Jamel Debbouzze, prince de Marrakech

Article lu sur Enquête et Débats

Souvent présenté comme un modèle d’intégration, Jamel Debbouze est l’une des personnalités préférées des Français… et du roi du Maroc. Enquête sur le pacha de Marrakech. Par Morgan-Karim Lebsir, journaliste, enquêteur et auteur.

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«Mohammed VI est la personnalité qui m’inspire le plus », Jamel Debbouze ne tarit pas d’éloges sur le souverain chérifien. Celui que l’on n’hésite plus à présenter comme le « bouffon » du roi dans les rues de Casablanca est le meilleur VRP du Maroc en France et le roi le lui rend bien. L’humoriste ne perd jamais une occasion de féliciter le monarque en public et se dit « très fier de le connaître et de ce qu’il fait ». Un roi jet-set, flambeur, un Louis XIV des 1001 nuits, comme le surnomment « affectueusement » ses opposants en coulisses. Un despote « bling-bling » qui se pavane au volant d’une décapotable de luxe dans les rues de son royaume.

Mohamed VI – commandeur suprême des croyants – a un petit penchant pour les noubas, l’ivresse et les mondanités. Son train de vie est à la hauteur de sa fortune. Il est plus riche que l’émir du Qatar ! Une fortune personnelle estimée à 1,8 milliard d’euros, dans un pays où plus de 5,5 millions de personnes vivent avec moins d’un euro par jour. Le roi aime séduire et veut attirer dans son royaume les stars du cinéma et de la musique. Jamel le Parisien va être son intermédiaire. En échange, Mohamed VI met à la disposition de l’artiste les services du palais. Le roi est un peu son « mécène », tandis que Jamel endosse volontiers le rôle de porte-parole du régime à l’étranger.

Jamel,  VRP de Marrakech

Le New-York Post révélait en 2002 la fiesta organisée par le roi du Maroc et Jamel Debbouze à l’occasion des 33 ans du rappeur Puff Daddy. Un véritable clip de rap en plein désert : grosses basses, magnums de champagne, filles délurées… Naomi Campbell, Tommy Lee Jones, Usher… Tout le gratin hollywoodien était là ! Mais également le petit cercle parisien des amoureux de Marrakech : JoeyStarr, Gérard Depardieu… Jamel les côtoient depuis le tournage d’Astérix Mission Cléopâtre à Ouarzazate. Au total, et selon le New-York Post relayé par le tabloïd anglais The Sun, les festivités auraient coûté la bagatelle d’un million de dollars. Le palais aurait mis à la disposition du rappeur et de son entourage, plusieurs voitures avec chauffeur, ainsi que des avions de la compagnie nationale Royal Air Maroc. L’humoriste sera obligé de rendre des comptes et protéger son (des)pote. Il expliquera avoir pris tous les frais à sa charge, via Kissman Events, sa société d’événementiel au Maroc. Cette « sauterie » va être le début d’une longue et fructueuse collaboration entre le palais et son meilleur émissaire.

L’humoriste sera obligé de rendre des comptes et protéger son (des)pote.

Autre lubie, Jamel a dans l’esprit de créer un vaste complexe dédié au cinéma, un « Hollywood du désert » aux alentours de Marrakech, projet appuyé par Luc Besson et Gérard Depardieu. En attendant, le cinéma coûte très cher et demande de gros moyens. Alors, quand il veut assouvir son désir de projeter sur grand écran l’histoire de ses ancêtres morts pour la France, Jamel se tourne une fois n’est pas coutume, vers son ami Mohamed VI. Le roi va ainsi mettre les petits plats dans les grands et contribuer à sa manière au succès d’Indigènes. Un régisseur de luxe, rien de moins ! Il met l’armée (FAR) au service du réalisateur Rachid Bouchareb, mais aussi des plateaux de tournage et des décors ; en gros, l’attirail nécessaire pour faire de grosses économies. Et si en France, la face marocaine de Jamel est encore méconnue, il en va autrement pour les pays limitrophes. En Algérie par exemple, il ne fait aucun doute que l’humoriste fait de la politique au service de la monarchie alaouite. « L’acteur d’origine marocaine a volé la vedette au réalisateur du film, Rachid Bouchareb (…) le fruit de plusieurs années de travail, de recherche et de documentation d’un réalisateur d’origine algérienne qui se transforme en une vaste opération de communication en faveur du Maroc. », peut-on lire dans les colonnes du Quotidien d’Oran.

En Algérie par exemple, il ne fait aucun doute que l’humoriste fait de la politique au service du Maroc.

Persona non grata, Jamel se verra refuser l’entrée sur le territoire algérien pour l’avant-première du film. Bouteflika l’accuse de prendre parti sur la question du Sahara Occidental. Pas vraiment de quoi apaiser les tensions et les rivalités entre Alger et Rabat. En France, Jamel se présente pourtant comme l’ardant défenseur d’un Maghreb uni, puisqu’il participe en 2009, avec le groupe de rap 113, au projet « Maghreb United ». Une prise de position séduisante en Ile de France, mais qui ne dépasse pas les rives de la Méditerranée. Au Maroc, la question d’un Maghreb « réconcilié » est bien trop délicate tant les relations entre Bouteflika et Mohamed VI sont délétères.

Le Jamel Lobbying club

Lorsque le royaume est au bord du gouffre, secoué par la violence et l’instabilité, les rôles s’inversent. C’est le roi qui appelle à la rescousse le « Jamel Comedy Club », en 2011, pour redorer l’image de Marrakech, ternie par l’attentat de la place Djemaâ-el-Fna. Le festival du rire de Marrakech ; vaste campagne de communication, relayée en France à coup de prime time sur la chaîne M6. Officiellement, Jamel et le roi mènent une croisade contre les méchants islamistes. Officieusement, il faut rassurer les potentiels touristes français. Le Marrakech du rire à grands coups de sketchs, de tapis rouge et de vedettes est certainement l’une des plus belles opérations de lobbying de l’humoriste. Il réussira même l’exploit de faire monter Zinedine Zidane sur scène, ce qui aura le don de rendre fou de rage le président algérien Bouteflika. Florence Foresti, Gad Elmaleh, Patrick Timsit, Omar et Fred, tout le gratin de l’humour est là, à la demande de Jamel, un spectacle parrainé par le roi en personne. La cour s’amuse…  La rue, elle, gronde !

Le printemps marocain de Jamel

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