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Kosovo, les derniers Serbes du champ des Merles

Lu sur la Revue Le Spectacle du Monde
Il y a quatre ans, le 17 février 2008, le Kosovo proclamait son indépendance. L’ancien foyer historique et spirituel de la Serbie est devenu, depuis lors, un Etat mafieux et fantoche, où les derniers Serbes font l’objet d’une épuration ethnique en règle, avec la bénédiction de l’Otan et de l’Union européenne.
C’est une modeste bicoque, avec un jardinet propret et un rez-de- chaussée aux volets clos. Sur la grille bleu ciel, un panneau : « Maison à vendre ». Une image banale de la vie quotidienne, sauf au Kosovo, où elle illustre le drame des chrétiens serbes, menacés de disparaître de leur propre terre sous les persécutions des Albanais musulmans, avec la complicité active des Etats-Unis.

Dans leur petit intérieur, Dragan et son épouse, Svetlana, endurent depuis quinze ans les humiliations, les injures et les coups… Si les volets sont fermés, c’est pour opposer un dérisoire barrage aux voleurs qui les cambriolent en toute impunité. Naguère, le couple remplaçait systématiquement les objets volés ou cassés, jusqu’aux plantes saccagées du petit jardin. Mais aujourd’hui, ces septuagénaires rompus n’aspirent plus qu’à partir en Serbie : « Des musulmans sont encore entrés chez nous. Cette fois, au lieu de voler, ils ont déposé un paquet de poison sur le garde-manger ! »

Face à ces persécutions quotidiennes, d’autres Serbes, bien décidés à garder leur terre, viennent de lancer l’idée d’un référendum afin de répondre à la question suivante : « Acceptez-vous les institutions albanaises de la soi-disant République du Kosovo installée à Pristina ? » L’initiative n’a aucune chance d’aboutir, mais ce fier soubresaut leur permet, prosaïquement, de se placer sous les feux de l’actualité et de maintenir à distance la menace d’une épuration ethnique – voire d’une nouvelle guerre civile.

Car les Serbes ne se laisseront pas chasser sans bouger d’un territoire qui, bien plus qu’une province, est le berceau même de leur nation. Kos signifie « merle », du nom de la défaite fondatrice lors de la bataille du champ des Merles, en 1389, qui ouvrit cinq siècles de résistance à l’occupation ottomane. Kosovo signifie littéralement « ce qui appartient au merle » mais, pour être exact, il faut parler de Kosovo- Métochie – du grec metohion, désignant les terres de l’Eglise. Ce qu’est le Kosovo, coeur spirituel de la Serbie, avec plus d’un millier d’édifices religieux, dont le patriarcat de l’Eglise serbe, à Pec, et des joyaux, comme le monastère de Gracanica, classés au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco.

A la fin du XVIIe siècle, de nombreux Serbes quittent une première fois le Kosovo, fuyant les violences des Turcs et des Albanais. Cependant, deux siècles plus tard, ils constituent encore 60 % de la population. En 1941, la guerre les chasse à nouveau, tandis que le Kosovo est rattaché à la Grande Albanie sous protectorat italien. Les Albanais colonisent alors la région, passant, entre 1939 et 1945, de 35 % à 70 % de la population. Après la guerre, le maréchal Tito interdira le retour des expulsés, encourageant, au contraire, l’immigration albanaise – la Yougoslavie, selon lui, ne pouvant être forte qu’avec une Serbie faible. En 1974, il érige même le Kosovo en province autonome, favorisant encore les Albanais au détriment des autochtones. Lorsque, en 1989, ce statut spécial est supprimé par Slobodan Milosevic, les Serbes ne représentent plus que 15 % de la population sur cette terre jadis nommée Vieille Serbie.

 

La suite est connue. Le 24 mars 1999, prenant prétexte de la mise en scène, deux mois plus tôt, du massacre de « civils » albanais (il s’agissait, en réalité, de membres de l’UCK, la guérilla séparatiste albanaise) et après l’échec programmé de négociations à Rambouillet, l’Otan lance sa « guerre humanitaire » : 200 000 chrétiens serbes fuient, à nouveau, le Kosovo. Après quasi neuf années d’administration sous tutelle de l’ONU, le Kosovo proclame, le 17 février 2008, une indépendance reconnue par seulement 70 pays… dont la France.

En revanche, des puissances de premier plan, comme la Russie, la Chine, l’Inde, l’Espagne, la Pologne, mais aussi l’ONU, l’Union européenne ou encore l’Organisation de coopération de Shanghai refusent de reconnaître le nouvel Etat, sorte d’ovni géopolitique susceptible d’encourager tous les irrédentismes.

Etat « fantôme » de 11000 kilomètres carrés, le Kosovo est, aujourd’hui, peuplé de 2millions d’habitants, dont 94 % d’Albanais musulmans. Les catholiques albanais représentent 2 % de la population et semblent les plus isolés. « Ethniquement coupés des Serbes, ils sont rejetés par leurs frères, qui les contraignent à la dhimmitude, nous explique Zeljko, diacre orthodoxe, et se font traiter de “sales porcs.” Je ne les envie pas. » Les Serbes orthodoxes, qui étaient 250000 en 2000, ne sont plus que 120 000, dispersés dans des enclaves en proie aux persécutions, au centre et au sud de la région (40 %) ; ou concentrés dans le nord du Kosovo, adossés à la Serbie, et vivant, vaille que vaille, à l’heure de Belgrade. Ici, la ville de Mitrovica, coupée en deux par la rivière Ibar, symbolise l’affrontement entre deux mondes aux identités si tranchées qu’elles rappellent l’univers épique d’un Tolkien. Au nord, l’Europe et sa branche slavo-orthodoxe, avec 20 000 habitants regroupés autour d’une nichée d’églises ; au sud, (80000 habitants), le mondialisme dans ce qu’il a de plus grotesque : l’alliance de l’islam wahhabite et des Etats-Unis, symbolisée par des mosquées flambant neuves pavoisant… aux couleurs de l’Oncle Sam !

En cas de partition du « pays », l’Ibar marquerait la nouvelle frontière. La tension y est palpable de part et d’autre du pont principal, surtout depuis que, le 25 juillet 2011, le Premier ministre kosovar, Hashim Thaçi, a envoyé des troupes prendre le contrôle des postes douaniers au nord du Kosovo. Théoriquement, il s’agissait de faire respecter un embargo imposé à la Serbie voisine ; dans les faits, Pristina voulait réduire la principale poche de résistance serbe orthodoxe du Kosovo en la coupant de la Serbie. Face à la révolte des villageois, les Albanais ont projeté leurs troupes d’élite (les Rosa), équipées et formées par les Américains.

Quelques voix ont dénoncé le rôle joué par la Kosovo Force (Kfor), la force multinationale sous commandement de l’Otan créée le 10 juin 1999 par la résolution 1244 du Conseil de sécurité de l’ONU, dans cette éruption de violence. Au regard de la résolution 1244, jamais, en effet, les soldats de l’Otan n’auraient dû autoriser des mouvements de troupe en armes… et encore moins favoriser une offensive, en prêtant, notamment, un hélicoptère aux Albanais ! Pis : Hashim Thaçi semble même avoir agi avec la bénédiction – voire sur l’injonction – des Etats-Unis. C’est du moins ce que tend à prouver le câble diplomatique américain immatriculé 10PRISTINA48, divulgué sur Wikileaks. L’ambassadeur des Etats-Unis au Kosovo, Christopher Dell, y explique à un haut diplomate européen, Robert Cooper, pourquoi il doit suivre les recommandations américaines en matière géopolitique. Le texte est sans ambiguïté : « Le temps est venu de mettre fin à des années de dérive au nord et de modifier la dynamique de partition entre le nord et le reste du Kosovo. »

Ecrit en janvier 2010, soit un an et demi avant les événements, ce câble révèle un plan mûrement réfléchi par Washington : « Pendant dix ans, nous avons dit aux Kosovars de nous faire confiance […] et, maintenant, le gouvernement du Kosovo nous presse de dire quand nous allons donner suite à cet engagement. L’effectif de la Kfor diminue. Nous avons besoin de prendre l’avantage et d’agir tant que nous avons encore la présence d’une Kfor capable de gérer toute éventualité » – manière toute « diplomatique » de dire que les soldats de l’Otan serviraient de supplétifs en cas de résistance serbe à l’exécution du plan américain.

Dell souhaitait en outre que l’Union européenne fasse pression sur la Serbie : « Cette opération ne peut marcher que si Bruxelles exprime clairement à Belgrade que son futur dépend d’une coopération réelle avec le Kosovo. » Ce qui éclaire l’accord signé, le 3 septembre dernier, entre la Serbie et le Kosovo, sous l’égide de Bruxelles : pour intégrer l’Union européenne, Belgrade a été contrainte de lâcher du lest dans son soutien aux Serbes du Kosovo.

« Pour ces populations chrétiennes, c’est une véritable trahison qui signe, à terme, leur éradication », estime Marion Chevtzoff, présidente de l’ONG Solidarité Kosovo (SK). Les chrétiens ont transformé leur région, le nord du Kosovo, en forteresse et ne cèdent plus un pouce de terrain. Mais cette situation a des répercussions sur les petites enclaves du sud.

Depuis six ans, SK y organise des convois humanitaires, dont un, systématiquement, pour Noël. Pour se rendre dans ces territoires maudits du « nouvel ordre mondial », il faut traverser le territoire albanais, avec des paysages qui rappelleraient les Cévennes si les minarets et les stations-service servant à blanchir l’argent de la mafia ne s’y multipliaient entre deux églises en ruine. Depuis 1999, 400 mosquées ont été bâties pour 150 églises ou monastères détruits et 700 récupérés par l’islam. Faux hôtels et vrais tripots ont suivi la même courbe ascendante. Car au-delà des conflits ethnoreligieux, le Kosovo est devenu, d’après le criminologue Xavier Raufer, « un prototype d’Etat mafieux ».

Les feux de l’actualité ont récemment été braqués sur le Premier ministre, Hashim Thaçi, ancien dirigeant de l’UCK, accusé, dans un rapport du Conseil de l’Europe paru le 18 décembre 2010, d’avoir créé un trafic d’organes prélevés sur des prisonniers de guerre serbes. Le quotidien anglais The Guardian a publié, le 25 janvier 2011, un rapport secret de l’Otan confirmant ces accusations : le Premier ministre kosovar y est accusé d’être « l’un des plus gros bonnets du crime organisé albanais » (sic).

Sur le plan géopolitique, le Kosovo est un Etat fantoche, où les drapeaux albanais flottent en toute illégalité aux frontons des mairies, révélant la domination de Tirana sur Pristina. Sans oublier la suzeraineté de Washington, dont l’ambassadeur, Christopher Dell – encore lui – a carrément nommé par téléphone la nouvelle présidente du Kosovo, Atifete Jahjaga ! L’affaire a été étouffée sitôt que révélée sur le site d’information Business News Europe, par le célèbre spécialiste anglais des Balkans, Phil Cain : « Au matin du 6 avril [2011], raconte-t-il, Christopher Dell téléphone à Atifete Jahjaga pour lui demander si elle serait d’accord pour devenir présidente du Kosovo. Elle dit oui. » Le lendemain, la consensuelle jeune femme de trente-cinq ans, musulmane sans voile, numéro deux de la police, est élue Présidente lors d’une session d’urgence du Parlement, en attendant la tenue de l’élection présidentielle au suffrage universel, d’ici à 2013.

Au milieu de ce pays de cauchemar, l’apparition d’un clocher intact signale notre arrivée à Banja, pauvre enclave orthodoxe aux maisons de bois et de torchis. Pour librement témoigner de leur foi, les Serbes acceptent de vivre assiégés dans ces prisons à ciel ouvert et, entre deux tentatives d’épuration, subissent les persécutions de Pristina : coupures d’électricité, d’eau, de téléphone… Si les Albanais peuvent y venir commercer, les Serbes n’en sortent qu’à leurs risques et périls. Ils sont interdits de travail en zone musulmane et exclus des commerces comme des hôpitaux. En cas d’urgence, il faut traverser le pays jusqu’à Mitrovica. Certains téméraires rentrent avec leur voiture trouée d’impacts de balles ! Aux limites du village, les barbelés sont proprement rangés, prêts à être déployés en cas d’attaque.

« Ici, le seul fait d’être serbe signifie craindre pour sa vie », nous dit Marion. La situation des enclaves semble désespérée : « Même en cas de partition du Nord, nous resterons pris au piège », lâche Sacha, un instituteur qui voit sa classe se vider. Beaucoup migrent vers la Serbie ou Mitrovica, dont la population a considérablement augmenté en quelques années.

Pour le clergé, il est impossible de quitter la « Jérusalem serbe », avec ses cimetières et ses églises. Le patriarcat de l’Eglise orthodoxe se maintient près de Pec, en pleine zone islamique. Le danger y est partout : en pleine forêt, au bout d’une petite route bucolique, notre voiture se trouve soudain braquée par deux mitrailleuses lourdes ! C’est un point de contrôle de la Kfor, qui garde l’entrée du monastère de Visoki Decani. Attaqué à plusieurs reprises, il est classé au patrimoine mondial de l’Unesco et… sur la liste des zones à risque de la mission européenne Eulex.

Nous y sommes accueillis par le père Petar, dont le rôle dépasse largement le cadre spirituel : « Depuis 1999, l’Eglise pallie la disparition de l’Etat et demeure le seul pouvoir stable et organisé reliant les enclaves. »

Soutenue par Belgrade, elle joue le rôle de porte-parole de la communauté serbe du Kosovo et de médiateur avec Pristina et l’administration internationale. Il reconnaît que la situation a rarement été aussi dramatique, mais lorsqu’il est question d’avenir, le père Petar parle avec une espérance chevillée au corps : « Il me semble inconcevable qu’un jour la Croix disparaisse de notre pays. Chaque Serbe du Kosovo est un témoin de la chrétienté en lutte pour reprendre possession d’un de ses berceaux. Tant que nous sommes vivants, il reste un espoir. »