Laurence Debray – Comment Chávez a ruiné le Venezuela

Extrait d’un bon article de Laurence Debray (la fille de régis), historienne qui s’est opposée à Mélenchon.

Est-ce utile de préciser que nous parlons d’un pays pétrolier, membre fondateur de l’Opep, qui possède les premières réserves du monde d’hydrocarbures (devant l’Arabie saoudite), dont les revenus lui ont permis d’être la nation la plus riche de la région, jouissant d’une exceptionnelle stabilité démocratique depuis 1958 jusqu’à l’abrogation par Nicolás Maduro de l’Assemblée nationale, dûment élue mais à l’opposition majoritaire, l’été dernier ? « Ce que nous n’obtiendrons pas par le vote, nous l’obtiendrons par les armes », a-t-il précisé (le 27 juin 2017). Puisque, contrairement aux Vénézuéliens, vous avez la chance de vivre dans une démocratie, patrie des droits de l’homme, je ne peux que respecter votre opinion sur un pays qui est le mien, prenant votre condescendance comme le trait de caractère d’une certaine élite française. Ou serait-ce le reliquat du mythe XVIIIèmiste du bon sauvage ? Je ne me bornerai qu’à démentir quelques insinuations insultantes pour mes compatriotes, acculés à survivre au quotidien. Car votre légèreté est scandaleuse au regard de la crise humanitaire qui sévit dans mon pays. Le Venezuela est malheureusement devenu un lieu d’expérience politique pour divertir une frange de la gauche française, confortablement attablée dans les restaurants parisiens, alors que 32 millions de personnes ne trouvent là-bas plus de quoi se nourrir ou se soigner. Je me sens d’autant plus autorisée à vous répondre, monsieur Besson, que j’ai fréquenté assidument, enfant, les camps d’entraînement militaire et idéologique à Cuba, que j’ai arpenté en tant que jeune journaliste les bidonvilles de Caracas, et que j’ai longuement interviewé votre héros, Hugo Chávez, juste avant son arrivée au pouvoir.

La fille d’Hugo Chávez est devenue la femme la plus riche du pays

Je ne m’attarderai pas sur votre confusion entre le nom d’un président, Carlos Andrés Pérez (CAP), et le nom de son parti (AD – Acción Democrática), ou sur la qualification « de droite » d’entités politiques sociales-démocrates, qui révèle votre méconnaissance du sujet. Je préfère souligner votre formidable sens de l’humour : avant l’arrivée d’Hugo Chávez au pouvoir en 1999, « la bourgeoisie vénézuélienne » aurait selon vous, « accumulé les richesses du pays pour se hâter de les transférer à l’étranger ». Je ne nie pas la corruption endémique dont a pu souffrir le Venezuela dans le passé, mais dans l’histoire des dictatures latino-américaines – pourtant nombreuses –, aucune élite militaire ne s’est jamais autant enrichie, battant un record pourtant difficile à atteindre ! La fille d’Hugo Chávez est devenue en quelques années la femme la plus riche du pays. La « bolibourgeoisie » chaviste a détourné 850 milliards de dollars de revenus pétroliers pour son usage propre, dont une partie se trouve sur des comptes bancaires aux États-Unis. Sans mentionner les fruits du trafic de drogue faisant du Venezuela un narco-État notoire. À ce niveau-là, on ne parle plus de vol mais de braquage institutionnalisé. Ou de régime cleptomane.

Je vous accorde que le Venezuela ne fut jamais un éden égalitaire. Contrairement à vos dires, « la paysannerie » ne fut pas « chassée de ses terres pétrolifères pour venir s’entasser sans travail dans les bidonvilles de Caracas ». Il y eut, comme dans toutes les sociétés industrialisées, un exode rural – en 1940, 60 % de la population était rurale, en 1960, 60 % de la population devint urbaine –, mais ce dernier n’est pas dû à l’exploitation pétrolière, limitée principalement au lac de Maracaibo. Malgré ses inégalités sociales, le Venezuela fut traditionnellement une terre d’accueil et d’intégration : des Européens, pendant et après la Seconde Guerre mondiale, prospérèrent en participant à l’élan de modernisation du pays. Tout comme les réfugiés économiques des contrées voisines. Car le pays promettait alors un travail et une ascension sociale possible. Aujourd’hui, plus de deux millions de Vénézuéliens ont pris la route de l’exil. La classe moyenne, qui n’a plus de perspective professionnelle, qui en a marre d’avoir faim et de retrouver ses enfants à la morgue, quand ils n’ont pas été arrêtés et torturés, a déclaré forfait.

La pauvreté affecte aujourd’hui 83 % des Vénézuéliens

La colonne vertébrale du pays part, laissant derrière elle les plus démunis, ceux qui n’ont pas d’autre choix que de rester, ceux qui auraient dû bénéficier en premier d’une bonne gestion des revenus pétroliers. Avant Chávez, ils étaient soignés gratuitement dans des dispensaires publics qui jalonnaient le pays ; avec Maduro, ils meurent faute de médicament dans des infrastructures délabrées. Contrairement à ce que vous pensez, monsieur Besson, la démocratie « n’a pas laissé les infrastructures du pays pourrir au soleil » ; le régime bolivarien les a radicalement annihilées, à coups d’expropriations, de démantèlement systématique du tissu économique et de gestion arbitraire. Si la pauvreté affectait 49 % des Vénézuéliens en 1998, elle est aujourd’hui de 83 %. Accuserez-vous le « gros capital » de cette catastrophe humanitaire ? C’est dans les bastions chavistes, là même où Chávez est né et où Maduro a grandi, que les révoltes sont les plus violentes. Et les répressions les plus radicales aussi.

Selon vous, le « peuple » vénézuélien aurait bénéficié d’une « large campagne d’alphabétisation » mise en œuvre par Hugo Chávez. Au Venezuela, l’éducation est gratuite et obligatoire à partir de l’âge de six ans. Malgré tout, entre 5 % et 8 % d’analphabétisme persiste (1 à 2 % en France). Les missions d’Hugo Chávez se révélaient plus des cours d’endoctrinement que des cours de lecture, et finissaient souvent par un embrigadement militaire. Chávez appliqua à la lettre la méthode cubaine pour soumettre sa population : la révolution bolivarienne, avec ses belles promesses, devint un sous-produit de la révolution cubaine. Pourquoi pensez-vous que Fidel Castro chantait chaque année, en anglais s’il vous plaît, « happy birthday » à son acolyte vénézuélien ? 90 000 barils de pétrole envoyés gratuitement et quotidiennement à Cuba ont permis à l’île de ne pas sombrer, cette île qui survit grâce aux touristes nostalgiques et aux cigares depuis qu’elle a efficacement détruit son industrie sucrière. Pour la façade, on envoya des médecins cubains soigner les petits Vénézuéliens, comme s’il n’y avait pas de médecin compétent au Venezuela. En sous-main, la sécurité intérieure sera désormais entre les mains d’experts cubains, tout comme la manœuvre politique. En plus d’une dictature narco-populiste, les Vénézuéliens doivent se rebeller contre une invasion… Qu’ont-ils gagné pour avoir cru au socialisme du XXIe siècle ? La faim et la mort. Un beau programme sur lequel vous devriez méditer, monsieur Besson.

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