Daniel Riolo : «L’équipe de France gagne parce qu’elle pratique un football d’humilité»

J’aime qu’il y ait du romantisme et de l’esthétisme dans le foot. On doit se garder d’obéir bêtement à la doxa utilitariste  » l’essentiel c’est de gagner ». Et en matière d’art ou de sport je ne laisse jamais mon patriotisme guider mes choix. L’analyse de Daniel Riolo va dans ce sens là, et elle est parfaite. Je n’aurais pas dit mieux.
C’est cette exigence qui permet d’éviter le chauvinisme et de le confondre avec le patriotisme dont on se félicite à plus soif pour le foot mais que l’on dénonce en politique.
Bien évidement la position de Riolo vous expose à l’indignation des gros cons incapables de réfléchir au-delà de leurs petites passions mesquines: « mais tu dis n’importe quoi… t’y connais rien, tu fais ton râleur et ton rabat-joie pour faire le malin, t’es même pas patriote… » généralement, c’est d’un sourire moqueur que je me délecte des poussées d’urticaires de ces cons là.


LE FIGAROVOX.- Cette équipe de France séduit et soulève l’enthousiasme pourtant, en tant que partisan d’un football romantique, vous avez déclaré après la victoire contre la Belgique qu’en cas de succès final nous serions les «champions les plus moches de l’histoire». Est-ce à dire que vous préférez perdre en beauté que gagner en étant «moches»?

Daniel RIOLO.- A cette question je répondrais que je préfère gagner en étant moche, mais si je gagne totalement. Il y a une nuance à émettre: que veut dire gagner? Si la récompense du jeu laborieux est de soulever le trophée, là, d’accord. Mais s’il s’agit juste d’aller en demi-finale ou en finale en jouant comme cela alors, non, je préfère mettre en place quelque chose de différent pour arriver à mes fins. Pour comprendre ce concept de gagner en étant «moche» ou «beau», il faut avoir à l’esprit ce que cela implique dans le contexte d’autres pays et, par exemple, chez les Brésiliens. Eux ont du mal à accepter de faire le compromis de sacrifier la beauté du jeu pour gagner. Parce qu’ils ont beaucoup gagné, parce qu’il y a une culture et une tradition du jeu chez eux. C’est pour cela qu’ils en ont toujours voulu à des joueurs comme Dunga, capitaine d’une des sélections les plus moches de l’histoire, ou à des entraîneurs comme Carlos Alberto Parreira, qui a été champion du monde en tant qu’entraîneur mais dont personne n’est dingue au Brésil. Par contre, si on prive les Brésiliens de Coupe du monde pendant vingt ou trente ans alors qu’ils en ont déjà cinq et qu’ils sont habitués à gagner, ils finiront par dire que «ça suffit», en acceptant l’idée de gagner avec une tactique moins flamboyante. Mais toujours avec l’idée qu’il faut aller jusqu’au bout.

Il reste que, malgré tout, il est évident que la très grande majorité des champions mettent en place des systèmes et des schémas de jeu offensifs, et c’est toujours des joueurs offensifs dont on se souvient, ceux qui marquent les esprits. Cette année pourrait être assez unique parce que, tout compte fait, on pourrait être champions du monde en ayant mis en avant des défenseurs et des gardiens, ce qui est très rare. Et là je veux bien convoquer l’histoire! l’Argentine de Maradona, le Brésil de Pelé, les Bleus de Zidane… Et pourtant les Bleus de 1998 n’étaient pas flamboyant.

Deschamps a œuvré comme un politique : parfois il coupe des têtes, parfois il passe l’éponge sur d’autres comportements.

Rappellons que c’est souvent la dernière image qui marque l’histoire et la mémoire, comme le doublé de Zidane en 1998. Il est rare qu’on se souvienne des joueurs défensifs, mais après tout on a le droit! C’est un style assumé: on peut trouver une équipe formidable, et en même temps peu séduisante ; tout comme on peut trouver une femme formidable, et ne pas la trouver séduisante. Ça n’enlèvera pas ses qualités, ce qu’elle est capable de faire, l’émotion qu’elle peut nous procurer. Alors c’est vrai aussi que l’émotion vient au fil du temps: il faut rappeler qu’avant la Coupe du monde les Français trouvaient cette équipe sympathique, mais mon Dieu ce qu’ils se faisaient chier à la voir jouer!

Là, d’un coup, le suspens s’est substitué à l’ennui et l’issue devient favorable, ce qui

arrange les choses. Maintenant il ne faut pas perdre dimanche car si c’est le cas, en ayant joué comme ça, certains diront «tout ça pour ça»: on pardonne toujours plus aux beaux. Mais si on va au bout ça sera comme en 1998, la liesse populaire, la fête etc.…

Concernant la vision qu’ont les Français de l’équipe de France, vous écriviez il y a quelque temps Racaille football club (Hugo et Cie, 2013) pour décrire la génération Knysna, celle des Nasri, Ben Arfa, Benzema… L’équipe de France 2018 n’enterre-t-elle pas définitivement cette époque?

Bien sûr! Et il a fallu du temps, entre 2010 et les soubresauts de 2012… Il y a eu une vraie prise de conscience dans notre football. Ces dernières années, le mot principal qu’on entendait dans les centres de formation n’était pas «football», ni «ballon, «tactique», ou «technique», mais plutôt «comportement»: on ne parlait que de comportement! C’est loin d’être encore parfait mais la France semble avoir vraiment corrigé ces attitudes, ces problèmes de caprices de stars. L’économie du football fait qu’on peut toujours avoir des capricieux, et c’est presque normal. Mais dans les clubs – hormis les mansuétudes du PSG pour Aurier – cela paraît terminé.

Il n’y a que ce qui gagne qui soit beau pour Didier Deschamps. Le cœur des Français, il le marque par la victoire.

Et la Fédération semble l’avoir compris pour l’Équipe de France: quand Didier Deschamps arrive en 2012, il met en place une charte éthique. Il avait même dit, en arrivant, que «les joueurs ne savent plus faire la différence entre le bien et le mal». Ce sont des propos très forts! C’est cela qui animait mon livre à l’époque. Je trouvais cela très fort, ce qu’il a mis en place a fonctionné, et il a œuvré comme un politique: parfois il coupe des têtes, et parfois il passe l’éponge sur d’autres comportements pour des questions liées à l’ordre interne de l’Équipe. Sur l’affaire entre Benzema et Valbuena par exemple, il a immédiatement tranché. Même contre la pression des médias, du clan Valbuena, et de Noël Le Graët. Il a tenu bon et il a bien fait. Si la France n’avait pas connu ces succès en poule et par la suite, on lui serait tombé dessus, tout comme on lui parlait encore de Benzema et de Ribéry avant la Coupe du monde.

Donc Didier Deschamps est condamné à gagner?

Oui! Car avec sa méthode, s’il ne gagne pas, il emmerde tout le monde. Mais il est prêt! C’est un challenge qu’il relève, parce que de toute façon il ne sait pas faire autrement. Il a été élevé à gagner dans des équipes moches, lui se fout de ces notions de «beau jeu», tout cela n’a pas de sens pour lui. Il n’y a que ce qui gagne qui soit beau pour Deschamps. Quand Platini lui disait qu’il n’était qu’un porteur d’eau, il lui répondait: «Oui, sauf que moi j’ai gagné la Coupe du monde, pas toi». Didier Deschamps, le cœur des Français, il le marque par la victoire.

Vous dîtes souvent qu’on manque de «culture foot» en France, malgré les victoires de 1998 et 2000. Ne pensez-vous pas qu’une victoire cette année puisse donner lieu à une évolution des mentalités et engendrer un attrait supplémentaire des Français pour le football?

Pour ce qui est de l’équipe nationale, je pense qu’il y a eu un changement significatif en 1998: les Français sont clairement derrière leur équipe nationale à chaque compétition: les audiences sont là, ce qui montre que les Bleus rassemblent. Dans les années 1980 il n’y avait que les amateurs de football pour regarder l’Équipe de France, environ 3 millions de téléspectateurs par match. Aujourd’hui on dépasse les 20 millions. Avec des gens qui se foutent de savoir si on joue bien ou pas et des considérations sur la culture foot: tout cela c’est du vent pour eux.

Cette équipe de France plaît parce qu’elle pratique un «football de pauvre» : de travail, d’humilité, de labeur, et qu’aucune star n’est mise en avant…

Ils sont clairement derrière l’Équipe de France, elle fait partie du patrimoine. En parlant de «manque de culture foot» je parlais des clubs: ce sont eux qui ont du mal à fédérer derrière eux. Du mal parce qu’ils ne gagnent pas. L’Équipe de France a toujours été la vitrine, ou plutôt le paravent de nos problèmes en club. On a quelques passages à vide mais à long terme, elle apporte satisfaction. On a les centres de formations, les jeunes – la matière première. Quand nos jeunes partent à l’étranger, ils apprennent la compétition, à gagner, et deviennent durs au mal: c’est ce dont l’Équipe de France bénéficie aujourd’hui. En revanche nos clubs ont plus de mal: comme ils ne gagnent pas il y a une déperdition, ce qui fait que la jeunesse française supporte des clubs étrangers.

Il reste que ce qu’il y a de bien avec le mondial, c’est qu’on a oublié le football business: Messi, Ronaldo, et même le transfert de Mbappé que tout le monde décriait il y a un an, c’est oublié. Et c’est normal. Aujourd’hui les mecs ont une attitude hyper humble. C’est cela qui plaît avec Deschamps, l’humilité: ils sont dans l’humilité. Cette Équipe de France plaît parce qu’elle pratique un «football de pauvre»: de travail, d’humilité, de labeur, et qu’aucune star n’est mise en avant…

Le «football de pauvre»: ce n’est pas justement cela l’identité de jeu de l’équipe de France?

Exactement, c’est bien cela que notre identité de jeu, vous avez absolument raison. Contrairement au Brésil, qui fait encore des caprices de stars, où Neymar se fait découper en pièces au Brésil.

On vous colle souvent l’étiquette de «pessimiste du football», chose que vous légitimez par vos propos sur l’Équipe de France. Assumez-vous cette étiquette?

«Pessimiste» ou «optimiste», je ne sais pas ce que cela veut dire. Je regarde les choses comme elles se passent. Il se trouve que, de 2006 à aujourd’hui, on n’a guère eu la possibilité de se réjouir avec l’équipe nationale. Je ne demande pourtant qu’à me réjouir de ce qu’il se passe dans le football français…

Et vous trouvez vraiment cette Équipe de France «moche»?

Du point de vue du terrain, elle ne joue pas au foot…

Vous pensez donc comme les joueurs belges qui ont critiqué le jeu des Bleus?

Évidemment! Le plan de jeu c’est «on bétonne et on joue sur Mbappé».

Vous pensez cela même en voyant la roulette de Mbappé pour Giroud après l’ouverture du score contre la Belgique?

Un geste dans le match!

Le football est une matière à nostalgiques !

Et les contre-attaques contre l’Argentine, la maîtrise contre l’Uruguay?

L’Argentine est une équipe malade, complètement décimée, il y avait des boulevards derrière… On s’est emmerdé pendant trois matchs, puis on a joué contre une Argentine faible… Pour l’Uruguay, d’accord! Mais sans Cavani. Et contre la Belgique: «tous derrière et on joue sur Mbappé!». Mais pourquoi pas si ça gagne, il n’y a pas de mal à cela! Sauf qu’il faut concéder qu’il n’y a pas de jeu, du point de vue du football pur. Il faut également concéder qu’on ne trouvera personne qui aime le football qui ne soit pas nostalgique: ceux qui étaient là dans les années quatre-vingt trouveront que le football était mieux à cette époque, ceux qui ont connu l’Équipe de France 98 la préféreront… C’est toujours comme cela.

Donc le football consacre la nostalgie?

Oui! Le football est une matière à nostalgiques! Enjoliver le passé, c’est beau… Et c’est beau le romantisme dans le football!