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La « société civile », tarte à la crème des temps modernes…

Entretien d’Alain de benoist réalisé par Nicolas Gauthier

La « société civile » est en train de devenir un nouveau mantra, que l’on dit susceptible de régénérer la vie politique. Mais au fond, c’est quoi, la société civile ? La société tout court ?

Le fait est qu’on entend souvent dire que la « classe politique est dépassée » et que c’est à la « société civile » d’en prendre le relais. Politologues et sociologues rivalisent avec les grands organismes internationaux pour annoncer la renaissance de la « société civile » et en célébrer les vertus (compétence, expérience du terrain, liberté, créativité, etc.). Le problème, c’est qu’il s’agit d’une notion fondamentalement ambiguë et qui, surtout, n’a cessé d’engendrer au cours de son histoire des significations totalement opposées. Et les choses se compliquent encore sous l’influence de la langue anglaise, où « civil » (comme dans « civil rights ») peut aussi bien se traduire par « civique », ce qui achève de nous égarer.

Dans un premier temps, au XVIIe siècle, la « société civile » s’opposait à « l’état de nature », ce qui la rapprochait de la société politiquement organisée, c’est-à-dire de l’État. Chez Hobbes, par exemple, la société civile n’a strictement rien de naturel, mais se définit comme le produit « artificiel » du contrat social par lequel les hommes ont décidé de s’associer pour échapper aux dangers présumés de « l’état de nature ». Mais dans un second temps, sous l’influence de Locke, qui en fait un ordre économique garant de la propriété privée en même temps qu’un ordre juridique garant des droits individuels, elle s’oppose tout au contraire à l’État. Du coup, la « société civile » se dépolitise. Désormais, elle rassemble l’ensemble des citoyens préoccupés de leurs seules affaires privées et ayant pour seul intérêt politique la certitude juridique de pouvoir librement s’y consacrer.

Progressivement, c’est cette dernière signification qui va peu à peu l’emporter, notamment sous l’influence des auteurs libéraux, qui vont faire de la société civile le royaume de la liberté par opposition à l’instrument de contrainte représenté par l’État. Adam Smith, en particulier, comprend la société civile comme une société d’échanges marchands, au sein de laquelle les intérêts s’harmonisent d’eux-mêmes sous l’effet de la « main invisible », donc en dehors de toute intervention des pouvoirs publics. Dans son sens actuel, la « société civile » tend de plus en plus à désigner la sphère où les individus peuvent poursuivre leurs intérêts privés sans interférence de l’État. C’est l’auto-organisation de la société en dehors du cadre étatique.

Que les politiques s’en remettent de plus en plus à cette fameuse « société civile », n’est-ce pas le signe d’un déclin du politique ?

En effet. Présenter la « société civile » comme un corps social autonome par rapport à la classe politique, qui regrouperait les habitants des communes et des régions, les organisations associatives et professionnelles, etc., est extrêmement équivoque, car cela donne à penser que tous les citoyens sont membres de la société civile. Or, celle-ci ne représente pas les individus considérés comme des citoyens, mais au contraire la simple addition des individus saisis dans leur cadre privé. Dans l’idéologie libérale, la séparation entre la société libérale et l’État, entre la personne privée et la fonction de citoyen, est à la base de la critique du pouvoir politique (Pierre Rosanvallon parle très justement du « projet libéral de limitation du pouvoir étatique et d’un pouvoir propre à la société civile »). Il ne fait pas de doute que la vogue de la « société civile », dont l’idéologie libérale ne cesse de vanter « l’autosuffisance », va de pair aujourd’hui avec l’exaltation du privé par opposition au public, et par suite de l’économique par opposition au politique. Et ce n’est pas un hasard si cette vogue coïncide plus ou moins avec la montée de la « gouvernance », c’est-à-dire d’une façon de diriger la société qui relève moins de la politique gouvernementale que de la simple gestion.

Il y a de nos jours un véritable mythe de la société civile, présentée implicitement comme un espace lisse et homogène, fondé sur l’échange marchand et que ne traverserait aucune contradiction sociale, ce qui est une contre-vérité manifeste. « L’anatomie de la société civile doit être cherchée dans l’économie politique », disait plus justement Karl Marx. Quoi qu’il en soit, le recours à la « société civile » n’est pas innocent. Dans le contexte actuel, c’est une façon de subvertir le public par le privé, de destituer la citoyenneté de ses prérogatives au profit de « mouvements de la société civile » transformés en autant de lobbies ou de groupes de pression. Les tenants de la « gouvernance » veulent gouverner sans le peuple. La société civile, simple addition d’intérêts privés, est dans cette optique un substitut du peuple.

Un patron d’industrie serait-il mieux à même, parce que maîtrisant peut-être mieux le sujet, d’avantageusement remplacer un quelconque ministre de l’Industrie ?

Évidemment pas, ne serait-ce que parce que le public n’est pas de la même nature que le privé : les patrons d’industrie qui ont cru qu’on pouvait diriger l’État comme n’importe quelle grande entreprise sont régulièrement allés dans le mur. Dans le domaine public, la décision est toujours en dernier recours une décision politique. Croire que l’expertise technicienne permet d’en faire l’économie relève de l’impolitique. D’un ministre de la Santé, on attend qu’il soit capable d’établir, non des diagnostics médicaux, mais des diagnostics politiques, car sa raison d’être n’est pas de servir la profession médicale mais le bien commun. Vous me direz sans doute que ce n’est pas du tout comme cela que ça se passe aujourd’hui, et vous aurez raison. Ajoutée à l’incompétence de la Nouvelle classe, la confiscation du politique par l’expertocratie est l’un des maux de notre temps.