Politique

François Dubet (sociologue) : « Le bac est un examen ridicule »

Il serait temps que les familles des couches populaires cessent de considérer le bac comme une marque de progression sociale. Le Bac n’a plus rien à voir avec l’ascenseur social et la méritocratie républicaine. Il serait même l’inverse. François Dubet revient dans l’Humanité Dimanche sur ce que représente désormais ce sésame scolaire.

Extraits de l’article de l’Humanité dimanche.

…. Comme on a ouvert les portes du bac, on a, par définition, accueilli des élèves moins sélectionnés et moins socialement favorisés que dans les périodes précédentes, il est à peu près clair que le niveau de l’examen a baissé. L’effet est purement mécanique. Autrefois, l’instituteur envoyait au lycée les 10% des meilleurs d’une classe d’âge. Désormais, 70% d’une classe d’âge y vont. Les 10% avaient forcément un meilleur niveau. Mais ces 70% sont meilleurs que quand ils n’allaient pas à l’école. Le niveau des jeunes a donc monté alors que le niveau moyen du bac est moins élevé.

Le bac était plus difficile quand 10% d’une classe d’âge le passaient. D’ailleurs, il suffit de voir le taux d’échec, devenu très faible aujourd’hui: entre 80 et 90% des élèves qui se présentent au bac l’obtiennent, contre 50% il y a 40 ans.

HD. Quels sont les autres effets?

F. D. Les écarts entre les bacheliers se sont aussi creusés. Avec 70% de bacheliers, les types de bacs se sont multipliés, et les écarts entre eux se sont creusés. La majorité des parents en ont conscience. C’est pour ça qu’ils préfèrent que leur enfant fasse un bac S plutôt qu’un bac L, qu’un bac technologique… ou qu’un bac professionnel.

Aujourd’hui, le baccalauréat a deux significations: c’est un certificat de fin d’études secondaires et c’est aussi un concours de recrutement de l’enseignement supérieur.

Et c’est là qu’un problème se pose: ce qui donne de la valeur au bac, dans ce sens, c’est la filière, le lycée, la mention? C’est à partir de là que l’on va avoir une place dans l’enseignement supérieur.

Les catégories sociales favorisées pensent plutôt passer le concours de recrutement de l’enseignement supérieur et les catégories moins favorisées passent plutôt le certificat de fin d’études secondaires. Les bacs n’ont pas la même valeur et, en fonction de sa catégorie sociale, on a plus ou moins de chances d’accéder au bac de diverses valeurs. Et les plus favorisés ont plus de chance d’avoir le bac valorisé.

La valeur du bac sur le marché du travail a aussi baissé. Il y a une sorte de déception essentielle par rapport à cet aspect. Avant, avec le diplôme, on obtenait beaucoup plus
. Aujourd’hui, le bac ne rapporte pas grand-chose, mais ne pas l’avoir, c’est une catastrophe, c’est une situation assez paradoxale.

HD. Que symbolise encore le bac aujourd’hui?

F. D. C’est un monument national, au même titre que la tour Eiffel ou le cassoulet. Malgré les difficultés à le mettre en place, les pertes de copies, les problèmes de fuite, les élèves y tiennent parce qu’il constitue un rite de passage, les profs aussi y tiennent parce que, ils le disent souvent, c’est un argument pour faire travailler les élèves au lycée.

En même temps, cet examen est devenu un peu ridicule. Il n’est absolument pas sélectif (près de 90% des élèves qui le passent le réussissent). Du coup, la moitié de l’enseignement supérieur s’est mise à sélectionner: à l’université, en médecine par exemple, et en IUT (institut universitaire technologique), mais aussi dans les grandes écoles, les classes préparatoires. À leurs yeux, le bac n’est plus un indicateur suffisant. C’est un système hypocrite. Or, une sélection qui ne dit pas son nom est toujours pire pour ceux qui ne maîtrisent pas les codes, qui ne connaissent pas le fonctionnement du système.

On gagnerait à clarifier cela pour que les étudiants soient orientés de manière un peu plus soigneuse que par un examen qui est une énorme usine et qui établit une note qui va déterminer une partie de leur vie.