La fin d’une légende : Stéphane Hessel « co-rédacteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme » – Pierre-André Taguieff

Il n’est de délégitimation efficace d’Israël qu’à la condition que des personnages publics dotés d’un prestige social suffisant interviennent en tant que légitimateurs de l’opération. La dernière recrue de la machine propagandiste est l’ex-diplomate Stéphane Hessel (né en 1917) qui, traité comme une « icône » par les médias français, a lancé au printemps 2010 un appel à la « solidarité internationale » et prôné un boycott total contre Israël. Ce personnage public joue le rôle d’une autorité morale au sein du nouvel ordre moral propalestinien qui s’est installé en France, avec ses myriades d’associations actives, ses journalistes militants, ses cautions intellectuelles, ses manifestants endoctrinés. Hessel, rendu célèbre en 1996 par son rôle de « médiateur » dans l’affaire des « sans-papiers de Saint-Bernard », n’a pas manqué de se rallier à la cause palestinienne après la seconde Intifada, pour en devenir rapidement, compte tenu de ses aptitudes démagogiques, l’un des phares. Parmi les initiateurs et autres « parrains » du Tribunal Russell sur la Palestine, lancé le 4 mars 2009 à Bruxelles, il est celui qu’on voit et qu’on entend le plus. Il lance inlassablement, dans la plupart de ses interventions, ce message concernant la cause palestinienne : « Il n’y a actuellement pas de cause plus émouvante1… ». Tel est le dogme fondamental de la pensée-Hessel.

L’icône en fonction

Le personnage Hessel est emblématique : il incarne parfaitement le type du grand légitimateur de telle ou telle cause, d’abord du fait qu’il est situé à gauche, ensuite en référence à son passé de résistant et de déporté (politique) dans trois camps nazis, enfin en raison de son prestige social qui provient pour l’essentiel d’une légende, celle selon laquelle il aurait été le « co-rédacteur » de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Son image de marque est en effet la suivante : « Coauteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme, ce grand témoin du XXe siècle, ardent militant de la paix et de la non-violence, a mis tout le poids de son autorité morale au service d’une cause : le droit des Palestiniens à disposer d’un État viable2. » Il n’est pas une seule des affirmations contenues dans cette publicité qui ne soit contestable : il n’a pas participé à la rédaction de la Déclaration universelle de 1948, et, loin de rechercher la paix par la voie de la non-violence, il incite à la haine, à la violence et à la discrimination par le boycottage contre un État, Israël, dont il met en question la légitimité et en conséquence le droit à l’existence, et qu’il propose sans vergogne d’exclure de l’ONU. Ce qui n’empêche pas les laudateurs de l’« icône » de se vouer à un encensement permanent de l’ancien diplomate. Ils paraissent se reconnaître dans les platitudes et les lieux communs, les paroles fleuries et les mièvreries moralisantes que lance en rafales leur idole. Ils paraissent même s’en délecter. Dans le bateleur avéré, ils imaginent apercevoir un sage ou un saint homme.

Il est risqué de s’interroger sur le statut prestigieux qui lui est reconnu dans l’espace médiatique, en tant que « co-rédacteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme ». Nul n’en doute : ce statut reste le pivot de toute célébration de sa personne. On lisait encore, fin octobre 2010, au début de l’article de Wikipédia consacré à Hessel : « Stéphane Frédéric Hessel (né à Berlin le 20 octobre 1917) est un diplomate,ambassadeur et ancien résistant français. Il est l’un des rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. » Cette « co-rédaction » de la Déclaration de 1948, régulièrement célébrée, est la source de son aura.

Des propos contradictoires : l’ébranlement de la légende

Or, Hessel a tenu lui-même des propos pour le moins contradictoires sur sa « participation » à la rédaction de la Déclaration de 1948. N’en citons que quelques-uns, enveloppant des affirmations qui ne peuvent être vraies en même temps, et autorisent à supposer non seulement que le « sage » pratique le double discours, mais qu’il n’hésite pas à rester dans le flou, voire à mentir quand cela l’arrange. Les premiers extraits sont tirés de ses mémoires (1997), de sa brochure Indignez-vous ! (octobre 2010) et d’un témoignage enregistré pour un film hagiographique sur sa vie (novembre 2010) : ils illustrent le discours tenu à l’ordinaire par Hessel sur ses « exploits », où sa prétendue « participation » à la « rédaction » de la Déclaration de 1948 occupe la place royale. Le second extrait, véritable démenti apporté aux affirmations précédentes, est tiré d’une interview publiée le 10 décembre 2008 sur le site des Nations unies, où il ne pouvait, sans risquer de se ridiculiser en présence de témoins de l’époque, s’attribuer une « participation » quelconque à la « rédaction » du texte prestigieux.

1° Hessel en co-rédacteur de la Déclaration de 1948.

L’ancien diplomate affirme en 1997 dans ses mémoires : « J’eus pour privilège de participer à la rédaction du premier volet de cette charte des droits de l’homme (…)3 » – affirmation qu’il réitère en 2010 dans sa brochure intitulée Indignez-vous ! : « J’ai eu la chance après la Libération d’être associé à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme4 », ainsi que dans le film documentaire hagiographique qui lui a été consacré : « J’ai 30 ans, me voici à New York. Je m’engage dans ce nouveau combat. (…) J’ai travaillé sur la Déclaration universelle des droits de l’homme (…) Ma Déclaration universelle des droits de l’homme (…) a été votée le 10 décembre 19485 ». Dans l’entretien qu’il accorde à Mediapart, publié le 11 novembre 2010, Hessel déclare : « Je suis le survivant des camps, de même que l’un des participants à la rédaction de cette déclaration universelle qui a été la réponse internationale à ce que nous avions vécu6. »

2° Hessel en non-rédacteur de la Déclaration de 1948 : un rôle de simple « témoin ».

Dans une interview publiée le 10 décembre 2008 sur le site des Nations unies, Hessel déclare : « J’étais en contact permanent avec l’équipe qui a rédigé la Déclaration, dont l’Américaine Eleanor Roosevelt et le Français René Cassin. (…) Au cours des trois années, 1946, 1947, 1948, il y a eu une série de réunions, certaines faciles et d’autres plus difficiles. J’assistais aux séances et j’écoutais ce qu’on disait mais je n’ai pas rédigé la Déclaration. J’ai été témoin de cette période exceptionnelle7. »

Tentatives de brouillage

« Témoin » ou « co-rédacteur » ? A-t-il simplement « assisté » à l’élaboration de la Déclaration ou a-t-il activement « participé » à la « rédaction » de cette dernière ? Il ne peut dire la vérité dans les deux cas. Les déclarations de décembre 2008 ressemblent à un aveu, fait devant ses pairs, dans le cadre de l’ONU. Rien ne le poussait alors à mentir. Il avait au contraire de bonnes raisons de ne pas le faire dans un tel contexte, où d’autres « témoins » de l’époque pouvaient être présents. Mais s’il a dit alors la vérité, il s’ensuit qu’il mentait dans ses autres déclarations. Il va de soi que le statut de simple « témoin » dans le processus qui a abouti à la Déclaration de décembre 1948 ne saurait conférer à l’ancien diplomate l’aura dont il bénéficie aux yeux du grand public. C’est vraisemblablement la raison pour laquelle Hessel s’est si longtemps laissé présenter, sans réagir, comme le « co-rédacteur » de la Déclaration de 1948, affirmation fausse et, pour ceux qui savaient la vérité, mensongère. Hessel a laissé dire ceux qui faisaient profession de le célébrer, même lorsque les faits allégués étaient faux, dès lors qu’ils relevaient de la geste héroïque de son personnage historique tel qu’il l’a construit.

L’« icône » tenait à demeurer « icône ». Et le monde de la presse, presque d’une seule voix, a chanté les louanges du prétendu « grand homme », sans prendre la peine de vérifier ses dires. Les journalistes auraient pu s’informer sur la question, plutôt que se contenter de répéter paresseusement la rumeur, et ainsi la cautionner. Ils auraient découvert que, dans l’étude consacrée par René Cassin à l’« historique de la Déclaration universelle de 1948 », l’éminent juriste ne mentionne pas Hessel. Ils auraient aussi pu constater que, dans les deux biographies de Cassin faisant référence en langue française, Hessel brille par son absence8. Les journalistes ont ainsi contribué d’une façon consensuelle à transformer une légende en fait historique. Conformistes exemplaires, ils ont, une fois de plus, légitimé une affirmation mensongère en la répétant à l’infini, sans jamais la soumettre à un examen critique.

Le dévoilement du vrai

À la suite de la polémique provoquée par la campagne de diffamation lancée le 18 octobre 2010 par le MRAP et diverses officines « antisionistes » contre moi, Pierre-André Taguieff, accusé d’avoir tenu des propos « inacceptables » à l’endroit de Stéphane Hessel sur mon « mur » de Facebook, campagne relancée à la suite d’une interview sur Radio J diffusée le 20 octobre, où je mettais notamment en doute la participation de Hessel à la rédaction de la Déclaration de 19489, la biographie de l’ancien diplomate a été examinée de plus près, et plusieurs articles ont fait la lumière sur certaines zones d’ombre de sa longue existence10. À la suite de ces mises au point, l’article de Wikipédia consacré à Hessel a été remanié de fond en comble, et la mention de la prétendue « co-rédaction » à la Déclaration de 1948 a disparu. Mais la plupart des articles de presse consacrés à Hessel n’ont pas pour autant cessé de présenter ce dernier comme « co-rédacteur » de la Déclaration, comme s’il s’agissait du seul véritable acte de gloire imputable à ce haut fonctionnaire mondain. Un faux titre de gloire. La triste vérité de sa pseudo-participation à la rédaction de la Déclaration de 1948 a commencé à circuler sur le Net : dommage collatéral caractérisé des attaques lancées contre ma personne par le MRAP, relayé par une multitude d’officines « antisionistes ». Les chasseurs de sorcières voulaient mettre Taguieff au pilori, ils ont tout de même réussi à contraindre Hessel à ôter l’un de ses masques.

la suite du texte de Pierre-andré Taguieff sur drzz