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Multiculturalisme, violences urbaines, ghettos: Marseille, laboratoire des fractures françaises

Laurent Chalard est géographe et travaille notamment pour un think tank bruxellois, le European Centre for International Affairs. Vous pouvez le lire sur son blog ici.

Pour le géographe, la ville de Marseille incarne l’échec du multiculturalisme qui se traduit par une fragmentation socio-ethnique de grande ampleur.

En octobre 2013, le quotidien démocrate américain de référence, le New York Times, tenait des propos laudateurs sur la ville de Marseille, «capitale secrète» de la France, où le multiculturalisme, particulièrement apprécié par les journalistes new-yorkais, serait une réussite et constituerait un modèle pour le reste de l’hexagone, jugé peu ouvert sur le monde. Marseille est effectivement l’une des grandes villes pluriethniques de notre pays, avec une part importante de populations de culture musulmane d’origines magrébine et comorienne, qu’il est difficile de quantifier précisément, l’État ne faisant pas de statistiques ethniques et/ou religieuses. Les chiffres avancés, qui évoquent entre 150 000 et 200 000 personnes, soit plus ou moins 20% de la population totale, sont à prendre avec précaution, mais donnent un ordre de grandeur raisonnable.

Or, pour tout connaisseur de la situation locale, l’auteur de l’article a dû être victime d’une (mauvaise) galéjade de communicants politiques, particulièrement brillants, aboutissant à une légende dorée qui masque l’envers (ou plutôt l’endroit) du décor! En effet, comme viennent de le rappeler les tirs de kalachnikof de ce lundi 9 février 2015 dans la cité de la Castellane, un des quartiers les plus difficiles de la ville, le jour de la visite du premier ministre, Manuel Valls, Marseille est tiraillée par de nombreux problèmes et son fort taux de vote d’extrême-droite, le plus élevé des grandes villes-centres françaises avec Nice, témoigne malheureusement d’un multiculturalisme raté.

Ce dernier se traduit par une fragmentation socio-ethnique beaucoup plus intense qu’ailleurs, suivant une logique de tripartition du territoire communal.

Les quartiers «nord» de Marseille, en arrière du port, qui arrivent jusqu’au centre-ville (Belsunce), comptent une très forte proportion de populations d’origine extra-européenne et concentrent les difficultés sociales, suite à l’effondrement du système industrialo-portuaire de la ville dans les années 1970. Les différentes municipalités, de gauche comme de droite, ont pendant longtemps laissé à l’abandon ces quartiers, conduisant à un état de délabrement indigne d’un pays développé et à une criminalité prospère. Ils se présentent aujourd’hui sous une dominante de grands ensembles, mélange de logements sociaux et de copropriétés dégradées, qui ont été quitté massivement par les classes moyennes dans les années 1980, et pour le reste de pavillons et de petits collectifs dans les villages anciens (comme l’Estaque), encore peuplés de populations d’origine «européenne» au sens large (italiens, arméniens, Pieds Noirs). Sur le plan électoral, se constatent une forte abstention aux élections locales (d’où les bons scores du Front National auprès des derniers électeurs d’origine «européenne» y résidant) et un vote socialiste communautaire à la Présidentielle de 2012.

A contrario, le sud de Marseille offre un caractère beaucoup plus aisé, avec une très faible proportion de population d’origine étrangère, comme si, la Canebière franchie, on changeait de ville. Le contraste est assez saisissant pour le promeneur. Les quartiers apparaissent bien entretenus avec de nombreux espaces verts (Parc Borély, parc Pastré…), un mélange d’habitat collectif de qualité et de riches villas sécurisées sur les collines (Roucas Blanc). Ils n’échappent cependant pas à l’insécurité car les délinquants agissent, de manière logique, là où il y a de l’argent, d’où de nombreux vols et agressions violentes. En conséquence, le sud de la commune vote fortement Front national, contrairement aux autres quartiers bourgeois de France, où la sécurité est au rendez-vous.

La troisième partie du territoire correspond à l’est de la ville, qui, s’il offre, pris dans son ensemble, un profil plus mélangé, pouvant être considéré comme à dominante de classes moyennes, n’en subit pas moins dans le détail une fragmentation (avec son corollaire l’insécurité) tout aussi importante. Il se retrouve une opposition entre de vastes quartiers pavillonnaires ou de petits collectifs et les grands ensembles qui viennent s’encastrer entre et qui connaissent des difficultés semblables aux quartiers «nord». Cela se traduit par des profils électoraux assez variables au niveau du bureau de vote.

La préfecture des Bouches-du-Rhône se caractérise donc par une fragmentation socio-ethnique, qui montre que le multiculturalisme lorsqu’il recouvre des différences sociales et spatiales est source de tensions considérables. Ces dernières apparaissent accentuées à Marseille, qui fait figure de mauvais exemple, pour trois principales raisons.

La première est l’échec de l’économie locale, la municipalité ayant été incapable, malgré Continuer la lecture de Multiculturalisme, violences urbaines, ghettos: Marseille, laboratoire des fractures françaises