Gaël Brustier : « Montebourg est une mauvaise caricature de Chevènement »

Chercheur en sciences politiques et ancien proche d’Arnaud Montebourg, Gaël Brustier estime que le ministre de l’Economie n’a pas mesuré les conséquences politiques de ses déclarations lors de la Fête de la rose. Il doute par ailleurs de la capacité du futur ex-ministre à s’imposer comme le leader d’une gauche alternative compte tenu de son absence de ligne politique.

Marianne : Sur Slate, vous décryptez le récent sondage de Marianne sur la présidentielle 2017. Vous notez le risque d’une marginalisation, voire d’une disparition de la gauche française, et signalez au passage que cette enquête d’opinion acte l’échec de la posture d’Arnaud Montebourg qui n’aurait selon vous aucune prise électorale. A l’aune de cette réflexion, comment analysez-vous les critiques formulées par Arnaud Montebourg à la Fête de la rose contre la politique gouvernementale et sa mise à l’écart annoncée de l’exécutif ?

Gaël Brustier : Je connais bien mon Montebourg. Les conneries, il les fait tout seul. Je pense qu’il n’a pas fait cette sortie de manière pensée jusqu’au bout. Il a accentué la provocation entre vendredi et dimanche et il n’en a sans doute pas mesuré les conséquences politiques. Il n’a pas voulu qu’on dise qu’il ne s’était rien passé à la Fête de la rose, que c’était un coup d’épée dans l’eau.

Ce matin sur Europe 1, il tentait de justifier ses déclarations en évoquant une contribution à un débat qui n’était pas tranché. Or, cela fait deux ans que la ligne a été fixée et il le sait très bien. Le problème, c’est que s’il dit « Je ne suis pas d’accord avec cette ligne », il avoue qu’il s’est trompé.

Il a durci le discours beaucoup plus que sa surface politique lui permet de le faire d’ailleurs. Le problème n’est pas d’être viré du gouvernement, c’est : que fait-on une fois qu’on est débarqué ? Il n’est pas député, localement en Saône-et-Loire, son appareil est moribond, il y a eu un retournement d’opinion assez violent.

Sa probable sortie du gouvernement ne l’installe-t-elle pas mécaniquement à la tête des frondeurs du Parti socialiste?

Concrètement, je ne sais pas ce que sont les frondeurs. C’est une création médiatique. Pour moi, existent en politique les gens qui ont un enracinement local — Montebourg n’en a plus, je viens de le dire — et une ligne politique, c’est-à-dire ceux qui sont capables de penser le monde. C’est par exemple ce qui explique l’existence politique de Marie-Noëlle Lienemann ou de Julien Dray. Ils ont une ligne politique. Les frondeurs mènent des batailles d’amendements qui sont probablement fondées, mais ils souffrent des mêmes maux que toute la social-démocratie européenne. Ils limitent ce qui est une crise économique, politique et idéologique profonde de la gauche à des mesures techniques de politique publique.

Sur le socialisme de la production, il y a des choses intéressantes mais sur lesquelles Montebourg et les frondeurs ne sont d’ailleurs pas d’accord. Donc Arnaud Montebourg va sans doute être pris dans un tourbillon médiatique comme il les aime, où il sera l’incarnation des frondeurs. Mais au-delà de ces quelques mois de bulle médiatique, il va falloir résoudre des problèmes de fond autrement plus complexes. Il va se trouver très vite avec un problème majeur parce que la gauche radicale se raccroche à un imaginaire que Montebourg considère lui-même comme caduc.

En fait, vous reprochez à Montebourg de faire le spectacle, mais de n’avoir aucun projet alternatif pour s’imposer comme le leader d’une aile gauche du Parti socialiste ?

On dit souvent qu’il fait comme Chevènement. Non, il est une mauvaise caricature de Chevènement. Le Montebourg gouvernemental est un Montebourg qui nie les antagonismes sociaux et environnementaux comme constitutifs d’une identité prochaine de la gauche. Il se bat pour l’industrie, pas pour les ouvriers, dans un saint-simonisme new look. Il appelle tout le monde à se mettre autour de la table et à faire des concessions, y compris l’ouvrier. L’autre aspect, c’est qu’il nie les antagonismes environnementaux. On ne subit pas l’environnement de la même manière selon qu’on est un dominant ou un dominé. Ce sont rarement les plus riches qui subissent le risque environnemental. Ces deux facteurs là font que, pour l’instant, Montebourg ne peut pas s’imposer comme leader d’une aile gauche.

Est-ce que en sortant du gouvernement ceux qui représentent l’aile gauche du PS, Hollande et Valls ne finissent pas par acter le constat que vous faîtes aussi : face à la poussée de représentations droitières, il ne sert à rien de faire « plus à gauche » ?

J’explique qu’il y a une grande confusion idéologique et politique et que ce n’est pas en criant « toujours plus à gauche » que l’on va retrouver le peuple. C’est le risque que je qualifie de « pureté de gauche ». Jean-Luc Mélenchon acte ça lui-même en revenant à l’idée d’une VIe République. C’est une prise de conscience que face à le Pen, crier « plus à gauche » n’est pas opérant.

Il y a une ébauche de prise de conscience à la gauche du PS sur le fait que le peuple ou les dominés n’adhèrent plus mécaniquement au discours de gauche. Le consensus des Trente glorieuses qui existait autrefois dans nos sociétés est en train d’imploser. La tentation est de s’en remettre à des représentations du passé : les Trente glorieuses, la gauche des années 1970-1980, la relance par la demande, la relance par les salaires, restaurer la grande industrie. Or, cet imaginaire des Trente glorieuses, aussi estimable soit-il, est consacré comme obsolète par une grande partie de la population.

Les Français ont acté cela bien plus rapidement que la gauche, ce qui explique d’ailleurs le désalignement progressif des ouvriers et des employés de la gauche depuis une trentaine d’années. L’expérience quotidienne que ces parties là de la population font de la vie les éloignent largement de celles des grands médias et des élites politico-administratives.

Pensez-vous que l’exécutif sera encore en capacité de compter sur une majorité
suffisamment solide pour gouverner ? Est-ce qu’une ouverture au centre fait par exemple partie des hypothèses crédibles ?

C’est une hypothèse, mais elle est très compliquée à mettre en place. Hollande et Valls sont sur une ligne de la plus stricte orthodoxie économique. Ils n’ont pas été formés pour être de grands originaux. Et Valls avait probablement ce genre d’idées en tête en adhérant au « social-conservatisme » qui est le sien. Mais cette ligne politique passe par un changement d’alliance que l’on commence à entrevoir, sauf qu’il n’y a pas de partenaires pour cette alliance. Le centre actuel n’est pas exactement compatible avec la gauche qu’il essaye d’incarner. Il y a une radicalisation du centre qui s’est opérée à travers la « Manif pour tous ». L’électeur UDI moyen a été très heurté par cette loi et s’est retrouvé à manifester avec les identitaires contre le mariage pour tous. Il y a par ailleurs, une polarisation du centre, notamment économique, du côté de la droite. Ce sont des gens assez durs sur le fond, même s’ils ont une expression très douce. L’électorat de l’UDI est particulièrement antisocialiste et absolument pas compatible avec ce qui serait une « troisième force » de gauche que tentent d’incarner Valls et Hollande. Nous ne sommes plus au temps du grand danger communiste où les centristes acceptaient de s’allier ponctuellement avec la SFIO dans un certain nombre d’endroits pour créer entre les gaullistes et les communistes une alliance qui sauverait l’essentiel.

Derrière cette nouvelle crise politique, on perçoit une crise plus profonde de la gauche, incapable d’oser la rupture avec ses fondamentaux idéologiques. Pensez-vous que la gauche est aujourd’hui capable de bâtir un véritable projet alternatif ?

Oui, elle le fera, mais elle le fera peut-être trop tard, c’est ça le problème. Il y a une telle mutation du monde que cela échappe à des motions de congrès. Ce sont des mutations d’une envergure bien plus importante. La social-démocratie parle de politique publique mais pas de politique au sens noble du terme. On a des élites qui ont deux cultures mêlées, ils sont très « enarchisées » et ont une passion économétrique assez mortifère. Tout ça les empêche de voir au-delà. Aujourd’hui, la gauche est dans une impasse, les mouvements électoraux qui vont se produire vont créer un nouveau système partisan. Dans le dispositif actuel et compte tenu de la faiblesse idéologique du Parti socialiste, le risque d’un effondrement de la gauche n’est pas du tout inenvisageable. La gauche représente entre 25 % et 32 % de l’électorat, elle-même fracturée en divers églises. Le volontarisme économique et les « mesures sociales » ne suffisent pas à engager une reconquête culturelle. Mais il y a aussi à gauche des gens qui réfléchissent et qui sont capables de repenser la gauche.