Halte aux procès en sorcellerie et au « républi-clanisme » !

Dans le concert de détestation qui se joue autour de Marine Le Pen, quelques voix un peu plus intelligentes que les autres se font entendre. C’est le cas du bloggeur Xavier Malakine qui vient de publier un texte intitulé » Halte aux procès en sorcellerie et aux « républi-clanisme » sur le site du Rassemblement Pour l’Indépendance de la France dont Paul Marie Couteaux est le président. Il en appelle à une alliance avec le FN et la création d’un rassemblement de tous le patriotes. Il déplore aussi le manque de lucidité de Debout la République et de son président Nicolas Dupont-Aignan.
On peut regretter que le site Marianne 2, qui avait l’habitude depuis plusieurs années de diffuser les textes de Malakine, n’ait pas trouvé opportun de proposer celui-là à ses lecteurs

L’accession de Marine le Pen à la présidence du Front National et son repositionnement en égérie d’une révolution patriotique en marche n’a pas tardé à produire ses effets. Depuis quelques mois, son extraordinaire percée dans les médias, les sondages et mêmes les urnes, donne l’impression d’une irrésistible vague de fond en passe de renverser l’ensemble du système politique. Même si cette mutation était depuis bien longtemps prévisible, la fulgurance de sa progression, la profondeur de sa mutation et son pouvoir d’attraction dans toutes les couches de l’électorat est sidérante !

Désormais il est à peu près acquis qu’elle sera présente au second tour de l’élection présidentielle et avec probablement des chances sérieuses de l’emporter. Ce n’est pas un 21 avril 2002 (à l’endroit ou à l’envers peu importe) qui s’annonce mais bien un 29 mai 2005 (une révolte électorale) voire un 10 mai 1981 (la grande alternance).

Bien évidemment, cette progression n’aurait pas été possible sans un sérieux recentrage du discours sur les thématiques classiques chères aux républicains (retour de l’Etat, défense de la laïcité, lutte contre les communautarismes, restauration de l’autorité de la Loi) aux souverainistes (sortie du carcan communautaire, respect de l’indépendance des nations, dénonciation du mondialisme, prima du politique, réhabilitation de l’intérêt national) ainsi qu’aux économistes alternatifs (sortie de l’Euro, critique du néolibéralisme, protectionnisme, monétisation des dettes, définanciarisation de l’économie, réindustrialisation), ni sans un dépoussiérage des thèmes classiques frontistes : l’immigration est désormais dénoncée sous un prisme économique plus qu’identitaire ; l’islamisation appréhendée en termes d’ordre public et non de clash des civilisations.

D’une manière assez paradoxale, cette mutation idéologique a été davantage saluée par ses adversaires idéologiques naturels, que par ceux qui seraient a priori censés se reconnaître dans ses analyses, ses propositions et son projet !

Les journalistes l’interrogent désormais avec la plus extrême courtoisie. Ses adversaires politiques veulent tous débattre avec elle et lorsqu’ils en ont l’occasion, le font avec sérieux et en privilégiant le débat de fond sur l’anathème ou l’insulte. Les analystes sérieux l’inscrivent plus volontiers dans la continuité d’une vieille tradition politique française tombée en déshérence1 que dans la filiation de l’extrême droite raciste et antidémocratique. En revanche, ceux qui sont le plus proches de ses thèses refusent absolument de lever l’ostracisme et sont même en proie à une crise aigüe de politiquement correct. Ils n’ont pas de mots assez durs à son encontre : raciste, nazie, extrémiste, xénophobe. Tout y passe ! On se croirait revenu dans les années 80 !

Les milieux républicains sont en réalité pris de panique. Terrifiés à l’idée d’être accusés de complaisance à l’égard de « l’extrême droite » ou d’avoir préparé le terrain idéologique à une incontrôlable fièvre populiste, ils s’efforcent de se démarquer comme ils peuvent de la « peste blonde » en lui déniant toute légitimité à porter le discours qu’ils avaient réservé pour d’autres ou dont ils pensent être les uniques dépositaires légitimes.

Personnellement j’assume ! Oui, les idées que j’ai développé ces dernières années sur ce blog et dans Marianne2, de la critique du libre-échange mondialisé et ma défense du protectionnisme européen inspirée par les analyses d’Emmanuel Todd ou de Jacques Sapir, jusqu’à ma conversion au souverainisme lorsque j’ai pris conscience (dès 2009) qu’il n’y avait rien à attendre ni de l’Europe ni de l’Allemagne ont désormais trouvé leur débouché politique dans l’offre représentée par Marine Le Pen. Donc, oui avec bien d’autres, j’ai participé à la préparation du terrain. Et oui, je suis bien obligé de me reconnaitre dans son projet d’aujourd’hui.

Bien sûr, nous aurions souhaité certainement que ces thèses soient reprises par un Chevènement, un Mélenchon ou un Villepin. Mais rien ne s’est passé, ni à gauche, ni à droite. La seule vraie nouveauté dans le paysage politique, c’est Marine ! Aujourd’hui, qu’on le veuille ou non c’est elle qui porte ce projet, et elle le fait plutôt bien avec talent et efficacité. Pourquoi feindre de ne pas le voir ?

Certes, nous ne sommes pas issus de la même sensibilité politique et il demeure des points de divergences. Nous ne partons pas du même endroit, mais nous nous sommes probablement abreuvés aux mêmes sources et nous sommes arrivés, pour l’essentiel, aux mêmes conclusions. A la fidélité à famille politique, je préfère celle à mes idées !

Si la plupart des arguments servant à jeter l’anathème ne méritent d’un haussement d’épaule consterné accompagné d’un soupir dépité (Laurent Pinsolle s’en est fait une spécialité), certains invitent davantage au débat et à la réflexion, notamment lorsqu’il s’agit d’user d’étiquettes à l’introuvable contenu pour la rejeter hors du cercle de la bienséance. Elle serait illégitime car non républicaine, xénophobe, rejetant l’universalisme, porteuse d’une conception ethnique de la nation, ou d’extrême droite. Voilà qui nous ouvre de belles réflexions en perspective2 pour affuter ces concepts-valise et voir exactement ce qu’il en est.

Vers l’alliance patriotique ?

La crispation des républicains ne me surprend d’ailleurs pas vraiment. Dans mon article de Juillet dernier où j’en appelais à un rassemblement de tous les souverainistes, j’envisageais que la percée prévisible de Marine pourrait conduire à un déchirement de la mouvance républicaine. Pour l’éviter, je préconisais d’anticiper le mouvement en organisant une forme de confédération pour être en mesure de discuter d’égal à égal avec le Front les termes d’une alliance patriotique capable de fédérer toutes les forces et de crédibiliser la marche vers l’accession au pouvoir.

Cette proposition a été récemment introduite dans le débat par Paul-Marie Couteaux lors de la dernière réunion statutaire du RIF3 par une motion qui appelle à la constitution pour les législatives de 2012 d’une alliance électorale réunissant « tous les mouvements patriotiques, dans le respect de leurs priorités et thèmes propres » (la motion en cite une dizaine).

Ce projet de confédération repose sur l’hypothèse qu’une majorité portant un projet de rupture souverainiste nécessiterait nécessairement l’alliance de plusieurs sensibilités politiques : non seulement le courant « national-populiste » exutoire préférentiel de la colère populaire, représenté par le FN et sans lequel aucune majorité ne sera possible, mais aussi le néo-gaullisme, la gauche chevènementiste et des pragmatiques à la recherche de nouvelles solutions économiques pour le pays. Ces différentes mouvances auraient vocation à négocier ensemble sur une plate-forme programmatique minimale acceptable par tous.

Malgré le talent de se nouvelle présidente et de la dynamique qui la porte (laquelle ne devrait d’ailleurs que se renforcer au cours des 12 prochains mois) le FN va probablement se heurter à un deuxième plafond de verre, celui de sa crédibilité à gérer l’Etat et à conduire sur le plan technique la complexe transition qu’il propose. En tout état de cause, il est probable que son appareil militant sera bien en peine de fournir les cadres et les élus en nombre et en qualité suffisants pour constituer une majorité parlementaire. L’alliance patriotique a donc également pour objet de favoriser l’intégration de cadres, militants et hauts fonctionnaires pour qui l’adhésion directe au FN représente encore une transgression trop inacceptable pour leur environnement personnel ou professionnel.

Il semblerait d’ailleurs que Marine Le Pen ait bien conscience de cette difficulté. Lors de ses dernières interventions télévisées, elle a beaucoup insisté sur son souhait de présenter des candidats aux législatives sous une autre bannière que celle du FN qui rassemblerait des patriotes de tous horizons, y compris issus de la gauche. Contrairement à d’autres qui croient que leur force politique est toute entière concentrée dans leur petite personne, elle semble bel et bien dans la perspective de bâtir une nouvelle organisation politique, large et plurielle. Mais une alliance avec qui ? Car les candidats ne se bousculent pas vraiment au portillon …

L’initiative de Paul Marie Couteaux a malheureusement fait flop, parvenant tout juste à susciter quelques discussions sur les réseaux sociaux. A ma connaissance, les micro-formations concernées (une dizaine) n’ont pas même daigné répondre et le principal interpelé, Nicolas Dupont Aignan l’a aussitôt balayé d’un revers de main, estimant qu’il était seul à même de redresser la France, et qu’il disposait d’une bien meilleure capacité de rassemblement au second tour. Oui, oui, sans déconner !!

NDA n’a donc pas l’intention de se laisser priver de sa petite (demi) heure de gloire sous le feu des projecteurs. DLR ira donc seul à la présidentielle4 pour se compter, puis se déchirera sur la question de la consigne de vote du deuxième tour et finira, vidé de ses troupes, sur la liste déjà longue des groupuscules républicano-bonaparto-souverainistes.

Je ne voudrais pas taper trop violemment à ce stade sur mes anciens compagnons de route, mais si leur attitude outrancière, suicidaire et inconséquente se confirmait, je crois qu’il faudrait s’interroger sur les réelles motivations de certains dans nos milieux.

J’en arrive à me demander si, pour beaucoup, l’engagement intellectuel ou politique n’est pas un succédané de religion destiné à célébrer dans le confort de l’entre soi, son petit culte nostalgique, le souvenir de ses grands hommes ou son prophète autoproclamé qui avait seul vocation à restaurer la grandeur de la France. On s’afficherait gaulliste, républicains ou souverainiste comme on se dirait bouddhiste, juif ou végétarien. Ca fait bien, ça remplit le vide identitaire et ça permet de briller en société … Mais peut-être est-ce aussi imputable au syndrome du « révolutionnaire de salon » adepte du jeu intellectuel et de construction de modèles, qui sur le papier donne volontiers dans la surenchère radicale, mais qui est pris de panique aussitôt que le peuple commence à s’approprier ses belles idées et que celles-ci commencent à avoir une chance de passer dans la réalité.

Même s’il n’y a à ce jour aucune formation politique prête à s’engager dans une logique d’alliance, il reste le RIF, même s’il n’a pas à ce jour lancé de campagne d’adhésion, ni ne s’est vraiment affirmé comme ayant vocation à être l’autre pôle de cette alliance patriotique préférant demeurer dans une posture de fédérateur des diverses sensibilités souverainistes5. En attendant l’émergence de quelque chose de plus structuré où chacun pourrait retrouver sa propre tendance, rien n’interdit à ceux qui veulent accompagner et soutenir l’ascension de Marine, tout en conservant leur indépendance, leur identité et leur esprit critique, de rejoindre ce sympathique petit mouvement.

Plus que jamais, je suis convaincu qu’il faut prendre Marine Le Pen et son ascension très au sérieux. Il est trop tard désormais pour espérer en l’émergence d’une alternative plus présentable et consensuelle. La dernière des erreurs serait de se laisser enfermer dans un choix binaire entre l’adhésion pure et simple d’un côté, et l’opposition hystérique de l’autre.

L’enjeu aujourd’hui est d’ouvrir la voie à la possibilité d’un soutien critique voire conditionnel. Le travail politique, réalisé à vide ces dernières années, prend désormais tout son sens. Il doit être poursuivit, que ce soit sur le plan intellectuel pour continuer à proposer du contenu à cette révolution patriotique en marche ou pour l’édification d’une organisation politique nouvelle apte à exercer raisonnablement et effectivement des responsabilités nationales et locales6 d’ici peu.

Malakine

1. Jean Louis Bourlange, dimanche dernier à l’esprit public s’inquiétait ainsi de la voir remettre au gout les vieilles idées protectionnistes, dévaluationnistes et exceptionnalistes (l’attachement à une particuliarité française) [↩]
2. Je commencerais bientôt par une analyse des différentes conceptions de la nation où l’on verra que les ethnicistes ne sont pas forcément où on s’attend à les trouver. [↩]
3. Ou je n’étais malheureusement pas présent malgré ma qualité de membre à jour de ses cotisations. [↩]
4. Personne ne lui a d’ailleurs demandé de renoncé à sa candidature . La proposition qui lui était faite était seulement de s’inscrire dans la perspective d’une alliance pour les législatives. [↩]
5. Cette indétermination de l’offre politique du RIF pose problème dans la perspective de la constitution de cette alliance, mais reste conforme à sa vocation qui est de réunir les souverainistes de toutes tendance, ce pourquoi il autorise la double appartenance. [↩]
6. Surtout s’ils sont domiciliés en Alsace ou en Lorraine où mon amie Julia (à qui j’ai emprunté l’expression de républi-clanisme) et moi-même se feront un plaisir de les accueillir. [↩]