En France, des jeunes de plus en plus fidèles à l’islam

Les années passent et la France se sécularise. Selon un recoupement d’études récentes, s’ils étaient 80 % à se dire catholiques en 1966, ils ne sont plus que 51 % en 2007. Aujourd’hui, peu pratiquent : à peine 5 % vont régulièrement à la messe, des gens âgés. Si le protestantisme reste stable, revendiqué par 2,1 % des Français, comme la religion juive, 0,6 %, l’athéisme progresse. En 2012, 35 % de la population et 63 % des 18-24 a ns se disent « sans religion ».

Pendant ce temps, l’islam, seconde religion de France, a vu le nombre de ses fidèles doubler en France (…)

(…)le sociologue Hugues Lagrange, directeur de recherche au CNRS, a croisé, pour une étude à paraître en 2013, les dernières grandes études sur la pratique de l’islam en France – les enquêtes de l’Institut national des études démographiques, « Trajectoires et origines » et « Mobilité géographique et insertion sociale » ; de l’Institut des sciences sociales du politique ; du WVS (World Values Survey) ; du Centre de recherches politiques de Sciences Po et du ministère de l’intérieur) – dont nous donnons ici les principaux résultats.

Il constate que l' »affirmation musulmane » se généralise chez les Français de 18-25 ans issus de l’immigration du Maghreb, du Sahel et de Turquie. Ils respectent à 90 % les prescriptions alimentaires et le ramadan. La présence régulière à la prière atteint 30 % chez les 21-25 ans alors qu’elle est inférieure à 20 % pour les plus de 40 ans. Quant à « l’importance accordée à l’éducation religieuse », comme au mariage religieux, elle augmente chez les 21-25 ans, plus encore chez ceux nés ou arrivés jeunes en France.

D’autres enquêtes confirment que de plus en plus de jeunes musulmans français se démarquent de la pratique discrète et intime de leurs parents. Depuis une dizaine d’années, certains développent un mode de vie « halal » ostensible, associé à des prescriptions morales. Parmi ceux-là, séduite par les salafistes – des piétistes radicaux qui seraient une dizaine de milliers en France d’après le sociologue Samir Amghar, de l’EHESS -, une minorité prône une « rupture islamique rigide » avec l’environnement européen, soupçonné d’aliéner son identité, ainsi que des normes fortes sur les moeurs, la sexualité, le comportement des femmes, le mariage entre musulmans, la virginité et les tenues des filles – sans oublier, selon Gilles Kepel et plusieurs autres, un antisémitisme et un antisionisme affirmés.

Hugues Lagrange résume ces tendances :

« La résurgence des pratiques cultuelles et la religiosité augmentent chez les immigrés venus en France avant l’âge de 16 ans et chez les Français descendants d’immigrés, mais pas chez les immigrés arrivés à l’âge adulte. »

Ces enquêtes ont surpris. Jusque récemment, nombre de défenseurs de l’intégration et de la laïcité, des républicains, prédisaient que les nouvelles générations s’éloigneraient de l’islam. Or, l’inverse se produit. Cette réalité confirme « l’analyse classique », remarque M. Lagrange, selon laquelle il existe une corrélation entre inégalité, échec scolaire, chômage durable, ségrégation et l’importance accordée à la religion : voir son avenir « terrestre » fermé renforce la croyance et le fait de pratiquer.

Cette corrélation a été confirmée par des enquêtes de sociologie de 2009 menées dans 28 pays, ainsi que par toutes celles qui, en France, depuis trente ans, ont bien décrypté les difficultés et les discriminations que rencontrent les enfants d’immigrés.

Mais ni le chômage ni les inégalités, ajoute Hugues Lagrange, ne suffisent à expliquer pourquoi les jeunes descendants d’immigrés, souvent français, se montrent plus religieux que les immigrés âgés et précarisés. D’autres facteurs jouent. Notamment culturels et interculturels. Ainsi, le fait que « le sentiment de relégation sociale » soit très sensible chez les secondes générations les éloigne de la culture européenne. De ses modes de vie, ses valeurs concernant les moeurs, la place des femmes, de son irréligiosité. Aussi, « les valeurs traditionnelles et familiales des pays d’origine en sont plus prégnantes et pérennes, et les jeunes en ressentent une forte exigence d’affirmer leur identité ». Faute de la trouver à l’école ou au travail, ils cherchent cette identité dans leur culture – et dans l’islam.