

Pardonnez-moi, je crois que cette catégorie dans laquelle on englobe tous les écrivains qui ne sont pas «de gauche» n’est pas très opérante. Par définition, tout grand écrivain est un solitaire et la singularité est en soi subversive. Mais en réalité, cela n’a pas grand-chose à voir avec l’anarchie. Si Muray a consacré beaucoup de temps à se moquer de la gauche, c’est parce qu’il avait compris avant tout le monde qu’elle est le cœur de L’Empire du Bien (1991): on le voit dans le Journal, quand il commente la victoire de Mitterrand, comme celle d’une «nouvelle classe, inculte bien entendu et impérieuses comme toutes les classes montantes». Et toc!

Maintenant, si on veut vraiment essayer de définir Muray, au-delà de «génial», et je pèse mes mots, je dirais qu’il est un homme des Lumières malheureux. Je rejoins en cela Alexandre de Vitry qui montre, dans un texte très profond, que Muray est le dernier écrivain moderne (disons l’un des derniers). Ou peut-être un Zarathoustra qui aurait découvert l’humour…..

Que révèle le journal inédit dont vous publiez des extraits? Continuer la lecture de Elisabeth Lévy: «Philippe Muray est l’imam caché des esprits libres»

Woody Allen, portrait d’un antimoderne

Pour en savoir un peu plus sur le génie new-yorkais, nous sommes allés à la rencontre de Laurent Dandrieu, auteur d’un livre particulièrement riche et éclairant : Woody Allen, portrait d’un antimoderne paru aux Editions du CNRS.

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(…)

En quoi le réalisateur new-yorkais est-il un antimoderne ?
Cela paraît au premier abord paradoxal, parce qu’il semble au contraire que Woody Allen, à en croire les personnages qu’il incarne à l’écran, soit l’archétype du moderne : un athée libertin, progressiste, qui a pour seule religion la psychanalyse. Et parce qu’il est, lui ou ses personnages, de plain-pied avec la modernité, on croit qu’il se confond avec elle : alors qu’il en livre au contraire une formidable satire – de l’intérieur certes, mais d’autant plus efficace !

Au fond, Woody Allen, c’est un espion du populo chez les bobos…

Philipe Muray écrivait que la modernité n’est rien d’autre qu’un interminable discours élogieux que l’époque tient sur elle-même : il est clair qu’Allen, pour qui tout était mieux avant, est en rupture complète avec ce discours d’autosatisfaction obsessionnelle : pour lui, l’époque se résume plutôt à une somme prodigieuse de ridicules, qu’il s’agisse de la crétinisation médiatique, du culte de la célébrité, du consumérisme hédoniste, du mépris des droits de l’intelligence, de la religion de la nouveauté, de la psychanalyse même, dont ses films soulignent à l’envi l’inefficacité, voire les impostures…
Au fond, la modernité a trois idoles : la raison, l’individu et le progrès. Pour Woody Allen, le Continuer la lecture de Woody Allen, portrait d’un antimoderne

Muray ou la passion du réel

Essai. Depuis sa disparition prématurée, l’écrivain n’a jamais été autant lu et célébré, même par ceux qu’il tournait en ridicule. Un ouvrage collectif le restitue dans sa véritable dimension.

« L’un des symptômes les plus déconcertants de cette époque est la promiscuité dans l’admiration », écrivait Huysmans. Comment mieux traduire le sentiment que ne peut manquer d’inspirer l’engouement dont, par le truchement de Fabrice Luchini, fait aujourd’hui l’objet Philippe Muray ? Les êtres les plus réfractaires à l’esprit du temps, souvent lecteurs de la première heure, y coudoient l’Homo festivus en personne, lequel découvre pour la première fois l’acide corrosif du rire de l’auteur des Exorcismes spirituels. On ne saurait déplorer ce passage de l’ombre à la lumière, de la confidentialité à la gloire posthume que connaît Muray depuis que la lecture de son oeuvre est venue prendre place dans l’agenda “surbooké” de manifestations culturelles de l’abonné de Télérama ou du Nouvel Observateur, de l’auditeur de France Inter ou de France Culture ou encore du téléspectateur d’Arte : la diffusion d’une pensée si précieuse pour l’intelligence de notre présent est une bonne nouvelle. Mais encore faut-il qu’elle soit entendue. Muray ne faisait pas oeuvre de divertissement. Il ne s’agissait pas pour lui de verser l’oubli et la distraction dans les âmes, de nous détourner de la réalité du monde mais au contraire de nous la révéler. « Lorsque j’arrive à faire rire, je sais que j’ai touché à une vérité concrète. »

Toucher à une vérité concrète, dire ce qui est, tel qu’il est : telle était la fin poursuivie par Muray. Fin limier d’une mutation anthropologique qu’il tenait pour irréversible, il fut assurément un des penseurs les plus sagaces, les plus pénétrants, les plus avertis de la fin du XXe siècle et du début du XXIe. Il nous a été une école de perception : il nous a appris à voir ce que nul n’avait vu avant lui. « Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit », disait Péguy. Muray eut ce génie et ce courage. Il convient donc, parallèlement à cette promotion théâtrale, de se pencher sur le penseur qu’il fut, de mettre au jour et de prendre la mesure des catégories que, dans l’arsenal du rire, il a forgées.

C’est ce à quoi s’emploie aujourd’hui, dans le sillage du travail pionnier en ce domaine de Maxence Caron et de Jacques de Guillebon (éditions du Cerf ), Alain Cresciucci, qui fait paraître Lire Philippe Muray, un ouvrage collectif réunissant pour l’essentiel des universitaires.

La pensée de Philippe Muray ne se livre pas aisément. N’ayant fait oeuvre ni de philosophe ni de sociologue, Muray ne nous Continuer la lecture de Muray ou la passion du réel