Politique

Haro sur les bouffons moralisateurs

Chaque matin, sur les stations de radio, nous avons droit à la séquence de bouffonnerie obligatoire, ponctuée d’éclats de rire programmés, censée dilater la rate de l’auditeur avant sa rude ou morose journée de travail.

Peu importe la qualité de l’humour, qui se réduit le plus souvent à une imitation de la voix et des tics de langage d’une personnalité bien connue du public, l’injonction est sans appel : nous sommes sommés de nous esclaffer de concert sous peine de passer pour un rabat-joie, un pisse-vinaigre, un ringard irrécupérable. Les chansonniers de naguère, ceux des années 1950 et 1960, sans même évoquer Pierre Dac et Francis Blanche, n’avaient d’autre dessein que de tourner en dérision les impostures et les ridicules du temps, avec esprit et un talent qui semble, comparé à la grossière vis comica de nos bouffons contemporains, aussi relevé que l’imparfait du subjonctif.

Tout a changé à partir des années 1970 avec l’ineffable Guy Bedos, et plus encore avec Coluche, qui ont doublé la traditionnelle catharsis par le rire d’une mission politique et sociale. Nos modernes comiques se veulent humoristes voire satiristes ; incapables de rire d’eux-mêmes, ils se veulent les héritiers de Voltaire et de Zola, les émules ou les rivaux de Sartre ou de Stéphane Hessel. Sous leur apparence de légèreté ils sont sérieux, graves, sentencieux, et donneurs de leçons.

A les en croire, ils seraient les incorruptibles gardiens de la liberté d’expression, et donc de la démocratie. Et n’hésitent pas, lorsqu’il leur arrive d’être sanctionnés, comme ce fut le cas pour Stéphane Guillon, remercié d’une radio publique à la suite de ses dérapages, à se plaindre d’une atteinte intolérable à ce nouveau droit de l’homme : celui de se moquer de tout et de cracher son fiel sur tous. Enfin, sur presque tous, car, ainsi que le fait observer le philosophe François L’Yvonnet dans un petit pamphlet vengeur, Homo comicus ou l’Intégrisme de la rigolade, leurs cibles sont soigneusement choisies et les vrais puissants, le nouvel ordre moral, épargnés avec complaisance et prudence. Ces pseudo-réfractaires, irréprochables « mutins et matons de Panurge », selon la formule vacharde de Philippe Muray, se révèlent, en vérité, les meilleurs chiens de garde de la bien-pensance. Situés pour la plupart à gauche, ces apôtres de la “subversion intégrée” se prononcent avec l’autorité de l’incompétence sur les affaires de la cité, les choix gouvernementaux, et ce qui est censé être bon ou mauvais pour les citoyens.

Les grands imprécateurs de jadis, de Paul-Louis Courrier à Léon Bloy, de Rochefort à Laurent Tailhade, ne tiraient pas de profit de leurs vitupérations et encouraient des risques. Rien de tel chez nos histrions médiatiques, grassement rémunérés et assurés d’une quasi-totale impunité. Poursuivant son réquisitoire, François L’Yvonnet souligne combien l’humour et l’ironie sont absents des éructations de nos néohumoristes, champions autoproclamés du Bien, qui n’invitent pas à penser, ne dénoncent pas les prédateurs et les puissants, mais se contentent de caresser les valeurs consensuelles dans le sens du poil. Graveleux, scatologiques, égrillards, leurs “bons mots” s’attaquent aux personnes et non aux idées, tandis que leur persiflage conforte les puissants dans leur image et contribuent à la dérision de la politique.

 

Bruno de Cessole