Jeannette Bougrab, les colères d’une Berrichonne

LU SUR MARIANNE

Intégration, laïcité, révolutions arabes…, l’ex-ministre de la Jeunesse s’inquiète du naufrage de «sa République». Et raconte son douloureux passage en Sarkozye.

Le livre personnel et émouvant de Jeannette Bougrab relève d’une attitude devenue rarissime : la reconnaissance de dette. Dette envers la France et son école qui ont permis à cette fille d’ouvrier harki de Châteauroux de devenir docteur en droit, conseillère d’Etat et ministre.

Dette envers ses parents illettrés mais imprégnés de «l’esprit des Lumières», ayant rompu avec «les rituels religieux» et poussé leur fille à apprendre à l’école, à aimer la France : «Ils voulaient que ma sœur et moi soyons autonomes et que nous ne soyons surtout jamais dépendantes d’un mari qui, dans leur esprit, ne pouvait être que maltraitant. Ils connaissaient trop bien, pour l’avoir vécu, le sort réservé aux jeunes filles arabes mariées.»

Mais le rappel de ce parcours lumineux éclaire un constat : ce qui l’a rendu possible se défait. Avec colère, Jeannette Bougrab s’alarme de voir «sa République» se déconstruire morceau par morceau : école en déliquescence, laïcité trahie, droit des femmes abandonné. Ses fossoyeurs lui semblent plus nombreux que ses défenseurs, à gauche comme à droite.

Elle n’a pas voulu s’engager à gauche, qui a longtemps considéré les harkis comme des «collabos» ou même des «chiens», selon le mot de Claude Lanzmann qu’elle n’a pas oublié. Attitude confortée par les trahisons de la gauche en matière de laïcité dont elle mesurera le côté abyssal en tant que présidente de la Halde, «gangrenée par le différentialisme et le communautarisme», qu’elle a sortie, avec l’aide d’Elisabeth Badinter, de l’ornière où l’avait mise Louis Schweitzer.

Jeannette Bougrab a choisi l’UMP – plutôt juppéiste que sarkozyste -, espérant de la droite postchiraquienne plus de fidélité à la tradition républicaine. La déception fut cruelle. Meurtrissante même : au sein du pouvoir sarkozyste, l’abandon des principes laïcs et républicains, les complaisances pour le sexisme des intégristes s’accompagnèrent, à son égard, de désinvolture quant à sa qualité de Française. Elle livre sans retenue les insanités, les humiliations endurées à cette occasion et raconte ce que lui valut d’avoir affirmé qu’«il n’y a pas d’islamisme light».

Au terme d’un court parcours qui lui semble décevant (qu’elle se rassure, avoir mis fin aux élucubrations de la Halde est un acte de salubrité publique qui lui restera crédité), elle s’alarme : «J’ai peur que cette France ne soit bientôt plus la France. Je suis tétanisée à l’idée que, demain, je pourrais ne plus être libre de penser, de dire ce que je veux, de blasphémer.» Ne supportant plus le «politiquement correct» des élites qui répètent que «tout va bien», elle redoute «la première conséquence de cet aveuglement, de ce déni de la réalité» : «L’installation définitive des partis extrêmes en France.»

Ma République se meurt, de Jeannette Bougrab, Grasset, 218 p., 18 €.

EXTRAITS

«LE SANG QUI COULE DANS TES VEINES N’EST PAS FRANCAIS»

Je me suis toujours sentie française et je suis fière de l’être. Je suis d’ailleurs toujours surprise quand la question de mes origines m’est posée. Avec humour et malice, je réponds que je suis berrichonne. Et je prends beaucoup de plaisir à voir le visage stupéfait de mes interlocuteurs. […]

Mais ce petit jeu s’est parfois retourné contre moi. Un jour, au bureau politique de l’UMP, un secrétaire d’Etat du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, fronçant les sourcils, m’a clairement expliqué devant ses collègues députés que je ne pouvais pas dire cela. Je lui ai demandé pourquoi.

Je suis née à Châteauroux, le 26 août 1973, jour anniversaire de la Déclaration des droits de l’homme de 1789. Voici ce qu’il m’a répondu : «Parce que le sang qui coule dans tes veines n’est pas français.» Imaginez la douleur que j’ai ressentie devant de tels propos tenus par un homme censé représenter la nation. […]

Mais j’ai entendu pire. J’ai été traitée de «sale fille de traîtres» par Abderrahmane Dahmane, parce que j’étais fille de harki. Cet homme était, entre 2005 et 2007, secrétaire national de l’UMP en charge de la diversité. Après l’élection de Nicolas Sarkozy, il deviendra, c’est son titre de gloire, son conseiller à la diversité à l’Elysée. […]

En me traitant de fille de traîtres, de harki, il savait ce qu’il faisait et ce n’était pas anodin. Dans sa grande générosité, l’UMP m’avait investie à Barbès-Rochechouart, haut lieu du combat indépendantiste algérien en métropole pendant la guerre d’Algérie.

[…] Evidemment, quand Dahmane allait à la mosquée le vendredi auprès des fidèles en les incitant à ne pas voter pour une fille de traîtres, j’étais horrifiée, terrifiée, mortifiée. […] Or, à l’UMP, tout le monde s’en fichait. Je me souviens encore de ce jour où, au bureau politique du 55, rue La Boétie, au siège de l’UMP, Brice Hortefeux, le fameux Auvergnat, m’a répondu avec agressivité : «Ce sont des problèmes entre vous, on ne veut rien savoir !»

Je vois encore le geste de sa main qui accompagnait sa colère. Pour lui, c’étaient des problèmes entre Arabes. Mais les choses dérapèrent très vite. Furieux que j’aie rendu publiques ses attaques, le futur conseiller élyséen me menaça physiquement.

J’étais bouleversée car, dans le XVIIIe arrondissement, où prospérait le trafic de Subutex, une drogue de substitution, entre les dealers et les crackers, j’imaginais qu’il serait assez facile de donner 2 F à un camé pour qu’il me flanque une rouste. Je m’en inquiétais auprès de Claude Guéant, qui, tout en riant, ne fit rien.

 

«ARABE DE SERVICE»

Chaque lundi matin, nous nous réunissions au siège de l’UMP rue La Boétie pour définir les lignes de notre communication. Un lundi matin, Valérie Pécresse recevait un invité dans le bureau que nous partagions.

Elle me présente en précisant que je ne suis pas leur «Arabe de service», comme Tokia Saïfi, qui était alors secrétaire d’Etat du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, mais que, au contraire, j’ai un doctorat en droit et que je suis la protégée de Pierre Mazeaud, à l’époque président du Conseil constitutionnel. Les bras m’en tombent mais je ne dis rien. Je reste sans voix.

Son invité commence alors une conversation polie avec moi et me pose la question de mon appartenance religieuse. Je réponds du tac au tac que je suis athée. Effarée, Valérie me reprend en me disant de ne plus jamais le dire car, selon elle, l’athéisme serait segmentant. Les Français n’aimeraient pas ceux qui ne croient pas en Dieu. Les mots manquent devant de telles inepties.

 

LE PIRE RESTAIT A VENIR…

Je me souviendrai toujours de cette journée du 30 janvier. Dans l’avion qui me conduisait au forum de Davos, en Suisse, j’étais bouleversée par les photos publiées dans Libération des corps sanglants entassés place Tahrir dans l’indifférence internationale. […] Lorsqu’on me demanda si Hosni Moubarak devait partir, ma réponse fut claire : «Je crois qu’il faut que le président Moubarak parte, je crois qu’après trente ans de pouvoir il y a quand même une forme d’usure et que la transition démocratique doit aussi toucher l’Egypte.» […]

Le 29 janvier 2011, Nicolas Sarkozy, Angela Merkel et David Cameron ont fait un communiqué commun soutenant le raïs tout en l’appelant à mettre en œuvre des réformes politiques, économiques et sociales. […] Vers 16 heures, le directeur de cabinet de Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense, Hervé Ladsous, commence à harceler au téléphone certains membres de mon cabinet afin de me faire revenir sur mes positions. Je refusai. Il contacta alors mon directeur de cabinet, que Luc Chatel avait su m’imposer, qui m’appela à son tour en me suppliant de renier mes propos. Je m’obstinai. […] 20 heures, les choses se gâtent.

Coup de fil de François Fillon, le Premier ministre en personne, plutôt gentil, me demandant de faire attention à mes propos. Il me rappelle alors que ses propres déclarations faites en Corse, le 24 septembre 2007, en tant que Premier ministre, sur la situation financière de la France (dans lesquelles il avait dit être «à la tête d’un Etat en faillite»), lui avaient valu le désaveu de l’Elysée, l’obligeant à corriger dans l’après-midi ses propos. Je lui présente mes excuses si j’ai pu mettre le gouvernement en difficulté. Il apprécie mon humilité et me souhaite une bonne soirée. Le pire restait à venir.

22 heures, je suis dans la salle de bains. Claude Guéant appelle, me hurle dessus, s’énerve et lâche : «Il n’y a rien à faire avec les gens comme vous ! C’est la dernière fois, la prochaine fois, c’est fini !» et il me raccroche au nez. Je suis restée sans voix. J’avais évidemment compris ce qu’il voulait dire. Les Rama, Rachida et Jeannette, toutes les mêmes…

J’ai eu du mal à trouver le sommeil. Minuit, mon officier de sécurité cogne à ma porte. Il m’annonce que je suis convoquée à Matignon à la première heure et que nous devons quitter l’hôtel à 3 heures du matin pour prendre l’avion à Zurich à 7 heures. […] 12 heures, j’arrive à Matignon et, dans l’antichambre, je me rends compte que mon ministre de tutelle, Luc Chatel, est présent.

Cet ancien de L’Oréal, homme sans relief mais néanmoins retors, n’a eu de cesse de m’empêcher de faire mon travail en tant que ministre de la Jeunesse. Il me passe un savon. Je l’arrête tout de suite en lui disant que je compte démissionner. La seule ministre arabe virée du gouvernement pour avoir soutenu le printemps arabe, cela aurait fait tache.

Luc Chatel cesse de m’engueuler et se met à paniquer, de crainte que cela ne lui retombe dessus. Nous attendons François Fillon, qui arrive avec plus de vingt minutes de retard.

L’Elysée lui a demandé de faire le sale boulot en me convoquant pour me donner une leçon. Il s’exécute en bon soldat. Je pense qu’il aurait préféré échapper à cette corvée. […] L’ambiance est tendue. Des échanges d’amabilités. La voix sûre, je lui remets ma démission. Il est surpris. Il la refuse très gentiment et m’explique les risques que l’on prend en s’exprimant dans la presse.

Il m’assure m’avoir défendue auprès du chef de l’Etat, qui, me comparant à l’impétueuse Rama Yade, voulait me virer du gouvernement. […] L’histoire me donna raison : dix jours après cet incident, Moubarak quittait le pouvoir. Mais personne ne fera son mea culpa. Quand la France intervint militairement en Libye, le président de la République me demanda, à la fin d’un Conseil des ministres, de m’exprimer dans la presse pour soutenir l’initiative française car j’avais une «légitimité» à le faire.

Je lui répondis que, la dernière fois que j’étais intervenue sur la politique étrangère, j’avais été convoquée à Matignon. Agacé par ma réflexion, il insista pour que je prenne la parole. Je ne l’ai pas fait.

 

ACCUSEE DE «TRAHISON»

Quand je me suis à nouveau exprimée sur la politique étrangère, dans une interview au Parisien dans laquelle je dénonçais la passivité des Etats occidentaux devant la montée des intégrismes religieux dans les pays arabes et où je déclarais qu’il n’existait pas de «charia light», je ne m’attendais pas à une telle réplique de la part du cabinet de François Fillon : les coups de fil menaçants se multiplièrent, d’abord adressés à Anaïs, ma conseillère presse, puis à Daniel, mon directeur de cabinet.

Enfin vint mon tour à 22 heures, alors que j’étais en train de dîner Chez Françoise avec un potentiel petit ami, médecin, chef de service. Mon portable sonne, c’est Jean-Paul Faugère, le directeur de cabinet de François Fillon, qui, d’un ton sec, me somme d’interdire la publication de l’interview qui devait paraître le lendemain. Je tente de lui expliquer que je ne peux pas. Il me demande de mentir et de trouver un prétexte pour éviter que le papier sorte. […] Il m’accuse de «trahison».

Il continue de hurler, alors, pour clore la discussion, je lui rappelle l’épisode Moubarak. […] Je me dis que je vais être convoquée le lendemain matin à Matignon. Je me tiens prête à démissionner… Mais finalement, parce que mon interview avait été la plus lue du week-end, parce que les lecteurs avaient adhéré à mes propos et surtout parce que les islamistes avaient fait plus de 70 % aux élections législatives en Egypte, on m’a laissée en paix. […]

Mercredi, au Conseil des ministres, je rasais encore les murs. J’essayais, et je réussissais, à ne pas croiser Alain Juppé. Je savais qu’il avait été fou de rage. Néanmoins, autour de la table du Conseil, certains me félicitèrent (pour une fois), mais en chuchotant toutefois pour ne pas être entendus.

Claude Guéant s’énerve et lâche : «Il n’y a rien à faire avec les gens comme vous !» Rama, Rachida et Jeannette…, toutes les mêmes !

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