L’entretien du dimanche : « L’Europe va s’africaniser, c’est inexorable »

Stéphen smith n’est pas un membre de l’extrèmmmheu drouattte… il était juste journaliste à…. Libération.


L’Afrique comptera 2,5 milliards d’habitants en 2050. Stephen Smith, spécialiste de ce continent, regarde les faits dans les yeux : la jeunesse africaine est en marche vers l’Europe.

L’Europe traverse actuellement une crise migratoire. Cette thématique a notamment pesé lors des dernières élections en Italie. Sur 510 millions d’habitants, l’Union européenne compte 21 millions de citoyens non-européens, soit environ 4% de sa population (chiffres Eurostat 2016).

Entretien avec Stephen Smith, auteur de La ruée vers l’Europe. Pour lui, « ce ne sont pas les plus pauvres qui migrent » mais ceux qui en ont les moyens.

Vous affirmez qu’une migration massive de l’Afrique vers l’Europe est inéluctable. Pourquoi ?

Parce que l’Afrique achève sa transformation démographique et connaît en même temps un début de prospérité. Or, lors du passage de familles nombreuses à forte mortalité à des familles plus restreintes et une espérance de vie plus longue, toutes les parties du monde ont massivement migré. L’Afrique ne fera pas exception.

Il y a aujourd’hui 500 millions d’habitants dans l’UE, et 1,25 milliard d’Africains en face, dont 40 % ont moins de… 15 ans ! En 2050, il y aura 2,5 milliards d’Africains pour 450 millions d’Européens. La jeune Afrique va venir chercher de meilleures chances de vie sur le Vieux continent, c’est inscrit dans les faits.

Vous dites qu’il pourrait y avoir plus de 100 millions de candidats au départ. Comment obtenez-vous cette estimation ?

C’est un ordre de grandeur pour les deux générations à venir, à l’horizon de 2050, qui s’inspire des précédents historiques. Le plus récent : entre 1975 et 2010, la population mexicaine a doublé en passant de 60 à 120 millions, et environ 20 millions de Mexicains sont partis aux États-Unis. Avec leurs enfants, ils représentent aujourd’hui 10 % de la population américaine.

Auparavant, entre 1850 et la Première guerre mondiale, 60 millions d’Européens – sur environ 300 millions au début du XXe siècle – ont quitté le Vieux continent, dont 43 millions pour l’Amérique. Pendant longtemps, chaque famille européenne a ainsi eu un oncle d’Amérique. Tout ce que je dis c’est que, d’ici deux générations, chaque famille européenne va avoir un neveu ou une nièce africaine. L’Europe va s’africaniser.

Pourquoi les conditions d’une migration africaine sont-elles réunies ?

Pour trois raisons : d’abord, parce que l’Afrique connaît la plus forte croissance démographique dans l’histoire humaine et la pression migratoire y est maximale ; ensuite, parce que l’Afrique émerge de la subsistance et un nombre croissant de ses habitants peuvent réunir les moyens – au moins 2 000 à 3 000 € – pour entreprendre un voyage au-delà du continent ; enfin, parce qu’il existe déjà des communautés africaines en Europe qui facilitent l’installation des nouveaux venus.

Il est essentiel de comprendre que ce ne sont pas les plus pauvres qui migrent mais ceux qui peuvent réunir un pactole de départ et jouissent de réseaux de soutien. Des millions d’Africains sont en train de franchir ce cap. C’est en soi une bonne nouvelle. Mais, dans un premier temps, cela va accélérer les départs, en attendant une prospérité suffisante pour retenir les gens chez eux.

Nous nous mentirions sur les migrants ?

Les médias véhiculent facilement des clichés misérabilistes – de « désespérés » qui fuient « l’enfer » que serait l’Afrique – alors que la plupart des migrants viennent aujourd’hui des pays porteurs d’espoir, comme le Sénégal, le Ghana, la Côte d’Ivoire ou le Nigeria. Puis nous avons tendance à ne considérer que la phase héroïque de la migration, quand l’individu surmonte mille obstacles pour atteindre sa terre promise. Mais la migration débute par un acte défaitiste, le départ d’un Africain qui ne croit pas en l’avenir de son pays. Enfin, nous supposons que les migrants sont « sauvés » dès qu’ils touchent la terre européenne. La réalité est bien plus complexe. L’intégration est un long travail et son succès ne se révèle souvent qu’à la deuxième, voire troisième génération.

Jugez-vous la politique européenne efficace ?

L’Europe tente d’ériger un mur d’argent sur son flanc méridional pour endiguer le flot des migrants. Elle a donné 6 milliards d’euros à la Turquie pour bloquer 2,5 millions de migrants, et l’Italie négocie avec les seigneurs de la guerre libyens pour empêcher les subsahariens d’atteindre ses côtes. Dans le Sahel, l’UE promet une « rente migratoire » aux gouvernements qui retiendraient leur population. Mais cette nouvelle rente sera facilement détournée par les élites au pouvoir, et cette réponse n’est de toute façon pas à la hauteur du défi. Il faudrait passer à une autre échelle.

Quelle serait la réponse à apporter, d’après vous ?

Pour moi, le principe que l’Europe décide qui entre, et n’entre pas, dans son espace communautaire est fondamental. « On ne fait pas le compte sans l’hôte. » Cela dit, ce droit d’admission ne s’exerce pas dans le vide. Une frontière n’est pas une barrière mais un espace de négociation entre voisins qui ne peuvent ignorer les problèmes d’en face.

L’Afrique est sous pression migratoire et dans l’incapacité de créer les 22 millions d’emplois par an qu’il faudrait actuellement pour donner du travail aux primo-arrivants sur son marché du travail. Donc, l’Europe doit faire partie de la solution. Il n’en peut en être autrement même si l’Europe ne peut pas être « la » solution. Celle-ci passe aussi, urgemment, par un contrôle des naissances en Afrique.

Votre livre s’intitule La ruée vers l’Europe : n’est-ce pas un titre choc ?

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