Extrême droite, extrême gauche, par Maxime Tandonnet

Populisme, extrême droite, extrême gauche… voilà la batterie de mots-censeurs employés à tort et à travers par la police de la pensée. C’est l’arsenal pour intimider et interdire tous les débats qui dérangent. Maxime Tandonnet, proche de Chevenement et aujourd’hui conseillé de Sarkosy revient de façon assez convaincante sur le sens que l’on donne à ces mots.

Qui est d’extrême droite, qui est d’extrême gauche ? Les définitions varient selon les époques. Ces notions prennent de l’importance sous la Troisième République, au début des années 1870. Elles ont alors un sens bien précis, un contenu lié à un projet : sont considérés comme d’extrême droite les partisans de l’Ancien Régime, les Légitimistes qui refusent le drapeau tricolore et exigent le retour à la monarchie traditionnelle que symbolise le drapeau blanc ; tandis que l’extrême gauche, à l’inverse, se compose des républicains radicaux, en avance sur leur temps, partisans d’une révolution pour l’époque : la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ainsi, Clémenceau est alors, jusqu’au changement de siècle, considéré comme étant d’extrême gauche !

Au XXe siècle, les notions d’extrême gauche et d’extrême droite convergent, dans le sens d’une entité unique : l’extrémisme, le totalitarisme. Elles portent sur un mode d’exercice du pouvoir – négation de toute valeur et de tout scrupule – plus que sur un contenu, un projet de société. Elles préconisent le rejet du modèle de la démocratie pluraliste, prônent au contraire la dictature sous différentes formes, le recours à la violence, à la contrainte, à l’arbitraire, la négation du suffrage universel, des libertés publiques et individuelles, de la liberté d’expression. L’extrême droite se confond avec les partisans des régimes fascistes ou de solutions autoritaristes – les ligues d’extrême droite en France dans les années 1930 – tandis que le parti communiste, puis les mouvements trotskistes ou maoïstes dans la deuxième moitié du siècle, incarnent l’extrême gauche. Les extrêmes se rejoignent dans le rejet et la haine de la démocratie bourgeoise et par leurs procédés quand ils accèdent au pouvoir : abolition des libertés, indifférence à la vie humaine, délation, dénonciation, recours aux camps de concentration, exaltation d’une entité collective, classe ou race, au détriment de l’individu, pratique des persécutions et du lynchage. Extrême droite et extrême gauche se confondent dans le système totalitaire, au sens où Hannah Arendt utilise ces termes.

Nous sommes en ce moment dans une troisième phase. Tout d’abord, celle du découplage entre extrême droite et extrême gauche. Les deux notions ont toujours été liées. A l’heure actuelle, si la formule « extrême droite » est d’un usage courant, on ne parle plus vraiment ou beaucoup moins de l’extrême gauche, ou alors de manière bienveillante. Mais surtout, une banalisation de l’expression « extrême droite » est en train de s’accomplir . En gros, le mot échappe à un sens précis, devenu plus ou moins synonyme de populisme, de réaction, et se présente avant tout comme une formule creuse, ultra-péjorative, une insulte qui sert à diaboliser l’adversaire idéologique, à lancer l’hallali quand on est à court d’argument ou qu’on dédaigne le débat d’idées. Exemple tiré d’un récent meeting « anti-raciste » : « Malheureusement le 10 mai (abolition de l’esclavage), comme chacun peut le constater, ne s’est pas imposée dans l’esprit de l’opinion publique mais, pire, elle est aujourd’hui remise en cause par une extrême-droite qui, derrière Eric Zemmour et les députés de la Droite populaire, veulent abolir ce qu’ils qualifient de « loi mémorielle »…. Par notre mobilisation, nous devons montrer que nous ne laisserons pas la mémoire être manipulée ou occultée par l’extrême-droite. »

Sans vouloir verser dans l’excès que je dénonce – tout est extrême droite – il me semble tout à fait salutaire et urgent de réfléchir et de repenser l’extrémisme : qui, aujourd’hui en France, veut abolir ou réduire la liberté d’expression, pratique l’inquisition et la censure morale ? Qui, en France, pratique la dénonciation, la délation, la chasse aux sorcières, le lynchage médiatique, au détriment de la dignité des personnes, dans l’indifférence absolue pour l’humiliation ou la souffrance engendrées ? Qui, dans notre pays, joue sur la haine, l’intolérance, le rejet de l’autre, celui qui ne pense pas pareil, stigmatise, cherche à humiler, avilir ? Qui, en France, montre du doigt, dénonce, accuse, livre en pâture, lâche la meute sur tel ou tel bouc émissaire, personnes désignées à la vindicte générale, comme à la pire époque des polices politiques, des mouchards et des bourreaux ? Oui, l’extrémisme, au sens vrai du terme, continue de sévir, moins puissant, moins nuisible que l’extrémisme du siècle dernier, mais toujours aussi hargneux, s’inspirant des mêmes méthodes, mais sous une forme adoucie, policée, édulcorée, conforme à un autre temps. Il avance aujourd’hui le plus souvent masqué, doucereux, diffus, donneur de leçon, mélangé à l’air du temps, imprégnant l’idéologie dominante, avec ses faux airs de générosité, d’ouverture, de modernité, son visage de sainte nitouche, son odeur d’ordre moral et sa méchanceté intrinsèque.

Texte repris du blog de Maxime Tandonnet