La censure communiste existait en France en 1953…

A la lumière d’un film – « Le port de la drogue », de Samuel Fuller – censuré en France en 1953 sous la pression des communistes qui refusaient de passer pour « les méchants », Elie Arié nous montre combien la censure était aussi un fléau en France, en pleine guerre froide.

1953 : aux Etats-Unis, le maccarthysme fait des ravages, et tous les cinéastes soupçonné de sympathies vaguement communisantes sont blacklistés et privés de travail ; dans le monde soviétique, le stalinisme et le jdanovisme battent leur plein, et le cinéma se doit être entièrement au service de la noble cause du Parti ; seule, l’Europe, et, bien entendu, la France, apparaissent comme un havre de liberté, le dernier refuge contre la censure politique.

Par exemple, la France est le seul pays où l’on projette le grand film d’Eisenstein , « Ivan le Terrible », sorti en 1946, interdit aux USA comme tous les films soviétiques à l’époque, et en Union Soviétique jusqu’en 1958 parce que Staline voit dans la biographie de ce tyran paranoïaque une allusion à son propre personnage.

Sauf que…

1953 : sortie, dans le « monde libre », du film de Samuel Fuller, « Le port de la drogue », avec Richard Widmark, un joyau du film noir par son rythme haletant, devenu un grand classique, qui repasse régulièrement dans les cinémas d’art et d’essai ou à la télévision.

L’histoire est celle d’une jeune femme, agent communiste, qui se fait voler son portefeuille par un pickpocket, et celui-ci découvre qu’il contient un microfilm. Policiers et communistes se livrent alors une guerre sans merci pour essayer de le récupérer.

Mais voilà, en 1953, le parti communiste est puissant en France (près de 30% de voix aux législatives), auréolé de son prestige du « parti des fusillés », et bien qu’il soit dans l’opposition et que la guerre froide entre l’Est et l’Ouest soit à son apogée (le film sortira juste avant la mort de Staline et de la fin de la guerre de Corée), il est jugé impossible de présenter un film où les communistes seraient carrément « les méchants ».

Alors, dans les dialogues de la version française, aussi bien sous-titrée que doublée, il a été décidé de transformer les communistes en passeurs de drogue, et le microfilm n’y contient que la recette d’une nouvelle drogue : il a suffi de changer quelques mots des dialogues pour transformer l’histoire ; et, pour que les choses soient claires (ou, plutôt, pour qu’elles ne le soient pas), le film, dont le titre est « Pickup on South Street », est baptisé en France « Le Port de la drogue »… ; nulle mention de communistes dans la version française, nulle mention de drogue dans la version originale. Et, aujourd’hui encore, le spectateur français non anglophone ou qui voit la version doublée ignore de quoi parle ce film en réalité…

La censure, un art en finesse et tout d’exécution…

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