Drame du 17 octobre 1961 : combien de morts réellement ?

François Hollande a déclaré mercredi 17 octobre que « la République reconnaît avec lucidité » la répression « sanglante » de la manifestation d’Algériens à Paris le 17 octobre 1961.

Interview de l’historien Jean-Paul Brunet, Professeur émérite à l’Université Paris-IV et ancien directeur du Département d’Histoire de l’Ecole normale supérieure. Il a écrit Police contre FLN, le drame d’octobre 1961 (Flammarion – 1999)

Tous les auteurs qui ont écrit sur le 17 octobre s’accordent sur un point capital : l’ampleur et la violence de la répression policière. Le livre que j’ai consacré à ce drame en 1999 atteste amplement cette sauvagerie1. J’ai insisté sur « l’engrenage infernal » qui s’était mis en place : victimes d’attentats quasi permanents de la part du FLN (47 tués, 140 blessés en total cumulé), les policiers parisiens, gangrenés par le racisme, ne faisaient plus de distinction entre Nord-Africains et FLN. Ils crurent tenir leur vengeance le 17 octobre 1961. Ce soir-là, la Fédération de France du FLN avait ordonné à tous les Algériens de la région parisienne de descendre dans la rue pour manifester de façon pacifique leur opposition au couvre-feu que le préfet de police Maurice Papon venait de décréter à l’égard des Nord-Africains. Inadmissible en droit, ce couvre-feu avait pour but de priver le FLN d’oxygène, ainsi que de mettre un terme aux assassinats répétés qu’il commettait à l’encontre des Algériens qui refusaient sa tutelle.

Combien y a-t-il eu de morts ? 30 ou 300 ?

Les controverses portent essentiellement sur le nombre de morts. Les chiffres souvent cités de 200 ou 300 morts ne reposent sur aucun fondement. Les listes avancées par Jean-Luc Einaudi sont fantaisistes et concernent en majorité des décès survenus avant le 17 octobre. Le livre de House et Macmasters2, qui se fonde sur les registres de l’Institut médico-légal, évoque une fourchette de 108 à 121 morts, eux aussi survenus pour l’essentiel avant le 17 octobre.

 Si l’on se limite à la répression des manifestations des 17 et 18 octobre, je suis parvenu, et sans avoir été démenti par aucune nouvelle étude, à une évaluation de plusieurs dizaines (de 30 à 50, en comptant large3). Sur l’ensemble des mois de septembre et octobre 1961, 140 cadavres de Nord-Africains ont été enregistrés à l’Institut médico-légal.

Comment apprécier les causes de leur mort ? A cet égard il est indispensable de se référer à une source capitale, d’ampleur considérable et qu’aucun autre chercheur n’a entrepris de consulter, fût-ce par sondage et pour vérifier mes dires. Il s’agit des procédures judiciaires qui sont ouvertes après toute mort suspecte ou toute tentative d’homicide4.

En faisant mon travail d’historien, c’est-à-dire en effectuant la critique méthodique de cette source (j’y ai trouvé et j’ai souligné des cas de partialité patente), il m’a semblé certain que de nombreux cadavres de Nord-Africains, parmi les 140 dont il est question, n’ont aucun rapport avec la police parisienne. 

Certains sont ceux de harkis ou d’anciens harkis, de membres ou d’anciens membres du Mouvement national algérien, de « traîtres » divers refusant d’obéir aux directives du FLN : anciens combattants de l’armée française, maris de métropolitaines refusant de le rejoindre ; Algériens refusant de payer la capitation mensuelle exigée par le Front ; Algériens rétifs à la loi coranique, par exemple s’adonnant à la boisson et refusant de s’amender, ou faisant appel aux tribunaux français pour régler un litige, etc. Tout cela, je l’ai longuement écrit et argumenté, sans le moindre démenti. L’histoire ne peut se construire qu’avec méthode et sans a priori ni souci des sollicitations extérieures.

1 Police contre FLN. Le drame d’octobre 1961, Flammarion, 1999. Dans Charonne. Lumières sur une tragédie, Flammarion, 2003, j’ai consacré les deux premiers chapitres à faire le point sur ce sujet.

2 Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’Etat et la mémoire, Tallandier, 2008.

3 A l’issue d’une analyse nominale, je distingue 13 cas « certains ou quasi-certains » de décès dus à la répression policière (dont plusieurs blessés décédés par la suite), 8 cas vraisemblables et 4 probables – d’autres décès sont à attribuer à la « violence périphérique », due à des policiers ou à des civils, et qui a largement débordé le « 17 octobre ».

4 Les originaux de cette source devraient se trouver aux Archives du ministère de la Justice. Ce sont leurs doubles qui ont été conservés quai des Orfèvres et versés aux APP en 2004.