Économie, Écologie...

Et la modestie ? Quand l’État donneur de leçons oublie ses propres contre-performances comme actionnaire

Le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg rencontre ce mercredi le PDG de PSA Peugeot Citroën Philippe Varin. Reste que les privatisations des entreprises publiques, conduites notamment par les gouvernements socialistes, sonnent comme un aveu d’incompétence en termes de gestion entrepreneuriale.

Atlantico : Arnaud Montebourg rencontre ce mercredi le PDG de PSA Peugeot Citroën Philippe Varin. Le ministre du Redressement productif a estimé que Peugeot avait « un devoir vis-à-vis de la nation France ». De son côté, le Président François Hollande a critiqué les choix stratégiques de l’entreprise en déclarant ne pas accepter le plan social. Mais ces critiques à l’encontre de cette entreprise privée posent la question de la bonne gestion des entreprises publiques. Quel est le bilan de l’État en la matière ?

Jean-Marc Daniel : L’État a entrepris de caler sa gestion du secteur public sur les pratiques du secteur privé. C’est ainsi qu’a été créée en 2004 une agence des participations de l’État (APE), dont l’objectif est d’assumer le rôle de l’État actionnaire. La logique de cette création est de faire en sorte que l’État actionnaire se comporte désormais comme n’importe quel investisseur.

La charte fondatrice de l’agence est claire :

« L’agence exerce, en veillant aux intérêts patrimoniaux de l’État, la mission de l’État actionnaire dans les entreprises et organismes contrôlés ou détenus, majoritairement ou non, directement ou indirectement, par l’État ».

Il ne s’agit donc pas de faire du social ou de se lancer dans de grands projets pharaoniques à forte symbolique politique, mais bel et bien de sauvegarder les intérêts patrimoniaux de l’État, c’est-à-dire de faire du profit. Le bilan de l’APE est de 660 milliards d’euros ; elle reverse bon an mal an environ 5 milliards d’euros de dividendes à l’État, ce qui peut paraître plutôt moyen.

Mais en fait les entreprises publiques d’aujourd’hui subissent les mêmes contraintes que les entreprises privées. L’État ne se mêle de leur sort que de façon assez indirecte. Ce qui ne l’autorise ni à donner des leçons au secteur privé, ni à vraiment en recevoir concernant sa stricte gestion entrepreneuriale. Néanmoins, l’État mène vis-à-vis des entreprises, assez souvent, ce que l’on appelle une « politique de l’indice ». C’est-à-dire qu’il impose des évolutions de prix de certains produits au nom la lutte contre l’inflation. Ces évolutions perturbent les entreprises indépendamment de leur statut. Avant 1986, le contrôle des prix nuisait à tout le monde. Et le récent débat sur le prix du gaz et la façon arbitraire dont les gouvernements Fillon puis Ayrault ont voulu contourner les règles ont montré que l’interventionnisme maladif prend des formes multiples.

Atlantico : L’État français a t-il déjà souscrit à des plans sociaux dans les entreprises qu’il détenait ?

L’État supprime ses propres emplois, même s’il ne licencie pas. Dans les entreprises publiques, il y a aujourd’hui 1 730 000 personnes. Certaines augmentent leurs effectifs mais d’autres les réduisent, parfois sur la base d’incitations au départ. Aujourd’hui, tout le monde a en tête le cas d’Air France. Mais il y a d’autres entreprises obligées de revoir leurs effectifs à la baisse.

Dans le domaine industriel, GIAT industries, qui produit des armes pour l’armée de terre, est passé de 5 500 personnes en 2005 à guère plus de 3 000 aujourd’hui. C’est, en particulier, parce que ses produits comme le char Leclerc ne se vendent pas bien ! Le plus spectaculaire aura été certainement les Charbonnages : au moment de la nationalisation – qui s’est faite sur des bases politiques, il s’agissait de sanctionner le comportement des compagnies minières pendant la deuxième guerre mondiale – il y avait 220 000 mineurs et assimilés. Maintenant, il n’y en a plus aucun… En 1994, le pacte charbonnier a mis en cessation d’activité des mineurs de 45 ans, moyennant la poursuite du versement d’une partie de leur salaire. Personne n’a considéré que continuer à produire du charbon en France était « un devoir vis-à-vis de la nation »… La nécessité de l’évolution du secteur énergétique a fini par s’imposer.

Atlantico : Dans ces conditions, les privatisations partielles (ou totales) peuvent-elles êtres considérées comme un aveu d’échec quant à la capacité des pouvoirs publics à gérer des entreprises ?

On pourrait le penser quand on sait par exemple qu’entre septembre 2010 et septembre 2011, la valeur boursière des entreprises en partie privatisées – mais conservant un actionnariat public – a reculé de 21%, alors que sur la même période le CAC a reculé de 10%.

En fait, cette différence de performance tient à l’évolution de l’action EdF. En pratique, les États modernes gèrent de plus en plus les entreprises qu’ils détiennent selon les critères du secteur privé, si bien qu’ils sont amenés à considérer que ce n’est pas leur rôle de gérer des entreprises.

Dès leur défaite en 1951, les travaillistes anglais ont fait un bilan critique des nationalisations et ils en ont abandonné le principe dans leur statut en 1994/1995. Les socialistes français sont moins nets dans leurs discours. Ils ont voté dès 1983 une loi de « respiration du secteur public » qui était le début de l’abandon de la logique nationalisatrice de 1981. Depuis, ils ont été de grands privatisateurs devant l’Éternel et de grands « rationalisateurs » de la gestion des entreprises publiques. A droite, il subsiste des nostalgies « gaullo-pompidoliennes » sur la politique industrielle. Lors de la conclusion des État généraux de l’Industrie (EGI),  le 4 mars 2010, Nicolas Sarkozy  avait demandé à ce que « l’État actionnaire soit davantage sensible aux préoccupations industrielles ». C’est resté un vœu pieux, car cela ne veut pas dire grand chose.

En fait, il y a une composante qu’il ne faut pas négliger. Dans cette période de surendettement, la vente d’actifs publics permet de limiter l’ampleur de l’austérité budgétaire. C’est-à-dire que  les besoins financiers vont inciter l’État à poursuivre les privatisations pour amortir sa dette. Or, pour que ces privatisations soient le plus rentables possibles, il faudra que l’État se montre le plus strict possible dans sa gestion et le plus modeste possible dans les leçons qu’il donne aux autres.