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Jean-Pierre Lledo : Je ne vois pas de démocratie possible dans les pays arabo-musulmans avant trois siècles

Riposte Laïque : De nombreux lecteurs connaissent le cinéaste Jean-Pierre Lledo, auteur de nombreux films sur l’histoire de l’Algérie depuis son indépendance. Peux-tu te présenter plus largement, pour ceux qui te connaîtraient moins bien ?

Jean-Pierre Lledo : J’ai vécu en Algérie jusqu’en 1993, hormis une dizaine d’année d’études, dont le cinéma, au VGIK de Moscou, dans l’Atelier (fiction) de Mikhaïl Romm, qui fut aussi le prof de Kontchalovski, de Tarkovski, de Choukchine, et de bien d’autres, le réalisateur aussi, notamment de ‘’Fascisme ordinaire’’, un film admirable qu’on devrait montrer et remontrer, par les temps qui courent.

J’ai quitté l’Algérie, fin juin 93, forcé, car menacé directement par le terrorisme islamique et islamiste. Apres l’assassinat du jeune et très talentueux écrivain Tahar Djaout (mort une semaine après l’attentat du 27 Mai 93), nous avions créé un Comité de 22 intellectuels. Une semaine après, l’un d’entre nous, le professeur de psychiatrie, Mahfoud Boucebsi, était poignardé à l’entrée de l’hôpital. Avec cinq autres, j’eus alors une garde policière devant chez moi.

Depuis le coup d’Etat militaire de Boumediene en 1965, j’ai à peu près fait partie de tous les mouvements de résistance ou de contestation, clandestins, tolérés, ou légaux, les derniers ayant été le Comité contre la torture en 1988, puis le RAIS (Rassemblement des Intellectuels, Artistes, et Scientifiques), qui se battit notamment sur une chose qu’en Occident on peut considérer comme un minimum, mais qui dans la plupart du monde arabo-musulman, est un maximum : une opinion ne peut être considérée comme un délit

L’exil, en France, m’a surtout permis de prendre de la distance, et de commencer un travail, grâce au cinéma, et désormais uniquement grâce au genre documentaire, de retour sur l’histoire de l’Algérie, autant que sur ma propre histoire. J’ai donc commencé par dire des choses qu’il ne fallait pas dire, et mon dernier film ‘’Algérie, histoires à ne pas dire’’ que j’ai tenté de montrer à deux reprises en Algérie, en Juillet 2007, puis en janvier 2008, a été interdit. Je m’attendais à cela, d’ailleurs, mais j’attendais aussi une riposte d’intellectuels, au moins au nom de la liberté d’expression.

En Algérie, elle ne vint jamais. Le nationalisme chauvin fondé sur une histoire de la colonisation puis de la lutte pour l’indépendance, très mythifiée, que j’avais écorché, reste toujours un des piliers de la nation algérienne, de la droite à la gauche. Du peuple aux intellos, en passant par les politiciens, presque tous véreux, et par les véritables dirigeants, comme dans l’ensemble du monde arabe, les services de sécurité… Mettez à bas ce pilier et c’est tout l’édifice qui s’effondre…

Riposte Laïque : Tu viens de publier un livre « Révolution démocratique dans le monde arabe », aux Éditions Armand Colin. Pourquoi cette démarche ?

Jean-Pierre Lledo : Mon engagement citoyen et contestataire en Algérie s’est toujours accompagné d’une réflexion sur les mécanismes de fonctionnement de ce que j’appelle les systèmes anté-démocratiques dans le monde arabo-musulman, qui ne peuvent être évidemment qu’anti-démocratiques, comme cela a été le cas aussi pour le reste de l’humanité occidentale, avant les révolutions démocratiques…

Et donc quand a commencé à se mettre en branle la contestation en Tunisie puis en Egypte, en décembre 2010-Janvier 2011, je n’ai pas pu m’empêcher d’y voir une sorte de remake de ce qui s’était passé en Algérie avec ‘’les événements d’octobre 1988’’ : une révolte généralisée de la jeunesse libre d’agir durant 5 jours, suivie d’une répression et d’une torture tout aussi généralisée, puis d’un discours du Président annonçant qu’il avait compris le message, qu’une nouvelle Constitution allait être proposée, ce que la jeunesse n’avait d’ailleurs pas demandé ! On mit donc fin au régime du parti unique, et le premier parti à demander son agrément et à l’obtenir en contradiction avec une loi qui disaient qu’on en pourra créer de parti sur une base religieuse et linguistique, fut précisément le FIS, le parti islamiste.

Ainsi la révolte de 88, forcément manipulée, (on apprendra plus tard de la bouche ce celui qui fut le chef de la Sécurité militaire à cette époque, le Général Bitchine, qu’il y avait eu un ‘’Plan Potemkine’’), puisque j’étais bien placé pour savoir qu’aucun parti clandestin n’était en mesure d’organiser une telle chose, va mener à la percée et à la montée fulgurante de l’islamisme.

Et donc dès le tout début du ‘’printemps démocratique’’, j’ai la conviction qu’il ne s’agit là que des prolégomènes à l’arrivée imminente des islamistes. Et je suis ahuri par le délire qui s’empare des élites du monde occidental, grands journalistes chevronnés, ou spécialistes du monde arabo-musulman. Je me dis alors que mon expérience algérienne peut servir à décoder ce qui se passe dans le monde arabe, et Colin accepte mon idée.

Riposte Laïque : Quel est le message essentiel de cet ouvrage ?

Il est dans la seconde partie de son titre que vous n’avez pas mentionné, puisqu’au dessous de « Révolution démocratique dans le monde arabe », on peut lire  ‘’Ah ! si c’était vrai’’…

Je ne pouvais croire que cette ‘’révolution’’ fut démocratique. Pour plusieurs raisons assez simples, logiques, de bon sens. Pour qu’une telle révolution ait lieu, il faudrait que dans le monde arabo-musulman, les forces démocratiques soient sinon majoritaires, du moins suffisamment nombreuses pour être un moteur. Ce qui est loin d’être le cas !!! Donc à moins de pratiquer l’orwellisme, et d’appeler révolution, ce qui n’est qu’une contre-révolution… La seule force pouvant jouer ce rôle de moteur, c’est celle des islamistes, comme en Iran, ou en Turquie. Et les islamistes ne se disent pas, que je sache, des démocrates… Et d’ailleurs, quand on voit avec quelle perversité, le langage est dénaturé, faudrait commencer par définir ce qu’est la démocratie. Si la démocratie est assimilée à des élections libres, alors il faut rétrospectivement célébrer la grande révolution démocratique nazie, qui porta Hitler au pouvoir en 1933… !

Riposte Laïque : Quelle est votre définition alors à vous, de la démocratie ?

Jean-Pierre Lledo : Celle que je donne dans ce livre : pouvoir dire ce que l’on pense, quels que soient les sujets, sans craindre pour sa vie et celle de ses proches. C’est très simple, et très pragmatique, mais ca vous donne aussi une idée du nombre de siècles qu’il faudra pour atteindre cet état.

Riposte Laïque : Comment alors expliquer que des Chefs d’Etat despotes de régimes totalitaires soient tombés si facilement ?

Jean-Pierre Lledo : Pour la même raison que le ‘’camp socialiste’’ s’est effondré comme un château de cartes. Il a suffi ici comme là que les militaires refusent d’intervenir pour sauver le régime. Là où l’armée n’a pas accepté, ce fut la guerre comme en Lybie, avec intervention de l’Otan, et ça continue d’être la guerre aujourd’hui comme en Syrie, puisque l’OTAN n’a pas été légitimée par le monde arabo-musulman pour rééditer l’exploit libyen.

Sans être expert en géo-stratégie, on peut donc soupçonner qu’il y a eu une sorte de deal entre les USA, comme chef d’orchestre, les militaires, et les islamistes, tunisiens, et égyptiens, et bien sûr aussi, par derrière, avec l’Arabie saoudite, et El Djezeera, dont le rôle dans toute cette ‘’révolution’’ n’a pas été mince… C’est aussi ce que j’essaie de démontrer, puisque depuis l’aventure militaire des islamistes algériens qui s’est soldée par une défaite (militaire mais pas idéologique, loin de là…), les islamistes du monde entier, qui sont loin d’être des idiots, en ont tiré la leçon. On pourrait synthétiser leur stratégie actuelle ainsi : puisque dans tous les pays du monde arabo-musulman, nous sommes, de facto, comme idéologie et comme  force politique, la très grande majorité, pourquoi ne pas transiter par un processus électif, plutôt que de passer en force ? La loi de la majorité résume pour eux la démocratie. Mais, et je le constate stupéfait, par une large opinion occidentale !

Riposte Laïque : Vous parliez, il y a un instant d’un délai de plusieurs siècles pour réunir les conditions d’une véritable démocratique…

Jean-Pierre Lledo : Moi, j’évalue ce délai, d’une manière qui j’espère ne sera que métaphorique, quoique je n’en sois pas très sûr, à 3 siècles… Je croyais être pessimiste en le pensant, jusqu’au jour où je suis tombé sur une interview de Gamel El Banna, frère du fondateur des Freres musulmans égyptiens, Hassan, et donc grand-oncle de Tariq Ramadan, qui parlant de son dernier ouvrage censuré par El Azhar, ces dernières années, disait que le monde arabo-musulman avait 4 siècles de retard sur l’Occident…

Riposte Laïque : Pourquoi un si long délai, surtout à l’époque d’internet ?

D’abord Internet, les islamistes savent s’en servir aussi bien que les démocrates. Je pense même que leurs sites sont plus nombreux. Ils ont plus d’argent. L’Arabie saoudite et l’Iran, avec leur pétrole, sont une manne qui est loin d’être épuisée. Ils sont capables d’acheter la sympathie, et au moins, le silence d’un bon nombre d’Etats démocratiques, pourquoi ne seraient-ils pas capables, grâce à cette technologie dont ils n’ont pas été les créateurs, de s’emparer des esprits ? A l’ère pré-internet, ce furent les cassettes-radio qui jouèrent ce rôle dans tout le monde musulman, en majorité analphabète, en popularisant les prêches les plus incendiaires… Aujourd’hui, on apprend sur internet à fabriquer des bombes.

Donc tout ce délire sur les jeunes bloogeurs, qui ont lancé la révolution, puis se la sont faite kidnapper, ca me fait sourire !

Pourquoi, donc, un si long délai ? Parce que les mentalités ne changent pas aussi vite que les idées politiques, et qu’elles resteront pendant longtemps encore, dans le monde arabo-musulman, dépendantes du principal formattant : l’islam.

J’explique dans le livre, d’ailleurs, que dans l’état anté-démocratique actuel du monde arabo-musulman, islam et islamisme s’identifient totalement, et continueront de s’identifier, tant que les conditions d’une révolution démocratique ne seront pas réunies. Pour qu’il y ait un jour des islamo-démocrates, comme il y a eu des chrétiens-démocrates, il faudra justement qu’il y ait… d’abord, la démocratie. A ce moment, là, et seulement à ce moment-là, on pourra parler de l’islamisme comme d’une dérive autoritaire. On est bien loin de cela, à voir les 2 millions de gens se prosterner devant Karadawi lorsqu’il rentre d’exil au Caire, en 2011…

Riposte Laïque : Une lapalissade…

Jean-Pierre Lledo : Exact ! Et ce n’est pas la seule, dans mon livre. Mais dans un monde occidental que l’islam fait délirer – Badiou n’a-t-il pas vu en Egypte et en Tunisie, des preuves d’un ‘’communisme en mouvement’’ !!! – les lapalissades, c’est comme la petite fille du conte d’Andersen, disant ce qui est, le roi est nu !

Un autre de mes lapalissades, donc, c’est d’avancer l’idée que pour qu’il y ait un processus réellement démocratique, un jour, dans ce monde, il faudrait qu’existe une pensée démocratique, et pour qu’elle existe, un jour, dans ce monde,  il faudrait que dès maintenant on s’attelle à la constituer, notamment contre son principal obstacle, l’islam-islamisme, l’islam islamiste qui se confond à l’islamisme islamique…

Et pour qu’émerge une pensée démocratique, allant se renforçant, il faut que l’intelligentsia arrive à s’attaquer aux trois citadelles qui bloquent l’accès à l’exercice même de la pensée… Colin, l’éditeur, a souhaité publier dans un second livre, ce qui dans mon idée n’était que la deuxième partie d’un seul livre, la plus importante. Le prochain livre paraitra donc en Mars 2013.

Riposte Laïque : On peut en avoir une idée…

Jean-Pierre Lledo : Pour moi, et mon expérience de toute une vie en Algérie, ces trois citadelles sont ce que j’appelle les trois unanimismes qui chacun ont leurs mythes fondateurs, l’unanimisme nationaliste (les légendes indépendantistes), l’unanimisme islamique (l’Islam comme sceau des religions, et seule vraie), et l’unanimisme anti-juif  (après avoir dérobé leur message, on a tenté comme le christianisme durant 2000 ans, de faire disparaitre le messager).

Leur force est redoutable, car ils forment le consensus de toutes les couches de la société… Toucher à un d’eux c’est s’exclure de la communauté… Les intellectuels qui osent s’attaquer à l’un des deux premiers, se rattrapent toujours, et immédiatement, en manifestant leur attachement au troisième… Ca peut être l’antijudaïsme, mais chez les intellos surtout dits de gauche, l’unanimisme anti-juif, s’exprime comme en Occident d’ailleurs, dans l’anti-sionisme, c’est à dire dans l’anti-Israël… C’est ce que j’appelle la logique compensatoire… L’intellectuel ‘’critique’’, ainsi faisant, n’est pas rejeté…

Le meilleur exemple de ce que j’avance là, c’est ce qui vient d’arriver au romancier algérien Boualem Sansal qui s’est vu priver récemment par les Ambassadeurs des pays arabes, du bénéfice du Prix du Roman arabe qu’il venait de recevoir d’un Jury d’écrivains… Ainsi, on avait été prêt à admettre qu’il ait critiqué le régime algérien, y compris le président de la république, on avait même fermé les yeux sur le fait qu’il avait assimilé l’islamisme au nazisme… Mais quand Sansal accepta de se rendre en Israël, pour participer, en mai dernier, à un Festival international des Ecrivains, dont il était l’invité d’honneur, là, il était sorti de la Communauté. Et l’on vit se dresser un large front de condamnation allant d’intellectuels arabes et algériens, de ‘’gauche’’,  ‘’démocrates’’ et anti-islamistes, jusqu’aux dirigeants du Hamas de Gaza…

Mais des Sansal, combien y en a-t-il dans le monde arabe ? S’il y en avait seulement dix dans chaque pays, je réduirais le délai de l’avènement de la démocratie à un siècle… Mais désolé, pour l’instant, je n’en vois qu’un qui ait eu le courage d’affronter ces trois unanimismes.

Propos recueillis par Pierre Cassen