Politique

Droite-FN, l’histoire secrète

Depuis quarante ans, les liens n’ont jamais été rompus entre le Front national et une partie de la droite. Enquête.

Entre-deux-tours de l’élection présidentielle, 4 mai 1988, 4 heures du matin. Jean-Marie Le Pen, qui dort dans sa maison du parc de Montretout, est réveillé par un coup de téléphone. Au bout du fil : Charles Pasqua. Celui qui est alors ministre de l’Intérieur de Jacques Chirac tient à l’« informer personnellement » du projet d’assaut du GIGN contre les indépendantistes kanaks preneurs d’otages de la grotte d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. Vingt-quatre ans plus tard, le président d’honneur du FN le raconte à Valeurs actuelles : « Pasqua me dit : “Est-ce que vous êtes d’accord pour que nous donnions l’ordre d’attaquer ? ” Il cherchait mon soutien, voulait s’assurer de ma réaction. Je lui ai répondu que j’approuvais l’opération, qu’il pouvait compter sur mon appui. Il m’a remercié. »

Depuis la création du parti lepéniste, en 1972, des contacts entre le Front national et la droite ont toujours existé. Lors des municipales de 1975, des membres du FN, le plus souvent anciens militants de l’Algérie française, participent déjà à quelques listes des Républicains indépendants (giscardiens) dans le Sud. Durant l’entre-deux-tours de la présidentielle de 1981, Valéry Giscard d’Estaing envoie son homme de confiance, Victor Chapot, rencontrer Le Pen. « Les liens n’ont jamais été rompus, confie aujourd’hui ce dernier. Il y avait notamment autour de Pasqua, dans les années 1980, une tendance favorable aux accords avec nous mais qui n’était pas dénuée d’arrière-pensées, comme Mitterrand avec le PC. Pasqua, qui ne manque ni de finesse ni de malice, a souvent joué double jeu. »

C’est avec lui, en tout cas, que les relations entre la “droite parlementaire” et le FN ont été les plus régulières. Au début des années 1980, le futur ministre de l’Intérieur, homme clé de la Chiraquie, veut être la “passerelle” entre les deux droites. La percée du Front national aux municipales de 1983 (11,3 % pour Le Pen dans le XXe arrondissement de Paris) lui donne l’occasion d’une déclaration choc sur France Inter : « Dans un contexte donné, il peut apparaître indispensable, nécessaire à nos instances locales, d’intégrer des représentants d’une liste qui vient de faire un certain nombre de suffrages, même si cette liste est dirigée par des éléments d’extrême droite. »

Cette stratégie d’accords “au cas par cas” aboutit, la même année, au “coup de tonnerre” de Dreux. Le premier scrutin municipal ayant été invalidé, le suivant voit les deux listes, RPR-UDF et FN, fusionner entre les deux tours… et l’emporter (55,4 %) face à la gauche. Le RPR Jean Hieaux est élu maire, deux élus FN sont promus adjoints, dont le numéro deux du Front, Jean-Pierre Stirbois, chargé de la sécurité. À l’époque, cet accord ne trouble personne, ou presque, à droite : patron des députés RPR, Claude Labbé affirme que, s’il avait été électeur sur place, il aurait voté « des deux mains » pour cette « liste d’union ». Chirac lui-même « ne voit pas » ce qu’un tel accord a de « gênant ». Seule Simone Veil prône l’abstention. Sans aller jusqu’au vote PS…

Avenue Foch, un mystérieux appartement d’État

Porté par le “climat”, Pasqua l’est aussi par son entourage. Pour l’essentiel, sa garde rapprochée est composée d’anciens militants d’extrême droite. Son bras droit, Alain Robert, futur très “respectable” patron du Mouvement national des élus locaux (Mnel), a successivement participé, dans sa jeunesse, à la création de la Fédération des étudiants nationalistes (Fen), dans les années 1960, puis à celle du groupe Occident, en 1964, au Groupe union défense (Gud) en 1968, au Front national en 1972 et au Parti des forces nouvelles (PFN, scission du FN) en 1974 !

Autre pasquaïen du premier cercle ancien de la “mouvance nationaliste” : Joël Gali-Papa. Début 1984, c’est à lui que Pasqua fait appel pour lui organiser son premier rendez-vous secret avec Le Pen. Ce tête-à-tête, qui a lieu dans la maison du fondateur du FN, a été révélé en 1990 par le journaliste Philippe Reinhard dans son livre le Revenant (Albin Michel) : « La rencontre, raconte-t-il, se déroule dans une atmosphère cordiale après que Le Pen a indiqué à Pasqua – toujours très sourcilleux dès que la personne du général de Gaulle est en cause – qu’il n’a jamais personnellement appartenu à l’OAS […]. Cette hypothèque levée, les deux hommes eurent, ce jour-là, une conversation très ouverte et très franche. À la sortie de Montretout, Pasqua constate même qu’ils sont “d’accord sur l’essentiel”. » Quatre ans plus tard, à l’entre-deux-tours de la présidentielle, il évoquera ces mêmes « valeurs communes »…

Entre-temps, les deux hommes se rencontreront encore à plusieurs reprises – toujours en tête à tête. D’abord pour un petit déjeuner au domicile privé de Pasqua, à Neuilly. Au cours de ce rendez-vous, qui se déroule quelques mois avant les européennes de 1984 (où le FN va dépasser les 10 %), les deux hommes envisagent le lancement d’un “appel” signé par leurs proches appelant à une “alliance” entre le RPR et le FN. Mais l’initiative, repoussée à l’après-européennes, fera finalement long feu. Pasqua et Le Pen se rencontreront encore – « au moins deux fois », selon un proche du premier – au cours de l’année 1985. Le président d’honneur du FN confirme : « Nous nous sommes rencontrés dans un discret appartement d’État de l’avenue Foch, spécialement aménagé pour les entretiens confidentiels. » Au programme, notamment : les élections cantonales organisées cette même année.

Des accords locaux sont conclus, notamment dans le Sud. Plusieurs candidats FN sont aussi soutenus en sous-main par “la bande à Charlie”. Parmi eux : la propre fille aînée de Le Pen, Marie-Caroline, en campagne dans le canton de Neuilly-Nord contre… Nicolas Sarkozy – auquel Pasqua n’a pas pardonné de lui avoir “soufflé” la mairie deux ans plus tôt. Interrogé à ce sujet, Le Pen dit « ne pas se souvenir » de cet épisode. Selon un membre de l’entourage d’alors de Pasqua, les faits sont pourtant avérés : Joël Gali-Papa, intermédiaire de la première rencontre Le Pen-Pasqua, est spécialement chargé de cornaquer la candidate FN : collages d’affiches, réservations de salle, location d’une Renault Espace…

Premier ministre depuis 1986, Chirac est obnubilé par la présidentielle de 1988. Il estime alors n’avoir d’autre choix, pour être élu, que d’attirer à lui une majorité des voix lepénistes au second tour. « Le Pen n’a pas les mêmes idées que moi, mais ce n’est pas un fasciste », confie-t-il au Quotidien de Paris. Furieux contre Alain Juppé, Michèle Barzach et Alain Carignon, qui approuvent la position anti-FN de Michel Noir – « Il vaut mieux perdre une élection que perdre son âme » – , il les convoque, au printemps 1987, à la mairie de Paris. La séance est houleuse. « Il nous a dit texto : “Pour gagner en 1988, j’ai besoin d’une stratégie Pasqua, pas d’une stratégie Noir” », se souvient l’un des participants. Cette “stratégie Pasqua” avait déjà poussé Chirac à accepter l’alliance en bonne et due forme conclue aux régionales de 1986 entre le FN et Jean-Claude Gaudin en région Paca (lire notre encadré page 17). Elle l’avait aussi amené à adopter la même année, pour les législatives, le programme le plus “musclé” de toute l’histoire de la droite sous la Ve République – période Sarkozy incluse. Jamais celle-ci ne s’est autant alignée sur les propositions lepénistes : réforme du code de la nationalité suspendant de fait le droit du sol, suppression de la double nationalité, garanties d’assimilation réclamée aux étrangers – “maîtrise de la langue”, “connaissance de l’histoire de France”, absence de condamnations pénales, etc. – , renvoi des immigrés chômeurs au bout de deux ans et même allocations familiales réservées aux seuls citoyens français.

“Chirac secouait les jambes et fumait frénétiquement”

Sur ce dernier point, Chirac insiste dans un entretien accordé au Figaro Magazine le 1er février 1986 – un mois avant le scrutin : « Je ne serais pas opposé, dit-il, à ce que les prestations à caractère nataliste ne bénéficient qu’aux seuls Français. »

La mort du jeune Malik Oussekine durant les manifestations étudiantes de l’hiver 1986 va pousser Chirac à renoncer à son programme et à sa ligne “droitière”. Circonstance aggravante, le 17 septembre 1987, avec le « point de détail » de Le Pen, qui remet en cause tout rapprochement avec le FN. En tout cas jusqu’à l’entre-deux-tours de la présidentielle… Opposé à Mitterrand, Chirac lance en effet un appel aux électeurs frontistes (14,4 % au premier tour) au soir de ses médiocres 19,6 % du 24 avril 1988 : « Je veux rassembler tous ceux qui veulent que la sécurité soit assurée, que la délinquance, la criminalité et le terrorisme soient combattus avec toute la fermeté nécessaire, que l’identité nationale soit préservée et l’immigration clandestine réprimée », lance-t-il. À l’initiative de Pasqua, Chirac ira jusqu’à secrètement rencontrer Le Pen avant le second tour – un épisode révélé des années plus tard par Nicolas Domenach et Maurice Szafran dans leur livre le Roman d’un président (Plon, 1997). Mais l’entretien ne donnera rien. « Chirac secouait les jambes et fumait cigarette sur cigarette frénétiquement, a raconté Le Pen. Il était là sans y être. »

Désormais adversaire irréductible de Le Pen, Chirac impose à Pasqua de cesser toute relation avec le président du FN. La dernière discussion entre les deux hommes remonte au coup de téléphone nocturne de 1988 avant l’assaut d’Ouvéa. Revenant, aujourd’hui, sur le changement d’attitude du futur chef de l’État, Le Pen assure ne pas avoir été surpris. « Je pense, dit-il, que Chirac était “tenu” et qu’il a toujours été en connivence avec Mitterrand, qu’il a fait élire en 1981 avant que Mitterrand ne lui rende la pareille en 1995. » Et de se rappeler une confidence du député RPR Georges Tranchant lui rapportant une conversation orageuse avec Chirac au sujet des municipales de 1989. Selon Le Pen, Tranchant projetait de conduire une liste RPR-FN à Asnières (Hauts-de-Seine) – un fief de gauche. Le député va voir Chirac pour le lui annoncer : « Jacques, je vais prendre la ville avec le FN. » Réponse de Chirac : « Non, il n’en est pas question ! » L’autre insiste : « Mais enfin, Jacques, sans cet accord jamais nous ne pourrons gagner Asnières. » Alors Chirac, coupant court à la discussion : « Si tu fais ça, je te f… à la porte ! »

Faisant suite au “niet” de Chirac, le “silence radio” de Pasqua qui a suivi n’a pas davantage surpris Le Pen. « Même en privé, il ne m’a jamais caché qu’il n’avait pas la maîtrise du jeu, dit-il. Il faisait état d’une opinion personnelle, mais il ne cachait pas qu’en cas de désaccord, il n’irait pas jusqu’à la rupture avec ses mandants. » Sitôt nommé ministre de l’Intérieur, en 1986, l’une des premières réformes de Pasqua consistera du reste, sur instruction de Chirac, à supprimer la proportionnelle (qui avait permis au FN d’obtenir 35 députés) et à rétablir le scrutin majoritaire (qui ne lui offrira qu’un seul élu). Pasqua, en outre, n’aura de cesse de “torpiller” de l’intérieur le groupe de députés frontistes – qui n’en votera pas moins, durant deux ans, la majorité des textes du gouvernement.

Premier ministre de 1993 à 1995, Balladur entretiendra des relations particulièrement “cordiales”avec Le Pen, au point d’envisager, trois ans plus tard, un “pacte” avec le FN lors des régionales de 1998 (lire notre encadré page de gauche). Ce scrutin, où quatre présidents de droite seront élus avec le soutien du Front national, marque, selon beaucoup, “le” tournant de l’histoire tourmentée des relations droite-FN. « Si Chirac n’avait pas mis tous ses moyens dans la balance, la droite aurait plié en 1998, et les relations avec le FN se seraient normalisées, estime Le Pen. L’alliance avec la droite n’a jamais été notre principal objectif ; plus importante est notre opposition aux partis du système. Mais nous avons toujours été favorables aux accords locaux : ceux-ci auraient assuré une victoire permanente contre la gauche. » Confirmation d’un ancien proche d’Alain Madelin – le seul à avoir soutenu les “présidents rebelles” – : « Les régionales de 1998 ont signé la victoire du “front républicain” pour quatorze ans. » Jusqu’à son « implosion », comme le dit Marine Le Pen, lors de ces législatives. Une “implosion” peut-être provisoire : l’aile “sociale” et “centriste” de l’UMP fait déjà campagne, dans l’optique du prochain congrès, pour le retour du “cordon sanitaire”… Arnaud Folch