Le libre-échange dans la mondialisation actuelle : vers une catastrophe annoncée

Tribune libre de Bruno Lemaire, économiste, ancien professeur à HEC, (partie 1 sur 3)

Q. Ses adversaires politiques ont souvent reproché au projet économique de Marine Le Pen d’être archaïque, et d’aller contre le progrès, en particulier lorsqu’elle défend un « protectionnisme intelligent ». Qu’en pensez-vous ?

En fait, les deux principaux piliers de son projet économique sont issus de la même idée, simple à énoncer, plus difficile à mettre en place : une priorité « patriotique » reposant sur un double équilibre, équilibre des échanges extérieurs (flux de capitaux, flux de biens, flux de services, et flux de personnes), et équilibre entre l’État et le secteur privé.
Pendant la campagne présidentielle, on a plus souvent évoqué la question monétaire que celle du libre-échange, et nous avons cherché, sur la première question, à montrer le scandale constitué par le fait que c’était le « privé » qui imposait sa loi à l’ensemble de l’économie, par le biais d’une création monétaire incontrôlée, et ce depuis des décennies – en fait depuis 1913 aux Etats-Unis (avec la création de la « Federal Reserve » – cf. ‘Les secrets de la Réserve Fédérale’, de Mullins).

Q. Ce qui a conduit à la situation actuelle : sacrifier l’industrie pour ‘sauver’ les banques ?

Effectivement. Et la lente agonie de l’Euro, ou plus exactement de la zone euro, n’en est qu’un des effets induits. Cette agonie peut d’ailleurs durer encore des mois, voire des années, tout dépendra de la volonté de la BCE de continuer à accorder des soins palliatifs à cette malheureuse monnaie unique, et peut être aussi du courage, de la lucidité ou de l’honnêteté de nos dirigeants.

Q. Ainsi sans doute de la capacité de certains dirigeants à convaincre leurs concitoyens qu’il n’y a pas d’autre solution, pas de plan B. Le fameux TINA (There Is No Alternative) de Madame Thatcher. Nous serions ‘condamnés’ à rester dans la zone euro, envers et contre tout…

Effectivement. Et le fait qu’il n’y ait guère, dans les 4 plus importants pays industriels de la zone Euro, que 25 à 30 % de personnes qui souhaitent abandonner l’Euro, en tant que monnaie unique, n’incite pas à l’optimisme en ce domaine.

Q. Pourquoi ce terme « optimisme » ? Pensez vous vraiment qu’il faille sortir de l’Euro ?

Ce dont je suis sûr, c’est qu’il faudrait un débat aussi ouvert que possible sur la question. Mais ce serait plus que de l’optimisme d’imaginer qu’un débat sur un tel sujet puisse réellement avoir lieu : le « système » ne le permettra pas. Pensez donc : un siècle après l’événement fondateur, celui de la création de la « Federal Reserve », on continue à nier l’existence de la réunion secrète de Jekyll Island de 1909 qui avait rassemblé, en dehors du sénateur Aldrich, les 5 banquiers les plus influents de NewYork, banquiers qui représentaient aussi les intérêts des banques de Londres et de Francfort.
On continue aussi à nier que Hoover fut élu en 1912, à la surprise générale, grâce à l’appui des principales banques de New York, qui avaient persuadé – en le finançant grassement – l’ancien président républicain Th. Roosevelt de se présenter en indépendant contre le président en exercice, lui aussi républicain, W.H. Taft, ce qui assurait par là même la victoire du démocrate Hoover, dont le milieu bancaire pensait que son élection servirait mieux ses intérêts.

Q. Apparemment, la France n’a donc pas ‘inventé’ la candidature d’un « troisième homme » pour tenter d’influencer le résultat d’une élection…

On peut dire cela, toutes proportions gardées, en tentant une analogie entre deux candidats issus peu ou prou du même parti, Taft et Roosevelt d’une part, Hollande et Mélenchon de l’autre. Mais n’est pas Roosevelt – tout de même ancien président des États Unis – qui veut.
Mais revenons, si vous le voulez bien, à l’autre pilier du projet économique de Marine Le Pen, le protectionnisme « raisonné », pilier lui aussi combattu par la même intelligentsia qui soutient que la gestion de la monnaie, bien public s’il en est, doit être confié à la sphère privée : en feignant d’ignorer que le Système Fédéral américain est privé, alors que l’ensemble de ses actionnaires représente des banques privées, et que ses principaux responsables sont nommés pour 14 ans, sans que l’exécutif US ait vraiment son mot à dire dans cette désignation.

Q : Effectivement, face aux délocalisations, à la désindustrialisation de la France, au déficit croissant de sa balance commerciale, Marine Le Pen propose des mesures protectionnistes. Si l’on en croit la théorie économique enseignée un peu partout, cela semble archaïque, et donc déraisonnable…

Si l’on étudie les 5 derniers siècles de l’histoire économique du monde ‘occidental’ – en gros, depuis le début du XVIe siècle et le règne d’Henri VII en Angleterre – on ne peut que constater que les phases « protectionnistes » ont été bien plus nombreuses, bien plus fréquentes et, ce qui est le plus important, bien plus prospères que les phases de libre-échange, du moins pour les pays ‘dominants’, d’abord la Hollande, puis l’Angleterre, puis les États Unis. Deux grandes idées peuvent être émises à partir de cette étude historique, idées conformes à la fois aux faits et … au bon sens, ce qui ne gâche rien.

Q. Quelles sont ces deux idées ?

La première idée, c’est que si les pays en compétition sont de niveau inégal, le libre-échange va davantage profiter au « fort » qu’au « faible ». On peut même aller plus loin, et dire que dans la plupart des cas, le pays « fort » deviendra encore plus fort, et que le pays faible deviendra encore plus faible.

La deuxième idée, plus technique, est que certaines activités sont plus intéressantes – sur le plan économique en tout cas – que d’autres. Cette distinction va au-delà de la seule différenciation entre activités artisanales et activités industrielles. Les nations ou les entreprises qui se spécialisent dans les activités ayant un rendement d’autant plus grand que le niveau de production est important seront les nations ou les entreprises ‘gagnantes’, qui deviendront d’autant plus puissantes que leur production sera importante, ce qui ne serait pas le cas si elles avaient des activités avec des « rendements décroissants ».

Q. Humm, je ne suis pas sûr de comprendre. N’est-il pas toujours intéressant de produire plus que moins ?

E.S. Reinert, dans un livre fort instructif (« Comment les pays riches sont devenus riches … ») parle de deux types d’activité, les activités « malthusiennes » et les activités que l’on pourrait qualifier de Schumpetériennes, en référence au grand économiste Schumpeter, celui qui a dépeint le capitalisme comme un mode de production, un système, de destruction créatrice.
Ces activités Schumpétériennes sont celles qui impliquent un fort coût fixe, comme la production de « puces électroniques » ou d’écrans de télévision, voire d’automobiles, et un coût variable unitaire très faible. Ce sont des activités « à rendement croissant » : plus on produit d’unités, plus le coût de fabrication unitaire est faible. La seule limite à cette production, c’est la demande pour le produit considéré : d’où l’importance du marketing pour faire croitre le plus possible cette demande. Apple est l’archétype de ce genre d’activité.
Pour fixer les idées, il faut 3 ou 4 milliards de dollars pour financer une fabrique de « puces électroniques », mais, après cela, le coût unitaire de fabrication n’est guère supérieur à un dollar. Si donc vous fabriquez un million de ‘puces’, le coût moyen de fabrication sera voisin de 4000 dollars, mais si vous en fabriquez 20 fois plus, le coût moyen sera de l’ordre de 200 dollars. Dans le cas de l’Ipad d’Apple, pour une fabrication de 100 millions d’unités annuelles, on pense que le coût de revient moyen est inférieur à 200 dollars, alors que cette ‘tablette’ est vendue environ 500 dollars. Aucun concurrent ne peut s’aligner sur ces prix, même si l’on intègre dans les coûts de production de l’Ipad les 150 millions de dépenses de marketing, soit à peine 1,5 dollar par Ipad.

Q. Je pensais que dans la théorie économique, les entreprises atteignaient l’optimum de production lorsque le profit réalisé sur la dernière unité produite était nul, c’est-à-dire lorsque le coût dit marginal était égal au prix de vente ?

Effectivement c’est ce que j’aurai dû enseigner, ou plutôt refuser d’enseigner, pendant des années. Cette « théorie » n’est valable que pour un genre d’activités particulières, les activités « à rendement décroissant », les seules que Malthus, puis Ricardo, ont véritablement étudiées. Ce type d’activités se rencontre en agriculture – le rendement à l’hectare ne peut croître indéfiniment, même sur une terre très fertile, et mettre en culture des terres moins riches n’améliore évidemment pas le résultat. De même, dans le contexte d’extraction de ressources fossiles, les mines les plus faciles d’accès sont exploitées en premier, le coût d’extraction ne pouvant qu’augmenter par la suite, même si on peut imaginer que des innovations technologiques permettent de rendre rentables certaines mines ou certains gisements qui ne le seraient plus.

Q. D’après vous, se « spécialiser » dans des activités malthusiennes serait une erreur, et il serait, à l’inverse, fort intéressant de se spécialiser dans des activités « à rendements croissants » ?

C’est en tout cas la leçon de l’histoire portant en particulier sur l’analyse des agissements d‘États comme l’Angleterre – qui après avoir détrôné dans le domaine de la production de tissus la cité-État de Florence et les Pays Bas, a tenté de s’opposer, au XVIIIe siècle, à l’industrialisation de ses colonies d’Amérique du Nord.
En étudiant l’Angleterre et les États Unis à l’apogée de leur puissance, on s’aperçoit que cette « spécialisation pour eux-mêmes » était le plus souvent associée à une bonne dose de protectionnisme, plus ou moins bien acceptée par les pays censément plus faibles.

La guerre d’indépendance des États Unis contre l’Angleterre, puissance coloniale, n’a guère eu d’autres buts que d’autoriser, enfin, les « colonies anglaises d’Amérique » à se lancer dans la fabrication des biens industriels, au lieu de se ‘contenter’ d’exporter du coton et d’importer des tissus. Ce que l’Irlande n’a d’ailleurs pas réussi à faire au XIXe siècle, puisqu’il lui fut interdit d’exporter des tissus vers l’Angleterre pendant près d’un siècle et demi, du fait d’une loi votée en 1699. Et la guerre de sécession américaine, en dehors de connotation morales fort nobles – abolition de l’esclavage – a mis aux prises des états protectionnistes – les états du Nord – en voie d’industrialisation, et en recherche de rendements croissants, avec des états « libre-échangistes », spécialisés dans l’agriculture et les rendements croissants – d’où l’intérêt économique de l’esclavage.

Q. Si je comprends bien, l’essence de l’impérialisme, britannique ou américain, reposerait sur ce seul principe, ‘laisser’ les activités « malthusiennes » aux autres nations ?

En fait, c’est un peu plus machiavélique que cela. Le développement de certaines activités ne peut se faire qu’à l’abri de certaines protections ou « barrières », ou grâce à certaines aides, c’est ce que j’ai appelé dans un autre article le « protectionnisme raisonné », celui dont parlait aussi Maurice Allais, tout en imposant, ou en tentant d’imposer, le libre-échange entre nations, le plus fort remportant l’essentiel de la mise.