Économie, Écologie...,  Politique

L’heure du reniement des social-démocraties européennes, par Michael Hudson (I/III)

Michael Hudson est professeur d’économie à l’Université du Missouri et analyste financier à Wall Street. Il est l’auteur entre autres de Super-Imperialism: The Economic Strategy of American Empire (1968 et 2003) et de The Myth of Aid (1971).
Dans cette série d’articles, il accuse les dirigeants de nos démocraties de nous avoir jeté dans les bras d’un système financier vorace et dangereux pour la démocratie.

« La meilleure façon de comprendre la crise financière de l’Europe c’est d’observer les solutions proposées pour la résoudre. Elles dessinent un rêve de banquier, un paquet cadeau que peu d’électeurs pourraient approuver lors d’un référendum démocratique. » Michael Hudson reprend à son compte les concepts de l’économie classique pour développer une critique radicale de notre moment historique : toute rente, toute extraction de richesse permise au détriment du corps social par une position privilégiée, fut-elle assise comme hier sur la noblesse terrienne, ou comme aujourd’hui par le privilège monétaire des banques et une répartition distordue des revenus (générateurs de dette, d’abord privée, puis publique), est un coût social injustifiable, dont l’acceptation remet en cause les fondements même de la démocratie – tout comme l’ « efficacité » économique. Le sort réservé à cette rente adossée à des contrats de dette désormais sans rapport avec la réalité des revenus et de l’activité économique déterminera notre futur, avertit Hudson. Si les démocraties occidentales acceptent cette extraction prélevée par le secteur financier sur les Etats et les sociétés, cela équivaudrait à un reniement de leurs valeurs fondatrices, à l’acceptation de laisser sombrer dans la récession nos économies, nos sociétés, au seul bénéfice d’une minorité prédatrice.


La meilleure façon de comprendre la crise financière de l’Europe c’est d’observer les solutions proposées pour la résoudre. Elles dessinent un rêve de banquier, un paquet cadeau que bien peu d’électeurs pourraient approuver lors d’un référendum démocratique. Mais les stratèges de la banque ont appris qu’il ne faut pas soumettre leurs plans aux aléas du vote démocratique : les Islandais ont refusé par deux fois en 2010-11 d’approuver la capitulation de leur gouvernement. Celui-ci avait accepté de dédommager l’Angleterre et les Pays-Bas pour les pertes subies par des banques insuffisamment régulées qui opéraient à l’étranger. Faute d’un tel référendum, les manifestations de masse ont été pour les électeurs grecs le seul moyen de faire entendre leur opposition aux 50 milliards d’euros de privatisations exigés par la Banque centrale européenne à l’automne 2011.

Le problème pour la Grèce, c’est qu’elle ne dispose pas des fonds qui lui permettraient de se libérer de sa dette et de régler les intérêts. La BCE exige qu’elle cède des biens publics, réseaux d’eau et d’assainissement, ports et autres actifs appartenant au domaine public et réduise également les retraites et les transferts publics. La colère des « 99% du bas » est compréhensible. Ils savent aujourd’hui que les couches les plus riches de la population sont largement responsables des problèmes budgétaires en ayant dissimulé 45 milliards d’euros dans les seules banques suisses. On comprend que l’idée que les salariés moyens soient obligés de renoncer à leur retraite pour payer à la place de ceux qui fraudent l’impôt – et pour compenser une exonération généralisée de l’impôt sur les richesses depuis le régime des colonels – mette en colère la plupart des gens. Lorsque la « troïka » – BCE, UE et FMI – demande que la population dans son ensemble paye pour ce que les plus riches ont pris, volé ou n’ont pas réglé, il ne s’agit pas une position politiquement neutre. Le plateau de la balance penche nettement du côté de la richesse injustement acquise.

Une politique fiscale réellement démocratique rétablirait une imposition progressive sur les revenus et les biens, et ferait respecter son prélèvement en sanctionnant la fraude. Depuis le 19ème siècle, les réformateurs démocrates ont cherché à débarrasser l’économie des gaspillages, de la corruption et des « revenus sans cause ». Mais la « troïka » choisit d’imposer une politique fiscale régressive – qui ne peut être imposée qu’à condition de transférer la responsabilité des décisions politiques à des « technocrates » non-élus.

Appeler « technocrates » ceux qui sont chargés de mettre en œuvre une politique tellement anti-démocratique paraît un euphémisme cynique. En fait, il s’agit de lobbyistes de la finance ou de bureaucrates à la vision étroite, qui sont les « idiots utiles » agissant selon le désir de leurs mandataires. Leur idéologie est identique à celle sous-tendant les programmes d’austérité que le FMI a imposés aux pays endettés du Tiers Monde, des années 1960 aux années 1980. Proclamant vouloir ré-équilibrer la balance des paiements tout en promulguant l’ouverture des marchés, ses fonctionnaires organisaient la cession des entreprises des secteurs exportateurs et des infrastructures de base à des acquéreurs situés dans les pays créanciers. Avec pour résultat d’enfoncer des économies plombées par l’austérité encore plus profondément dans l’endettement envers des banques étrangères et leurs propres oligarchies nationales.

Voilà le genre de tapis roulant sur lequel les sociales-démocraties de l’eurozone sont désormais montées. Sous l’alibi politique de crise financière, les salaires et les conditions de vie doivent être revus à la baisse et le pouvoir politique des gouvernements élus transféré à des technocrates agissant pour le compte de grandes banques et d’entreprises financières. Le secteur public va être privatisé et sera dé-syndiqué, tandis que la Sécurité Sociale, les retraites et les assurances santé seront réduites.

Cette politique applique les recettes de base suivies par les « raiders » lorsqu’ils vident les plans de retraite des entreprises acquises par Leverage Buy Out afin de rembourser leurs bailleurs de fonds. C’est également selon ce modèle que l’économie de l’ancienne Union Soviétique a été privatisée après 1991, avec un transfert des biens publics dans les mains de kleptocrates, travaillant de concert avec les banques d’investissement occidentales pour faire des bourses de Russie et des ex pays de l’Est les favorites des marchés financiers mondiaux. Les impôts sur la propriété ont été réduits tandis qu’un impôt à taux unique (flat-tax) était imposé sur les salaires. L’industrie a été démantelée, la propriété du sol et du sous-sol transférée à des acquéreurs étrangers, les économies se sont endettées et les salariés, qualifiés ou non, ont été contraints d’émigrer pour trouver du travail.

Tout en prétendant être attachés à la stabilité des prix et à la liberté des marchés, les banquiers n’en ont pas moins gonflé une bulle immobilière financée à crédit. Les revenus locatifs ont été capitalisés via les prêts bancaires et reversés sous forme d’intérêt. Cette pratique s’est avérée extrêmement rentable pour les banques, mais elle a laissé les pays baltes et la plupart des pays de l’Europe centrale empêtrés dans les rets de la dette, et affligés d’une situation patrimoniale négative depuis 2008. Les néolibéraux considèrent comme un succès les baisses de salaires et la contraction du PIB, dans la mesure où ces pays ont transféré le poids de l’impôt sur le travail plutôt que sur la propriété ou la finance. Et les gouvernements ont renfloué les banques aux frais du contribuable.

La solution de tout problème social majeur a tendance à créer des problèmes encore plus grands – mais pas toujours de façon involontaire ! Du point de vue du secteur financier, la « solution » à la crise de l’Eurozone consisterait à inverser les priorités de l’Ere Progressiste du siècle dernier – ce que John Maynard Keynes avait délicatement nommé en 1936 l’« euthanasie du rentier ». L’idée était alors de faire du système bancaire un subordonné au service de l’économie et non l’inverse. Désormais, l’activité de la finance s’est transformée une nouvelle forme de guerre – moins ostensiblement sanglante, mais n’en ayant pas moins les mêmes objectifs que par exemple les invasions vikings il y a mille ans de cela, ou par la suite les conquêtes coloniales de l’Europe. Il s’agit de s’approprier les terres et les ressources naturelles, les infrastructures et tous patrimoines pouvant générer un flux de revenus. C’est pour comptabiliser ces richesses que Guillaume le Conquérant a rédigé après 1066 le Domesday Book, qui est le lointain précurseur des calculs effectués aujourd’hui par la BCE et le FMI.

Cette appropriation du surplus économique aux fins de payer les banques marque un renversement des valeurs traditionnelles de la plupart des pays Européens. L’imposition de l’austérité économique, le démantèlement des protections sociales, les cessions d’actifs publics, la désyndicalisation des salariés, la baisse des niveaux de salaires, des régimes de retraite et de la couverture santé, dans des pays obéissant à des règles démocratiques, exige donc de convaincre les électeurs qu’il n’existe pas d’alternative. On affirme qu’en l’absence d’un secteur bancaire rentable (peu importe qu’il soit prédateur), l’économie pourrait s’effondrer si les pertes des banques sur leurs paris et leurs créances douteuses mettent à mal le système de paiement. On nous dit qu’aucun organe de régulation ne serait efficace, qu’il n’existe pas de meilleure politique fiscale, qu’il n’y a donc rien à faire, si ce n’est donner le contrôle à la finance pour éviter aux banques de subir des pertes sur les créances qu’elles ont crées.

Ce que veulent les banques, c’est tout simplement que le surplus économique leur soit reversé au titre des intérêts, au lieu d’être employé à améliorer le niveau de vie, les dépenses sociales publiques. Ou même dirigé vers de nouveaux investissements. Car la recherche et le développement prennent trop de temps, et la finance vit dans le court terme. Cette vision court-termiste est vouée à l’échec, mais elle se présente pourtant comme scientifique. On affirme aux électeurs que l’alternative qui consisterait à intervenir sur le « marché libre » par la réglementation financière et une fiscalité progressive les mènerait droit sur la route de la servitude.

Pourtant, une alternative existe bien. Elle relève de ce que la civilisation européenne a tenté, à partir des scolastiques du 13ème siècle, puis à l’époque des Lumières, et lors de l’épanouissement de l’économie politique classique : une économie libérée des revenus sans causes, libérée des privilèges qui permettent une « extraction de la rente. » Mais à l’opposé, selon la vision des néolibéraux un marché libre serait celui qui permet à une classe de rentiers bénéficiant d’avantages fiscaux de percevoir l’intérêt, de prélever une rente économique et de jouir des niveaux de prix que permettent les monopoles.

Les bénéficiaires de ces rentes décrivent ces pratiques en termes de « création de richesse » efficace. Les écoles de commerce enseignent aux privatiseurs comment construire des prêts bancaires et des émissions d’obligations gagés sur les revenus des services publics cédés par les gouvernements. L’objectif est de transférer ces recettes aux banques et aux détenteurs d’obligations sous forme de paiement d’intérêts, et de réaliser ensuite un gain en capital en augmentant les tarifs des autoroutes, des ports, de l’eau, de l’assainissement, et des autres services de base. On explique aux gouvernements que les économies gagnent en efficacité avec le démantèlement des services publics et la privatisation d’actifs.

Jamais l’écart hypocrite entre l’objectif affiché et les effets réellement induits n’a été plus grand. Exonérer de l’impôt les intérêts (et les gains en capital) prive les gouvernements des recettes sur les services qu’ils ont cédés, augmentant ainsi leurs déficits budgétaires. Et au lieu de promouvoir la stabilité des prix (priorité ostensible de la BCE), la privatisation augmente les tarifs d’usage des infrastructures, le prix du logement, le coût de la vie, et les charges des entreprises induites par le paiement des intérêts, des frais financiers – et les salaires beaucoup plus élevés de leurs dirigeants. En fait, prétendre que ces politiques sont plus efficaces uniquement parce que l’emprunteur n’est plus le gouvernement mais le privé relève plutôt du simple réflexe idéologique.

Il n’y a aucune raison technique ou économique justifiant que les dirigeants de la finance en Europe imposent une dépression à une grande partie de sa population. Mais cela offre une opportunité majeure de gains pour les banques qui ont pris le contrôle de la BCE et de la politique économique. Depuis les années 1960, les crises des balances des paiements ont donné aux banques et aux détenteurs de capitaux l’occasion de prendre le contrôle de la politique budgétaire – en transférant le poids de l’impôt sur le travail, en démantelant les systèmes sociaux, en subventionnant les investisseurs étrangers et le secteur financier. Ceux-ci sont gagnants lorsque les politiques d’austérité se traduisent par une baisse du niveau de vie et une réduction des dépenses sociales. De la sorte, une crise de la dette permet à l’élite financière locale et aux banques étrangères d’endetter le reste de la société, en utilisant leur privilège de crédit (ou une épargne accumulée grâce aux politiques de taux d’imposition moins progressifs) comme un levier leur permettant de se saisir des actifs du pays et de réduire la population à un état de dépendance à la dette.

Cette nouvelle forme de guerre qui se propage en Europe n’est donc pas uniquement économique. Elle menace de tracer une ligne de démarcation historique entre les 50 dernières années, lorsque le potentiel technologique était porteur d’espoir, et une nouvelle époque de polarisation des sociétés, où une oligarchie financière prend le pas sur les gouvernements démocratiques et réduit les peuples à la servitude de la dette.

Pour que cette audacieuse prise de pouvoir et d’accaparement de richesse puissent réussir, il faut une crise qui mette entre parenthèse la vie politique et démocratique, et les processus législatifs qui s’y opposeraient en temps normal. La panique des politiques et l’anarchie créent un vide dans lequel les prédateurs peuvent se mouvoir rapidement et promouvoir des solutions motivées par leur intérêt égoïste, rationnalisés par une trompeuse rhétorique financière, de piètres préceptes économiques et une version déformée de l’histoire économique – en particulier dans le cas de la BCE à l’heure actuelle, en ce qui concerne l’histoire de l’Allemagne.

(à suivre…)

Michael Hudson est professeur à l’université de Kansas City et membre du Levy Economics Institute.