Une discussion avec Aude Lancelin sur l’état (désastreux) de la presse française (VICE France)

La journaliste nous explique pourquoi il n’y a plus grand-chose à attendre des médias mainstream.

VICE : « S’en prendre au journalisme quand on est soi-même journaliste, c’est tout de même un peu con. » C’est ce que vous a affirmé un ancien directeur de rédaction quand vous étiez à L’Obs…

Aude Lancelin : Cette phrase est signée Laurent Joffrin, en effet. Un éditocrate emblématique, qui faisait partie des polytraumatisés de la critique des médias menée par le Monde Diplo ou Acrimed – et, plus largement, par tout ce qui était né dans le sillage des grandes grèves de 1995. Pour la première fois, cette génération de journalistes labellisés « de gauche », mais en réalité entièrement acquis au néolibéralisme, voyait une véritable opposition politique et intellectuelle se reconstituer. Ça leur a fait une grande frayeur !

Au-delà du cas Joffrin, la critique des médias n’est pas un sport très répandu chez mes confrères. Ça passe souvent pour un manque de « confraternité ». On entend souvent ce terme-là, que je n’ai pour ma part jamais compris. Si vous êtes charcutier, devez-vous vous sentir solidaire d’un confrère qui mettrait de la viande avariée dans ses saucisses ? C’est très curieux comme idée. Personnellement, je ne me sens nullement solidaire de David Pujadas, de Ruth Elkrief ou d’Arnaud Leparmentier. Nous ne faisons tout simplement pas le même métier, eux et moi. En réalité, la « confraternité » est bien souvent une façon de se serrer les coudes, de défendre des positions de pouvoir.

(…)

Aude Lancelin (parlant du « Décodex » du Monde) : Personnellement, ça m’a beaucoup fait rire.Comment les journalistes d’un groupe appartenant à deux milliardaires issus du luxe et des télécoms et un banquier d’affaires peuvent-ils se penser bien placés pour décerner des points de bonne conduite intellectuelle à qui que ce soit ? Comment peut-on notamment attendre d’un tel titre qu’il promeuve des idées dérangeantes ?

Le cas des Crises, l’un des rares sites alternatifs en ce qui concerne les affaires internationales, est particulièrement évocateur. Son approche de la crise ukrainienne, à rebours de celle du Monde qui est plus ou moins réglée sur celle d’un Bernard-Henri Lévy, lui a sans doute valu cette mise à l’index. Ne peut-on pourtant dire que ce dernier, BHL, est l’un des principaux propagateurs de fake news des vingt dernières années en France ? Souvenez-vous du nombre d’erreurs factuelles relevées par la presse américaine dans Qui a tué Daniel Pearl ?, souvenez-vous des contrevérités brandies par ce personnage pour justifier une intervention guerrière en Libye.

Le degré exact de liberté dont jouissent les titres que nous évoquons, très faible, je l’ai bien connu de l’intérieur. Dans une telle presse, il y a une pensée autorisée, et une pensée interdite. C’est du maccarthysme au sens le plus classique du terme. J’ajoute que chacun devrait connaître ses limites, tout de même. Les journalistes chargés de mettre en place le Décodex ont-ils le cadre intellectuel suffisant pour déterminer ce qu’on a le droit ou non de penser sur des situations aussi mouvantes et complexes que celle qui règne aujourd’hui en Syrie ? Qu’un groupe comme Le Monde demande à des journalistes de desk, pour certains issus de sites d’infotainment, de dire la messe sur des affaires aussi importantes est en soi un symptôme. Je plaide à leur égard l’indulgence, ce n’est décidément pas de leur faute… Compte tenu de l’énormité de ce qu’on leur demande, que peuvent-ils faire sinon reprendre la doxa officielle ?

(…)

Aude Lancelin : Un phénomène politique comme Emmanuel Macron est l’émanation politique directe de cette presse-là, prétendument neutre et « objective », ni-de-droite-ni-de-gauche, mais qui mène en réalité des opérations idéologiques très agressives. Imaginez : on a tout de même là un ancien banquier d’affaires chez Rothschild, hier encore secrétaire général adjoint de l’Élysée, et qui s’érige désormais en candidat antisystème. Hormis sur les réseaux sociaux, qui dans les grands médias est là pour dénoncer sérieusement la profondeur de cette imposture ?

(…)

VICE : Cette absence de culture explique-t-elle la prolifération des « faux débats d’idées » qui donnent l’impression que la vie intellectuelle française est encore dynamique ?

Aude Lancelin : Sur la question des faux débats, il n’y a pas que la médiocrité intellectuelle des nouvelles normes journalistiques qui pèse. D’une part, on observe une grande homogénéité idéologique dans le milieu journalistique, où les gens passent d’un titre fièrement néolibéral à un titre dit « de gauche » sans ciller.

Mais ce n’est pas la seule chose qui explique ce sentiment qu’on peut avoir d’assister à de « faux débats », à des semblants d’adversité entre gens qui partagent en réalité le même flux de convictions. Dans la mesure où les vrais opposants n’ont en réalité que très peu droit à la parole, ou même pas du tout, le système sécrète de faux rebelles. Ce n’est pas nouveau. Le succès de ce qu’on a appelé les « nouveaux philosophes », à partir de la fin des années 1970, vient de là. Un tel logiciel de pensée a permis pendant quarante ans de prendre des postures engagées, de recycler l’esprit soixante-huitard, tout en adoptant des positions en réalité totalement conformes à l’ordre établi – en tenant le plus possible à distance la question de l’injustice sociale par exemple. Bon, aujourd’hui ils sont largement discrédités, mais on essaie toujours de renflouer cette vieille affaire avec des figures plus fraîches comme Raphaël Glucksmann. Là, la ficelle est d’autant plus grosse qu’il s’agit du fils même de l’un desdits « nouveaux philosophes ». Mais au-delà de ce lien familial, c’est troublant de voir à quel point ce dernier pioche dans le même sac de farces et attrapes que ses aînés : l’indignation permanente, le chantage sentimental, le cri de révolte à échéance fixe. Une indignation à géométrie tout à fait variable qui plus est, car on l’entend beaucoup moins sur Florange que sur l’Ukraine ou la Syrie par exemple. Quand je l’ai aperçu en une de M Le magazine du Monde, je me suis dit qu’une opération de renflouage de ce genre était en cours. Ce n’est pas réjouissant.

Mais j’ai une mauvaise nouvelle pour tous ces gens qui font aujourd’hui encore le pari du boniment humaniste : ça ne marchera pas. La dégradation du pays est telle que rien n’arrêtera désormais le tsunami de merde qui pointe à l’horizon. La symétrie avec la situation américaine est d’ailleurs assez frappante. Quand on observe les violentes diatribes dispensées des mois durant par le New Yorker ou le New York Times au sujet de Trump… Tout cela n’a eu aucune prise sur l’élection, bien au contraire. Je crains qu’il n’en aille exactement de même en France. Et le jour où la catastrophe électorale se produira, les médias mainstream en porteront largement la responsabilité.

VICE France

La journaliste nous explique pourquoi il n’y a plus grand-chose à attendre des médias mainstream.

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VICE : « S’en prendre au journalisme quand on est soi-même journaliste, c’est tout de même un peu con. » C’est ce que vous a affirmé un ancien directeur de rédaction quand vous étiez à L’Obs…

Aude Lancelin : Cette phrase est signée Laurent Joffrin, en effet. Un éditocrate emblématique, qui faisait partie des polytraumatisés de la critique des médias menée par le Monde Diplo ou Acrimed – et, plus largement, par tout ce qui était né dans le sillage des grandes grèves de 1995. Pour la première fois, cette génération de journalistes labellisés « de gauche », mais en réalité entièrement acquis au néolibéralisme, voyait une véritable opposition politique et intellectuelle se reconstituer. Ça leur a fait une grande frayeur !

Au-delà du cas Joffrin, la critique des médias n’est pas un sport très répandu chez mes confrères. Ça passe souvent pour un manque de « confraternité ». On entend souvent ce terme-là, que je n’ai pour ma part jamais compris. Si vous êtes charcutier, devez-vous vous sentir solidaire d’un confrère qui mettrait de la viande avariée dans ses saucisses ? C’est très curieux comme idée. Personnellement, je ne me sens nullement solidaire de David Pujadas, de Ruth Elkrief ou d’Arnaud Leparmentier. Nous ne faisons tout simplement pas le même métier, eux et moi. En réalité, la « confraternité » est bien souvent une façon de se serrer les coudes, de défendre des positions de pouvoir.

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Aude Lancelin (parlant du « Décodex » du Monde) : Personnellement, ça m’a beaucoup fait rire.Comment les journalistes d’un groupe appartenant à deux milliardaires issus du luxe et des télécoms et un banquier d’affaires peuvent-ils se penser bien placés pour décerner des points de bonne conduite intellectuelle à qui que ce soit ? Comment peut-on notamment attendre d’un tel titre qu’il promeuve des idées dérangeantes ?

Le cas des Crises, l’un des rares sites alternatifs en ce qui concerne les affaires internationales, est particulièrement évocateur. Son approche de la crise ukrainienne, à rebours de celle du Monde qui est plus ou moins réglée sur celle d’un Bernard-Henri Lévy, lui a sans doute valu cette mise à l’index. Ne peut-on pourtant dire que ce dernier, BHL, est l’un des principaux propagateurs de fake news des vingt dernières années en France ? Souvenez-vous du nombre d’erreurs factuelles relevées par la presse américaine dans Qui a tué Daniel Pearl ?, souvenez-vous des contrevérités brandies par ce personnage pour justifier une intervention guerrière en Libye.

Le degré exact de liberté dont jouissent les titres que nous évoquons, très faible, je l’ai bien connu de l’intérieur. Dans une telle presse, il y a une pensée autorisée, et une pensée interdite. C’est du maccarthysme au sens le plus classique du terme. J’ajoute que chacun devrait connaître ses limites, tout de même. Les journalistes chargés de mettre en place le Décodex ont-ils le cadre intellectuel suffisant pour déterminer ce qu’on a le droit ou non de penser sur des situations aussi mouvantes et complexes que celle qui règne aujourd’hui en Syrie ? Qu’un groupe comme Le Monde demande à des journalistes de desk, pour certains issus de sites d’infotainment, de dire la messe sur des affaires aussi importantes est en soi un symptôme. Je plaide à leur égard l’indulgence, ce n’est décidément pas de leur faute… Compte tenu de l’énormité de ce qu’on leur demande, que peuvent-ils faire sinon reprendre la doxa officielle ?

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Aude Lancelin : Un phénomène politique comme Emmanuel Macron est l’émanation politique directe de cette presse-là, prétendument neutre et « objective », ni-de-droite-ni-de-gauche, mais qui mène en réalité des opérations idéologiques très agressives. Imaginez : on a tout de même là un ancien banquier d’affaires chez Rothschild, hier encore secrétaire général adjoint de l’Élysée, et qui s’érige désormais en candidat antisystème. Hormis sur les réseaux sociaux, qui dans les grands médias est là pour dénoncer sérieusement la profondeur de cette imposture ?

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VICE : Cette absence de culture explique-t-elle la prolifération des « faux débats d’idées » qui donnent l’impression que la vie intellectuelle française est encore dynamique ?

Aude Lancelin : Sur la question des faux débats, il n’y a pas que la médiocrité intellectuelle des nouvelles normes journalistiques qui pèse. D’une part, on observe une grande homogénéité idéologique dans le milieu journalistique, où les gens passent d’un titre fièrement néolibéral à un titre dit « de gauche » sans ciller.

Mais ce n’est pas la seule chose qui explique ce sentiment qu’on peut avoir d’assister à de « faux débats », à des semblants d’adversité entre gens qui partagent en réalité le même flux de convictions. Dans la mesure où les vrais opposants n’ont en réalité que très peu droit à la parole, ou même pas du tout, le système sécrète de faux rebelles. Ce n’est pas nouveau. Le succès de ce qu’on a appelé les « nouveaux philosophes », à partir de la fin des années 1970, vient de là. Un tel logiciel de pensée a permis pendant quarante ans de prendre des postures engagées, de recycler l’esprit soixante-huitard, tout en adoptant des positions en réalité totalement conformes à l’ordre établi – en tenant le plus possible à distance la question de l’injustice sociale par exemple. Bon, aujourd’hui ils sont largement discrédités, mais on essaie toujours de renflouer cette vieille affaire avec des figures plus fraîches comme Raphaël Glucksmann. Là, la ficelle est d’autant plus grosse qu’il s’agit du fils même de l’un desdits « nouveaux philosophes ». Mais au-delà de ce lien familial, c’est troublant de voir à quel point ce dernier pioche dans le même sac de farces et attrapes que ses aînés : l’indignation permanente, le chantage sentimental, le cri de révolte à échéance fixe. Une indignation à géométrie tout à fait variable qui plus est, car on l’entend beaucoup moins sur Florange que sur l’Ukraine ou la Syrie par exemple. Quand je l’ai aperçu en une de M Le magazine du Monde, je me suis dit qu’une opération de renflouage de ce genre était en cours. Ce n’est pas réjouissant.

Mais j’ai une mauvaise nouvelle pour tous ces gens qui font aujourd’hui encore le pari du boniment humaniste : ça ne marchera pas. La dégradation du pays est telle que rien n’arrêtera désormais le tsunami de merde qui pointe à l’horizon. La symétrie avec la situation américaine est d’ailleurs assez frappante. Quand on observe les violentes diatribes dispensées des mois durant par le New Yorker ou le New York Times au sujet de Trump… Tout cela n’a eu aucune prise sur l’élection, bien au contraire. Je crains qu’il n’en aille exactement de même en France. Et le jour où la catastrophe électorale se produira, les médias mainstream en porteront largement la responsabilité.

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