Politique,  vidéo

La montée en trompe-l’oeil de Mélenchon

La stratégie de campagne de Jean-Luc Mélenchon s’avère payante… pour faire basculer vers lui des votes hollandistes, pas tellement pour décrocher le vote populaire ni pour enrayer le vote lepéniste.

 

Philippe Cohen – Journaliste à Marianne, rédacteur en chef de Marianne2.fr et co-responsable du service politique.

Un compliment du Président en campagne. Un éloge de Bernard Tapie au JT de France 2 de dimanche soir (« Lui au moins, il propose vraiment quelque chose d’autre »)…. Un autre d’Henri Guaino sur Europe 1 : « Je trouve très intéressant que M. Mélenchon soit là et fasse vivre une partie de l’échiquier politique  » Une pleine page du Figaro pour vanter la démonstration de force de Mélenchon….

Bien sûr, il est quelques compliments médiatiques et politiques dont le candidat du Front de Gauche pourrait se passer. Mais il serait ridicule de l’accuser de collusion quand Jean-Luc Mélenchon n’est que la victime des manoeuvres politiques de la droite. D’abord, l’esthétique des drapeaux rouges peut réchauffer les coeurs. Et puis, voir défiler des dizaines de milliers de personnes contre les méfaits du néolibéralisme ne peut que réjouir, tant l’atonie qui se prolonge face à la paupérisation des classes moyennes et populaires a quelque chose de préoccupant, voire d’angoissant. Jusqu’où allons-nous subir le joug des hedge funds, des traders, des banquiers, des technocrates et des actionnaires anonymes qui ne réalisent même pas qu’ils gagnent leurs retraites en faisant licencier des millions de travailleurs dans les pays développés ? Que la rue entre dans la campagne et que Mélenchon ait réussi à former la plus grosse manif depuis la mobilisation pour la défense de la retraite de Nation est à porter à son crédit.

Ce n’est pas une raison pour ne pas discerner pourquoi la percée médiatique de Mélenchon comporte deux illusions.

Mélenchon, candidat du peuple ?

La première consiste à penser que la percée de Jean-Luc Mélenchon témoignerait d’une montée en puissance de l’électorat populaire. C’est malheureusement faux. En janvier dernier, Jean-Luc Mélenchon ne rassemblait que 6% des suffrages ouvriers dans les sondages, contre 34% pour François Hollande et 32% pour Marine Le Pen. Bien entendu, les ouvriers de Fralib et de Lipton ont été mis en avant dans le défilé de dimanche. De là à penser que le Front de gauche ressucite la lutte des classes ou que la campagne Mélenchon permet à la gauche de retrouver un vote ouvrier, il y a un pas qu’il faut se garder de franchir : dans le dernier sondage IFOP, le candidat du Front de Gauche progresse, mais plafonne à 12%, à peine deux points au dessus de son score, et son score chez les employés n’est que de 9%. De son côté, François Hollande plafonne à 22% tandis que Marine Le Pen, malgré le gros trou d’air de sa campagne, reste première dans la catégorie avec 31% des intentions de vote.

Mélenchon un antidote contre le Front national ?

La deuxième illusion est de croire que la rhétorique mélenchonienne est efficace pour contrer le Front national. Jean-Luc Mélenchon peut bien avoir mis sérieusement en difficulté Marine Le Pen lors de leur dernière confrontation télévisuelle, son efficacité médiatique ne trouvera pas forcément son prolongement dans les urnes. En stigmatisant les lepénistes comme on le faisait dans les années 1980, Mélenchon fait plaisir à ses amis mais il ne rattrape aucun électeur lepéniste. Quand Marine Le Pen perd des voix, il semble bien que ce soit davantage au profit de Nicolas Sarkozy que de Jean-Luc Mélenchon. Lequel, quand il progresse le fait plutôt au détriment de Hollande que de la droite ou de l’extrême droite : c’est ainsi que, parmi les intentions de vote des ouvriers, François Hollande a perdu 12 points quand Jean-Luc Mélenchon en gagnait six.

 

Enfin, malgré le talent pédagogique de Mélenchon, son programme est encore loin d’être perçu comme réaliste, tout comme celui de Marine Le Pen d’ailleurs. Non pas parce que tous les Aphatie et les Duhamel estiment que les finances de la France ne lui permettent pas d’être généreux. Mais T-tout simplement parce que son articulation à la crise et à l’Europe n’est pas faite (1). Jean-Luc Mélenchon mise sur la justice et le droit – réquisitions, nationalisations – quand chacun sent bien que c’est dans la bataille avec Merkel et sur l’euro que l’étau de la mondialisation peut être desserré. Sans protéger l’industrie, qui peut croire que l’augmentation du Smic à 1700 euros n’aura pas pour effet de supprimer encore des dizaines de milliers d’emplois ?
Moyennant quoi le candidat Mélenchon fait rêver, mais au passé antérieur. La Sociale, c’est formidable dans les livres, mais aucun ouvrier de moins de trente ans, ni même aucun jeune, ne sait réellement de quoi il s’agit. C’était pourtant le dernier mot de son discours. Un discours d’ancien, malheureusement inaccessible aux jeunes.(1) Remarquable est ainsi le fait que le candidat défend l’euro et a refusé de répondre à l’invitation du Forum démocratique pour débattre du protectionnisme. Comme si ces sujets le gênaient à cette étape…