Jean-Claude Michéa : «Le capitalisme conduit à la transgression de toutes les valeurs héritées»

Penseur iconoclaste, l’auteur de L’Enseignement de l’ignorance et du récent Complexe d’Orphée en appelle face à un capitalisme transgressant toutes les limites et toutes les valeurs à la défense d’un héritage culturel et à une certaine dose de conservatisme.

Dans l’entretien qu’il a donné au journal toulousain l’Opinion indépendante, il nous donne un aperçu de l’analyse qu’il développe dans tous ses derniers livres.

La droite libérale elle-même ne manque d’ailleurs jamais d’accuser ses adversaires officiels d’«immobilisme» et d’ «archaïsme». Or c’est précisément cet univers en chantier perpétuel (où «tout ce qui était sacré – dit encore Marx – est profané») que la gauche culturelle (disons, pour la saisir sous sa face la plus caricaturale, celle des Inrockuptibles ou du Grand journal de Canal +) ne cesse de présenter comme «conservateur», «traditionaliste», voire irrigué par une culture chrétienne et patriarcale. Une situation aussi surréaliste serait assurément incompréhensible si on négligeait de prendre en compte les effets de ce qu’Orwell nommait l’ «idéologie». Sous ce nom, il désignait le curieux processus d’enfermement psychologique, et moral, qui conduit régulièrement certains sujets – généralement dans le but de préserver leur confort intellectuel ou leurs privilèges mandarinaux – à se rendre délibérément aveugles à la réalité qu’ils ont sous les yeux. Là où les gens ordinaires ouvriront la fenêtre pour connaître le temps qu’il fait, l’idéologue laissera ses volets fermés, préférant chercher l’information manquante sur l’un des nombreux sites Internet tenus par sa secte. C’est ainsi que, depuis des décennies, des armées d’universitaires de gauche s’efforcent avec une constance admirable d’établir (statistiques d’Etat à l’appui) que l’insécurité urbaine n’est qu’un simple fantasme entretenu par les médias, qu’aucun facteur psychologique ou culturel n’entre en jeu dans la délinquance moderne ou même que le niveau scolaire des élèves ne cesse de monter.

Suite de l’entretien.

L’une de vos idées centrales est de contester que «le capitalisme serait, par essence, un système puritain, traditionnaliste et conservateur». Comment ce constat évident est si peu partagé ?

C’est effectivement un phénomène très étrange. Toute personne normale, lorsqu’elle ouvre les yeux et observe le monde qui l’environne (à commencer par la ville – ou le village – qu’elle habite), peut constater à quel point Marx avait raison lorsqu’il écrivait que le «bouleversement continuel de la production, le constant ébranlement de tout le système social, l’agitation et l’insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes». Constat qui n’a rien de surprenant puisque le capitalisme est par essence un système dynamique, fondé sur le projet d’une croissance illimitée, sur l’innovation technologique permanente et sur le renouvellement continuel de toutes les modes et de toutes les formes de consommation (dix minutes de clips publicitaires suffisent à le vérifier). La droite libérale elle-même ne manque d’ailleurs jamais d’accuser ses adversaires officiels d’«immobilisme» et d’ «archaïsme». Or c’est précisément cet univers en chantier perpétuel (où «tout ce qui était sacré – dit encore Marx – est profané») que la gauche culturelle (disons, pour la saisir sous sa face la plus caricaturale, celle des Inrockuptibles ou du Grand journal de Canal +) ne cesse de présenter comme «conservateur», «traditionaliste», voire irrigué par une culture chrétienne et patriarcale. Une situation aussi surréaliste serait assurément incompréhensible si on négligeait de prendre en compte les effets de ce qu’Orwell nommait l’ «idéologie». Sous ce nom, il désignait le curieux processus d’enfermement psychologique, et moral, qui conduit régulièrement certains sujets – généralement dans le but de préserver leur confort intellectuel ou leurs privilèges mandarinaux – à se rendre délibérément aveugles à la réalité qu’ils ont sous les yeux. Là où les gens ordinaires ouvriront la fenêtre pour connaître le temps qu’il fait, l’idéologue laissera ses volets fermés, préférant chercher l’information manquante sur l’un des nombreux sites Internet tenus par sa secte. C’est ainsi que, depuis des décennies, des armées d’universitaires de gauche s’efforcent avec une constance admirable d’établir (statistiques d’Etat à l’appui) que l’insécurité urbaine n’est qu’un simple fantasme entretenu par les médias, qu’aucun facteur psychologique ou culturel n’entre en jeu dans la délinquance moderne ou même que le niveau scolaire des élèves ne cesse de monter. Il y a évidemment là une des principales racines de l’actuel divorce entre le bon sens des classes populaires – qui se fonde toujours sur la réalité – et les prétentions savantes des élites de la gauche libérale.

Vous évoquez dans ce livre l’indulgence voire la compréhension ou la fascination d’une une partie de la gauche pour le délinquant ou ce que vous nommiez dans L’enseignement de l’ignorance : «la caillera» ou «les golden boys des bas-fonds». Sans remonter au Manifeste du parti communiste où Marx et Engels pourfendaient le lumpenprolétariat, la gauche n’a pas toujours baigné dans le mythe du bon sauvageon. A quand remonte la rupture ?

Comme vous le rappelez, Marx n’avait pas de mots assez durs pour fustiger le lumpen, c’est-à-dire «cette pépinière de voleurs et de criminels de toute espèce, capable des actes de banditisme les plus crapuleux et de la vénalité la plus infâme» que «leurs conditions de vie disposent généralement à se vendre à la Réaction». La fascination pour l’univers du crime et de la délinquance – même si elle a parfois rencontré un écho dans certaines fractions minoritaires du mouvement anarchiste – trouve donc, en réalité, sa source véritable dans l’imaginaire du libéralisme développé. Dès lors, en effet, que la logique de la société capitaliste conduit inexorablement à diaboliser toute idée de limite (le développement du marché doit être libéré de toute entrave «protectionniste», le développement des droits individuels ne doit être limité par aucun «tabou») la transgression de toutes les valeurs héritées tend à devenir une fin en soi. Comme l’écrivait, en 2007, Nicolas Sarkozy «l’intérêt de la règle, de la limite, de la norme, c’est justement qu’elles permettent la transgression. Car la liberté c’est de transgresser». C’est, avant tout, cette sacralisation libérale du no limit qui explique l’indulgence d’une grande partie de l’intelligentsia moderne pour toutes les formes de transgression délinquante (ce qui inclut, bien sûr, les pratiques ordinaires de l’élite au pouvoir). Même s’il reste vrai que ce sont le plus souvent les libéraux culturels – autrement dit, les intellectuels de gauche – qui ont pris sur eux de développer cet aspect particulier du dogme. On songe, entre autres, aux travaux de Michel Foucault ou à la canonisation d’un Jean Genet et d’un Mesrine.

Vous êtes l’un des rares à souligner que l’appel à la libre circulation intégrale des individus, à l’immigration incontrôlée, à la régularisation de tous les clandestins, est partagé en France – pour simplifier – par le Medef et l’extrême gauche, par le grand capital et une partie de la gauche.

La mobilité perpétuelle du capital et du travail est au cœur même de la logique capitaliste. Elle est le seul moyen, disait déjà Adam Smith, de permettre à l’offre et à la demande de correspondre de façon optimale. De là, bien entendu, la nécessité d’un monde sans frontières dont l’invitation permanente à la mobilité, géographique ou professionnelle, constitue aujourd’hui la valeur centrale. Naturellement, cette apologie moderne du mode de vie «nomade» soulève de nombreux problèmes philosophiques, ne serait-ce que parce qu’elle revient à rendre impossible toute forme d’engagement affectif durable ou tout lien social solide. Mais elle est surtout utopique. Ce nouveau mode de vie mobile (qui est d’abord le fait – on l’oublie souvent – des élites économiques, politiques et culturelles) ne saurait, en effet, être universalisé sans contradiction. Contrairement à l’illusion que les médias officiels s’efforcent de répandre, il faut rappeler, en effet, que le fameux «tourisme de masse» ne touche en réalité que 4% de la population mondiale et que l’immigration, au sens strict du terme, n’en concerne que 2% (et cela en comptabilisant les nombreux «expatriés» des pays riches). Si ce mode de vie sans frontière devait devenir la norme – comme l’utopie libérale l’exige impérieusement – on se heurterait donc rapidement à des problèmes écologiques et énergétiques insurmonta bles. Même l’ONU (pourtant acquise à la mondialisation) reconnaissait, dans un rapport récent, que d’ici 2050 il sera absolument indispensable – en raisons des ressources limitées de la planète – de réduire de façon drastique «les transports automobile et aériens et le commerce international à longue distance». On retrouve donc ici, sous une autre forme, l’éternel problème que soulèvera toujours le projet libéral d’une croissance infinie dans un monde fini.

«Tant que la gauche s’obstinera à diaboliser tout usage positif du mot “conservateur“, il ne faudra donc pas s’étonner, comme l’écrivait Orwell, que “les gens intelligents se trouvent si souvent de l’autre côté de la barricade“», écrivez-vous.

A la suite d’Orwell, j’emploie généralement le mot «conservateur» dans un sens provocateur. En réalité, il s’agissait surtout pour moi de réveiller l’intelligentsia de gauche de son sommeil dogmatique et de remettre en question la vieille idée progressiste selon laquelle il existerait un mystérieux «sens de l’histoire» dirigeant inéluctablement l’humanité vers le monde toujours plus parfait de la mondialisation. Dans cette optique progressiste, et pour ne donner qu’un seul exemple, il est en effet évident que le remplacement délibéré de l’agriculture paysanne par l’agriculture chimique et industrielle de Monsanto doit nécessairement apparaître comme un progrès indispensable que seuls des disciples de Charles Maurras (pour reprendre la brillante thèse de Luc Boltanski) pourraient encore contester. Or, comme l’écrivait Engels en 1872, il y a de toute évidence «dans l’héritage culturel transmis historiquement» des choses qui sont «véritablement dignes d’être conservées» (on remarquera, au passage, qu’Engels n’hésitait donc pas à défendre cette notion d’ «héritage culturel» que Boltanski tient à présent pour intrinsèquement fasciste). Il serait donc absurde de rejeter en bloc, au nom du «sens de l’histoire» et de l’ «évolution des mœurs», toute l’expérience acquise des peuples et de voir dans toute « innovation » un progrès inéluctable (qu’il s’agisse des centrales nucléaires ou de la substitution d’une «culture numérique» à celle du livre). Il s’agit bien plutôt d’apprendre à distinguer, comme l’écrivait Orwell, «les bonnes et les mauvaises variétés de conservatisme». Et seule une compréhension critique de la logique libérale (c’est-à-dire d’un système où la vie des gens ordinaires dépend entièrement du bon vouloir des minorités privilégiées qui contrôlent le capital et donc le pouvoir et l’information) pourra permettre d’opérer ces distinctions politiquement indispensables.

Lire la suite de l’interview de JC Michéa par Christian Authier sur l’Opinion Indépendante