Politique

François Hollande: Mains libres, mains liées.

Article lu sur valeurs Actuelles

François Hollande dispose désormais de plus de leviers de commande que n’en eut aucun de ses prédécesseurs. Mais ceux-ci n’étaient pas soumis, loin s’en faut, à tant de contraintes extérieures…


La droite le redoutait, la gauche en rêvait : l’absence de tout contre-pouvoir est, pour l’exécutif, une chance inédite sous la Ve République. Avec sa double majorité absolue à l’Assemblée nationale et au Sénat, la présidence de 21 régions métropolitaines sur 22 et de 60 départements sur 101, sans compter les grandes associations d’élus (départements et régions) qui reflètent l’influence exercée par la gauche, à l’exception des maires ruraux, le PS est en position de dicter sa loi partout. Sauf peut-être au Congrès (réunion des deux chambres), où il lui manquera toujours la majorité des trois cinquièmes nécessaire pour réformer la Constitution afin, par exemple, de donner le droit de vote aux étrangers non communautaires. À moins, bien sûr, que la droite se divise, comme la gauche l’avait fait, en 2008, permettant ainsi à Nicolas Sarkozy d’entériner sa propre révision constitutionnelle…

À cela près, donc, François Hollande bénéficie d’une situation inconnue sous la Ve. Et même, depuis Napoléon III. De 1958 à 1969, de Gaulle eut toujours contre lui le Sénat, comme plus tard Mitterrand qui, en quatorze ans de pouvoir, supporta, en sus, deux cohabitations ; entre 1974 et 1981, Giscard bénéficiait, lui, de la bienveillance de la Haute Assemblée, mais dut compter, tout au long de son septennat, avec la fronde larvée du principal parti de sa majorité (le RPR) au Palais-Bourbon.

Quant à Chirac, c’est à l’occasion de ses mandats que le pouvoir local commença à échapper à la droite (régionales de 1998 et de 2004, municipales de 2001), mouvement qui s’accentua sous Sarkozy jusqu’à la perte du Sénat, en septembre 2011…

D’un point de vue formel, François Hollande a donc gagné sur tous les tableaux. Ce qu’il pouvait légitimement redouter, et la droite avec lui, n’a même pas eu lieu : le PS est assez fort à lui tout seul (302 sièges, autrement dit 13 de plus que la majorité absolue) pour ne pas recourir à la moindre négociation avec les Verts et les communistes sur les sujets sensibles, à commencer par le nucléaire…

D’où vient, alors, la sourde inquiétude qu’on peut lire, derrière les sourires convenus de victoire, sur la mine des principaux responsables gouvernementaux, à commencer par le premier ministre Jean-Marc Ayrault ? Évidemment de ce qu’ils savent de la conjoncture internationale et de la pression formidable qui va s’exercer sur la France dans les prochaines semaines, quels que soient les avantages procurés par le répit grec et la détente enregistrée sur les marchés internationaux…

Peu soupçonnable d’être “antisocial” ou de “rouler” pour la droite, Jean Peyrelevade, qui fut un acteur clé des premières années du mitterrandisme, dans l’ombre de Pierre Mauroy, prévenait, dans le dernier numéro de Valeurs actuelles : « Le problème français est aujourd’hui dominé et masqué par les problèmes grec et espagnol. […] Mais que le scénario optimiste ou pessimiste l’emporte, les problèmes individuels de chaque pays vont ensuite revenir sur le devant de la scène. »

Suivre l’Allemagne ou se faire l’avocat des pays du Sud ?

Et celui de la France, chacun le connaît : la compétitivité. D’où les questions que pose Peyrelevade sur ce que seront les premiers engagements du gouvernement Hollande, formalisés lors du discours de politique générale de Jean-MarcAyrault, sans doute le 3 juillet prochain. Par exemple, les 40 milliards d’impôts nouveaux promis dans le cadre de la loi de finances 2013. Seront-ils confirmés, voire accentués ? Et si, comme tout l’indique, ils pèsent en priorité sur les entreprises, quel en sera l’effet sur nos exportations, donc sur le niveau de l’emploi ? Déjà, comme le révèle un sondage exclusif Ifop pour le Cri du contribuable, la question fiscale alimente la crainte des Français.

Or contrairement à 1981, et a fortiori aux premières années de la crise pétrolière, en 1973-1974, les marges de manoeuvre financières n’existent plus pour donner son essor à une politique keynésienne. En 1975, Jean-Pierre Fourcade, alors ministre des Finances, pouvait choisir de faire porter en priorité le renchérissement du prix du pétrole sur les entreprises, leurs marges bénéficiaires étaient encore en mesure d’en absorber le coût, même si certains (comme Alfred Sauvy) s’inquiétaient déjà d’une pente délétère conduisant, disait-il, à tuer la poule aux oeufs d’or et à “déresponsabiliser” les Français. En 1981, même, François Mitterrand pouvait décréter la relance de l’économie par celle du pouvoir d’achat : le budget de la France étant (pour la dernière fois du XXe siècle !) encore en équilibre, ce choix restait largement indolore, bien qu’il sacrifiât l’avenir.

Mais aujourd’hui, tout artifice est devenu vain : non seulement la France connaît les déficits que l’on sait mais sa moindre initiative est observée à la loupe par ses bailleurs de fonds…

C’est dire si, en dépit des pouvoirs exceptionnels qui sont les siens par rapport à ses prédécesseurs, François Hollande est sans doute le moins libre des présidents français. Comme rien, jamais, n’est irréversible, il dispose certes encore d’un choix, mais celui-ci paraît singulièrement “fermé” : s’accrocher à la prospérité allemande ou devenir le porte-parole des pays du Sud “martyrisés” par l’euro. Cela rappelle la fable du loup et du chien. Suivre l’Allemagne, c’est renoncer à toute liberté budgétaire, donc politique (surtout si, en échange d’une mutualisation des dettes, Mme Merkel exige un nouveau traité imposant une mutualisation des ressources, donc un fédéralisme intégral) ; prendre, au contraire, le parti, et pourquoi pas la tête des « pays du Club Med », comme les surnomme non sans mépris la chancelière, c’est assumer le risque d’une défiance accrue des marchés, donc d’un renchérissement de nos frais financiers, donc, à terme, d’un appauvrissement accéléré…

Jusqu’alors, François Hollande a brillé, comme Stresemann dans les années vingt face aux créanciers de l’Allemagne, dans l’art de “finasser” (finassieren) : il a su imposer le mot “croissance” dans des cénacles internationaux qui n’avaient à la bouche que la “rigueur” sans voir ce qu’un tel mantra, asséné sans discontinuer depuis bientôt quarante ans, pouvait avoir de désespérant pour les peuples. C’était sans doute nécessaire. Mais au sommet européen des 28 et 29 juin – un rendez-vous dont l’issue inquiète, de Washington à Pékin – , le président français va devoir, vraiment, sortir du flou. Le vrai début, en somme, de son quinquennat. Éric Branca