Immigration: « D’un point de vue strictement comptable, Hollande a mené une politique plus « dure » que lui en matière d’expulsions. »

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Elise Vincent, auteur de «La Vague», livre enquête sur la question des migrants, revient pour le FigaroVox sur trois ans de crise migratoire. Elle décrit l’envers du décor de cet évènement historique, la logique de l’État et ses rouages.


Quelques 2 800 migrants ont été évacués, il y a tout juste une semaine, de la porte de la Chapelle, puis mis à l’abri dans des gymnases. Le gouvernement a annoncé dans la foulée, mercredi 12 juillet, un vaste plan pour tenter de répondre à la problématique de l’asile et des flux migratoires. Comment en est-on arrivé là?

Si on parle des migrants de La Chapelle, les raisons sont multiples. Mais la principale, c’est que le campement humanitaire qui a ouvert ses portes à Paris, en novembre 2016, a atteint ses limites capacitaires. Il était prévu pour un flux de 50 à 80 arrivées par jour. Or rapidement, les 100 arrivées quotidiennes ont été dépassées. Avec la recrudescence saisonnière des tentatives de traversée de la Méditerranée – la mer étant plus calme à partir du printemps – la situation n’a fait que s’aggraver. Sous le quinquennat de François Hollande, des pas importants ont été faits en matière d’accueil des migrants. Le nombre de places d’hébergement a été multiplié par quatre. La création des centres d’accueil et d’orientation (CAO) aussi, partout sur le territoire, a été une petite révolution en soi dans la gestion des flux, même si les conditions d’hébergement sont rustiques. Tous les acteurs concernés savaient néanmoins que ce système allait vite toucher ses limites.

Peut-on dire que Paris s’est transformé en «Calais périphérique»?

Oui et non. Le démantèlement de la «jungle» de Calais en novembre 2016 et le verrouillage des voies de passages clandestines sur le littoral de la Manche par le renforcement des contrôles ont mécaniquement engendré un effet de report sur Paris.

Mais le phénomène nouveau qui a pris des proportions inégalées jusqu’à présent, c’est le nombre de personnes relevant du règlement «Dublin» parmi les migrants. C’est-à-dire des migrants qui ne peuvent pas, en principe, demander l’asile en France, et sont censés retourner dans le premier pays d’Europe qu’ils ont traversé pour que leur demande soit examinée. Plus de 70 % des personnes mises à l’abri lors de la dernière évacuation le 7 juillet étaient dans ce cas. Une partie d’entre elles étaient des «déboutés» du droit d’asile venus d’Allemagne.

D’autres simplement des migrants dont les empreintes digitales ont été prises à leur arrivée par la mer, généralement en Grèce ou en Italie. La mise en place des «hotspots» dans ces deux pays à partir de février 2016 a accéléré ce phénomène. La prise d’empreintes y est désormais quasi systématique, alors qu’avant, beaucoup de migrants passaient entre les mailles du filet. La difficulté, c’est que la Grèce et surtout l’Italie – devenue la principale voie d’entrée en Europe depuis l’accord euro-turc de mars 2016 – sont objectivement dans l’incapacité de gérer toutes ces demandes. La loi permet bien, au cas par cas, de ne pas appliquer le règlement «Dublin», et donc d’octroyer l’asile ou un titre de séjour à certains migrants. Cela a été fait à plusieurs reprises ces dernières années, notamment lors du démantèlement de la jungle de Calais. Mais aujourd’hui on est au bout d’un système. Les gens tournent en rond.

Comment l’Etat peut-il maîtriser ce genre de situation? Comment expliquez-vous son impuissance apparente?

Le plan présenté par le gouvernement prend le parti d’une ligne très dure envers les «déboutés» du droit d’asile. Il prévoit notamment la création de «pôles spécialisés» en région pour les migrants relevant de «Dublin», avec le développement de l’assignation à résidence. Apparaît aussi en filigrane, l’envie d’une diplomatie très offensive afin d’obtenir plus d’efficacité dans les accords de «réadmission» ou les éloignements vers des pays tiers. Mais rien ne dit que ces initiatives fonctionneront. Le droit des étrangers est très encadré. Par ailleurs l’un des principaux freins aux expulsions c’est le défaut de «laissez-passer» consulaires. C’est-à-dire un document au moyen duquel un pays reconnaît son ressortissant et accepte de le reprendre sur son sol. Or de plus en plus de pays s’y refusent. Le monde change, les rapports de forces s’inversent.

Ceci étant, il faut aussi comprendre que l’exécutif organise parfois lui-même sa propre impuissance. Comme je le montre dans le livre, choix a toujours été fait, ces dernières années, de ne jamais trop anticiper les arrivées migratoires. Et ce, par crainte de «l’appel d’air». Le système a donc toujours été sous-dimensionné ou organisé a minima. Et ce, sous la droite comme sous la gauche. Dans les milieux policiers ou préfectoraux, on considère que cela fait partie des «signaux» nécessaires à envoyer aux filières d’immigration pour dissuader les départs et que la situation serait pire s’il n’y avait pas cette fermeté.

Dans votre livre «La Vague», vous racontez trois ans de crise migratoire «vu de l’intérieur». Qu’est-ce qui vous a le plus marqué?

Le moteur de cette enquête était de comprendre comment un exécutif et ses principaux responsables politiques, avaient géré, en interne, au sein des cabinets ministériels, dans les préfectures, la hiérarchie policière, ce tournant de l’histoire migratoire récente. La France n’a été paradoxalement touchée que par ricochet en termes de nombre d’arrivées. Dans des proportions bien moindres que l’Allemagne ou les pays frontaliers de la Syrie (Liban, Jordanie, Turquie). Mais très vite, il a été visible que ce que l’on a appelé la «crise migratoire» prenait l’appareil d’Etat par surprise, et c’est ce «choc» intérieur, cette obligation de bouger les lignes malgré l’inertie du paquebot Etat et de son administration qui m’a intéressée. On s’était beaucoup penché jusque-là sur le sort des migrants, mais on avait peu prêté attention à ceux qui étaient aux manettes. L’enquête n’a pas toujours été simple, le sujet étant très sensible. Mais je pense avoir réussi à retracer avec précision ce qui s’est joué, avec le parti pris de raconter ces trois ans sous la forme d’un récit chronologique très séquencé.

Certains accusent justement la gauche de gouvernement d’avoir failli durant cette période. D’autres au contraire, d’avoir renié ses valeurs? Qu’en pensez-vous?

Je ne pense pas que le mot «failli» soit approprié. On analyse trop souvent l’efficacité politique à l’aune des discours. Nicolas Sarkozy en particulier, était très abrasif dans ses prises de positions. Mais d’un point de vue strictement comptable, François Hollande a mené par exemple une politique plus «dure» que lui en matière d’expulsions. Elles ont augmenté sous son quinquennat, je le montre dans le livre. Sur le plan des «valeurs», c’est une affaire de conviction, mais il est évident que la gauche de gouvernement a adopté une ligne bien plus pragmatique que ce que pouvait laisser entrevoir le parti socialiste lorsqu’il était dans l’opposition.

 

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