Les « économistes à gages » sur la sellette

On a encore vu, lors de l’émission Parole de candidat sur TF1, des économistes ou journalistes économiques s’opposer de façon fielleuse et mensongère aux propos de  Marine Le Pen.

Un exemple de mensonge relevé parmi une série d’autres:

EDF et GDF.

Marine Le Pen prétend que si les prix comme celui de l’énergie augment c’est en partie à cause de la privatisation partielle de nos entreprises publiques. Le journaliste prétend qu’il n’y a pas eu de privatisation d’EDF-GDF. Or cet ancien monopole, après un changement de statut,(  la loi 2004-803 du 9 août 2004, transforme l’EPIC en société anonyme .) a bien été ouvert aux actionnaires privées dans le cadre d’une privatisation partielle comme le commandait l’Europe de Bruxelles.

 

La loi no 2006-1537 relative au secteur de l’énergieautorisant la privatisation de Gaz de France est finalement adoptée le 7 décembre 2006 après une bataille parlementaire qui verra l’opposition déposer plus de 140 000 amendements et le gouvernement menacer d’utiliser le « 49-3 » (adoption sans vote).

( voir les article: Électricté de France, Gaz de France)

 

Aujourd’hui EDF a 15 % d’actionnaires privés, et GDF 64 %.  Marine Le Pen a donc eu raison de parler d’une privatisation partielle.

De plus, le journaliste de TF1 prétend que cette augmentation est due à l’investissement nécessaire dans le parc Nucléaire. Là aussi, notre économiste oublie de parler de la loi NOME.  Cette  loi entrée en application le 1er juillet 2011  et qui vise à favoriser la concurrence dans le marché de l’électricité, a , comme le soulignait le nouvel Observateur en 2010, ouvert la voie à la hausse des prix. D’autre part, le financement des investissements dans le nucléaire peut fort bien être financé par des emprunts, puisqu’il correspond à un prolongement sur 10 à 20 ans de l’utilisation des centrales. Prétendre  comme le fait le pseudo-expert que ces investissements doivent être financés sur 5 ans c’est confondre la durée des travaux avec la durée des remboursements. C’est comme prétendre que puisque la construction d’une maison prend un an, il faut pouvoir payer les travaux en 1 an, même si la maison dure 50 ans.

Alors pourquoi cette malhonnête de la part de nos économistes médiatiques ? Peut-être parce qu’ils ont tous des intérêts dans ce système, comme le souligne l’article du Monde diplomatique dont on vous propose quelques extraits.

Pour lire l’ensemble du texte c’est ici: Le Monde Diplomatique

 

Les « économistes à gages » sur la sellette

Éditoriaux, matinales radiophoniques, plateaux de télévision : en pleine campagne présidentielle, une poignée d’économistes quadrillent l’espace médiatique et bornent celui des possibles. Présentés comme universitaires, ils incarneraient la rigueur technique au cœur de la mêlée idéologique. Mais leurs diagnostics seraient-ils aussi crédibles si ces « experts » rendaient publiques leurs autres activités ?

Cette fois, la controverse concerne la collusion entre économistes et institutions financières. Nombre d’universitaires invités par les médias pour éclairer le débat public, mais aussi de chercheurs appointés comme conseillers par les gouvernements, sont en effet rétribués par des banques ou de grandes entreprises. Un expert peut-il, « en toute indépendance », prôner la dérégulation financière quand il occupe simultanément un poste d’administrateur d’un fonds d’investissement ?

Ces liaisons dangereuses, sources de conflits d’intérêts, ne sont pas secrètes. Mais leurs bénéficiaires se gardent bien d’en faire la publicité. Avant le cataclysme de 2008, chacun s’accommodait de l’équivoque : les journalistes exhibaient leurs experts censément neutres, lesquels empochaient les dividendes de leur ubiquité sous forme de notoriété accrue et d’espèces sonnantes et trébuchantes.

Mais, depuis 2008, les accointances des économistes ne passent plus inaperçues. L’effet Dracula aura-t-il raison de cette forme intellectuelle de prévarication ? Suffira-t-il de la rendre publique pour la vaincre ? Tel est le pari de la prestigieuse Association américaine d’économie (American Economic Association, AEA).

Depuis le début de 2012, les articles publiés dans les revues scientifiques membres de l’association sont tenus de dévoiler les éventuels conflits d’intérêts impliquant les auteurs. Les économistes devront ainsi mentionner « les “parties intéressées” (1) leur ayant versé une rémunération financière importante, c’est-à-dire d’un montant total supérieur ou égal à 10000 dollars [environ 7600 euros], au cours des trois dernières années » (communiqué du 5 janvier 2012). La mesure s’appliquera également aux sommes perçues par les « proches ». A la tête de certaines des plus prestigieuses revues de la discipline, la vénérable AEA –elle s’apprête à fêter son cent trentième anniversaire– n’est guère sujette aux tocades. Sa décision a frappé les esprits.

(…) Mais l’écho de ce sursaut éthique peine à traverser l’Atlantique (2)… Dans Le Monde du 1er février, l’économiste Olivier Pastré tempête contre les projets visant à sortir de la monnaie unique européenne. Il se fixe une mission : « Expliquer aux Français les plus fragiles et les plus soumis à la désinformation quels sont les risques d’un abandon de l’euro (3). » Le quotidien du soir présente l’auteur comme « professeur d’économie à l’université Paris VIII ». Or Pastré préside aussi la banque tunisienne IMBank. Et siège aux conseils d’administration de la banque du Crédit municipal de Paris (CMP Banque), de l’Association des directeurs de banque, ainsi qu’à l’Institut Europlace de finance. C’est pourtant le « professeur à l’université » qui intervient chaque samedi matin dans l’émission de France Culture « L’Économie en questions », dont il est coproducteur.

« Voilà un exemple parfait du type de situation qui nous a conduits à réagir », commente le professeur Michael Woodford, membre du comité directeur de l’AEA, lorsqu’on lui soumet ce cas. L’association exhorte en effet « l’ensemble des économistes à appliquer les mêmes principes à toutes les publications : journaux académiques, éditoriaux, articles de presse, commentaires diffusés à la radio ou à la télévision ».

(…) Pour Patrick Artus, responsable de la recherche économique pour la banque Natixis et administrateur de Total, la thèse défendue par Woodford « a du sens aux États-Unis et au Royaume-Uni. Mais je ne crois vraiment pas qu’elle puisse s’appliquer à la zone euro », car « le nombre d’économistes liés à la finance y est très faible par rapport au monde anglosaxon (4) ». Un petit groupe, peut-être… mais très représenté parmi les experts médiatiques.

3 novembre 2011. La matinale de France Inter analyse les enjeux du G20 qui va se tenir à Cannes. Qui invite t-elle ? « Jean-Hervé Lorenzi, le président du Cercle des économistes. » Rarement présentée, cette association rassemble Jean-Paul Betbèze (chef économiste au Crédit agricole), Laurence Boone (chef économiste chez Merrill Lynch), Anton Brender (chef économiste de Dexia Asset Management), Artus, Pastré, etc. Quelques jours plus tard, sur la même radio publique, l’émission « Le téléphone sonne » « tire les leçons » de la réunion. Au micro, « Jean-Hervé Lorenzi, le président du Cercle des économistes ».

C’est également à ce titre que Lorenzi, par ailleurs conseiller du candidat socialiste à la présidentielle François Hollande, analyse le marché immobilier dans Les Echos, la chute des Bourses sur Europe 1 ou le « fabuleux destin de la France » sur RTL (5). Pourtant, cette carte de visite omet certains détails. Lorenzi siège aux conseils d’administration de PagesJaunes, d’Associés en finance, de l’Association française des opérateurs mobiles (AFOM), de BNP Paribas Assurance. Il est par ailleurs censeur d’Euler Hermes, membre des conseils de surveillance de la Compagnie financière Saint-Honoré, de BVA, du Groupe Ginger et conseiller du directoire de la Compagnie financière Edmond de Rothschild Banque.

Christian Saint-Étienne, lui, s’affiche comme professeur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) sur France 24 et comme économiste et analyste politique dans les colonnes du Point. Jamais comme conseiller scientifique du Conseil stratégique européen, un cabinet de conseil en gestion de patrimoine. Elie Cohen, lui aussi conseiller de M. Hollande, est « directeur de recherche » au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et professeur à Sciences Po sur France Inter ou dans Le Figaro.
Jamais membre du conseil d’administration des entreprises PagesJaunes ou EDF Energies nouvelles. Jacques Mistral ? Économiste dans les colonnes du Monde et sur France Culture, ou directeur des études économiques à l’Institut français des relations internationales (IFRI) dans l’émission « C dans l’air » (France 5). Pas administrateur de BNP Paribas Assurance. Daniel Cohen, conseiller de Mme Martine Aubry, se montre plus discret sur son titre de senior adviser de la banque Lazard –qui conseille par exemple le gouvernement grec sur la renégociation de sa dette– que lorsqu’il s’agit de rappeler sa qualité de professeur de sciences économiques à l’École normale supérieure et à l’université Paris-I.

Jetons de présence aux conseils d’administration de grandes sociétés (35000 euros par mandat, en moyenne, pour les sociétés du CAC 40 et la moitié pour les autres sociétés cotées, selon les chiffres de l’Institut français des administrateurs [IFA]), conférences privées (que Lorenzi, par exemple, facture 6600 euros), rédaction de rapports rémunérés… Tout comme leurs collègues américains, les économistes hexagonaux « disposent d’innombrables moyens de gagner beaucoup, beaucoup d’argent, observe DeMartino. Ils savent pourtant mieux que d’autres que rien n’est gratuit, que tout bénéfice implique un coût. Et le coût, ici, c’est la perte d’indépendance. »

« Je trouve que cela a un parfum d’années 1930, proteste Lorenzi. La question est de savoir si la manière dont vous gagnez votre vie influence votre jugement. Et cela n’est pas le cas. » Après tout, pourrait-on arguer, 2 + 2 = 4, que l’on écrive pour le compte d’une université ou pour celui d’une banque. « Sans aucun doute, répond Woodford dans un sourire. Mais la plupart des questions auxquelles sont confrontés les économistes relèvent de jugements plus subtils. Et il ne faut pas se leurrer : nos débats ont un impact direct sur certains intérêts privés. »

 

(…) Avocat dévoué à son client ou scientifique dans l’erreur, la différence s’avère parfois ténue. Or, remarque DeMartino, « les économistes jouissent d’un privilège que ne connaissent pas d’autres professions : on ne leur demande jamais de rendre des comptes de leurs bévues ». Ils en commettent pourtant.

Le 17 août 2007, la crise des subprime vient de débuter outre-Atlantique. Elie Cohen en annonce déjà la fin : « Dans quelques semaines, assure-t-il, le marché se reformera et les affaires reprendront comme auparavant » (Lemonde.fr). Six mois plus tard, sur Direct 8, Alain Minc, banquier affaires et conseiller de M. Nicolas Sarkozy, s’enthousiasme pour « l’incroyable plasticité du système » : « On nous aurait dit qu’[il] serait régulé avec un doigté tel qu’on éviterait une crise, qui aurait pu être quand même de l’ampleur des très grandes crises financières qu’on a connues dans le passé ! C’est tout de même un univers au fond très résilient. » Verdict ? « L’économie mondiale est plutôt bien gérée » (8 janvier) (7)

La même année, Lorenzi annonce que « [sa] conviction est faite » : « Le diagnostic des banques centrales a été rapide, juste et suivi d’effet. Dans une crise du marché interbancaire, elles ont su avec talent esquiver la catastrophe ; en l’occurrence, elles ont évité aux États-Unis la faillite des banques hypothécaires et permis à de grands établissements bancaires en véritable danger de réintégrer, sans risque de liquidité, une partie de leurs produits titrisés (8). »

A peine ces propos imprimés, la banque Lehman Brothers sombrait, entraînant avec elle une partie du système financier mondial. Quant à Artus, rédacteur graphomane de Flash Economie chez Natixis (cinq articles par jour en moyenne), il claironnait dans Challenges, le 28 août 2008 –deux semaines avant le krach : « L’affaire des subprime est dans le rétroviseur. » Plus tard, il tempêtera contre l’idée que les banques paient plus d’impôts et continuent à financer des économies fragilisées par la crise. « On ne peut pas tout demander aux banques », titre l’employé de Natixis dans son Flash Économie du 18 août 2011.

On pourrait s’interroger sur le rapport entre de telles erreurs de jugement et les rémunérations que perçoivent leurs auteurs. Ou exiger, avec Epstein, de rendre les économistes « responsables devant leurs collègues, la presse, leurs étudiants, les citoyens (9) ». Mais faut-il feindre de s’étonner qu’un banquier défende les intérêts des banquiers ? Or c’est bien en ces termes que Lorenzi, par exemple, envisage son activité : « Je suis ce qu’on appelle un senior banker, expliquait-il récemment. J’essaie, d’une manière générale, de développer les affaires correspondant aux différentes activités de la Compagnie financière Edmond de Rothschild (10). »

Pastré et lui ont-ils une telle mission à l’esprit lorsque, dans leur livre Droite contre gauche ? Les grands dossiers qui feront l’élection présidentielle (Fayard), paru en 2012, ils enjoignent à leurs lecteurs de « renoncer aux illusions sur l’État protecteur », de « faire enfin le pari audacieux en faveur du marché » et, surtout, d’éviter de « porter des jugements trop hâtifs » sur l’industrie bancaire ?

« A terme, redoutait en novembre 2011 M. Jean-Pierre Jouyet, président de l’Autorité des marchés financiers (AMF) et ancien secrétaire d’État chargé des affaires européennes de M. Sarkozy, les citoyens se révolteront contre la dictature de fait [des marchés] (11). » Mais les « marchés » n’exercent-ils pas déjà leur ascendant jusqu’au sein de l’AMF, censée les réguler ? Car qui conseille l’autorité que préside M. Jouyet ? Les mêmes : Olivier Davanne (cogérant de Groupama Risk Premium), Olivier Garnier (directeur adjoint de la Société générale), Ruben Lee (président-directeur général d’Oxford Finance Group), Artus, Pastré, etc.

 

(…) Louables, les dispositions de l’AMF et de Boissieu ne constituent-elles pas une réprobation implicite envers ceux qui n’en prendraient pas de similaires ? A commencer, par exemple, par les médias. Journaliste à France Info, Jean Leymarie a reçu Lorenzi les 16 décembre 2009, 24 novembre 2010 et 29 juin 2011. Connaît-il les fonctions de son invité au sein de la société Rothschild ? « Oui, bien sûr ! » Et pourtant, il ne les évoque pas à l’antenne ? « Nos auditeurs ne sont pas idiots. Ils savent bien. » Mais comment le sauraient-ils, puisque ses confrères adoptent généralement la même conduite, alors même qu’ils n’ignorent rien des multiples casquettes de leurs invités ?

C’est en connaissance de cause que Jean-Marc Sylvestre invite Lorenzi pour évoquer les dangers d’une plus forte réglementation du secteur bancaire, sur LCI (24 avril 2010) ; qu’Yves Calvi donne la parole à Michel Godet et à Saint-Étienne pour expliquer l’inéluctabilité des politiques de rigueur, dans son émission « C dans l’air », sur France 5 (9 novembre 2011) ; ou que le Financial Times ouvre ses colonnes à Summers pour tirer les conséquences de la « crise du capitalisme » (8 janvier 2012). Est-il besoin d’écouter attentivement les réponses quand on pose de telles questions à de tels invités ?

 

L’information des Français ne souffrirait peut-être pas d’une amputation trop sévère si la presse consacrait davantage d’espace –quelques lignes, quelques secondes d’antenne– à une présentation complète de ses experts : « Ce serait d’ailleurs tellement simple que je m’étonne que ce ne soit pas déjà le cas », nous répond l’économiste Hubert Kempf, président de l’Association française de science économique (AFSE), réputée « orthodoxe ». (…)

Autre cas de figure. Dans son édition du 14 février 2012, Le Monde publie, à la rubrique « International », une analyse de la crise grecque. La journaliste Claire Gatinois y cite divers économistes, tous directement liés au monde de la finance. Or pas de conflits d’intérêts ici : les fonctions sont clairement identifiées. Christopher Probyn ? « Chef économiste chez State Street, groupe financier basé à Boston » (cité trois fois). Natacha Valla ? « Économiste chez Goldman Sachs » (citée trois fois). Jésus Castillo ? « Économiste chez Natixis. » Sans compter « les experts d’UBS ». Sans doute estime-t-elle que les « économistes de banque » sont les mieux placés pour analyser une crise comme celle qui secoue la Grèce.

« Pourquoi le seraient-ils ?, objecte Postel. Sur un sujet comme celui-là, on n’attend pas des médias un déroulé très technique de mécanismes financiers obscurs, mais une interrogation fondamentale sur le statut de la dette du pays : est-elle légitime ? D’où vient-elle ? Et, sur ce plan, les économistes de banque ne sont pas nécessairement les plus compétents. »

Peut-on imaginer un économiste de Goldman Sachs affirmant que la crise grecque découle avant tout d’une dette illégitime qu’il ne faudrait pas payer ? « Non, admet Gatinois, cela me semble assez peu vraisemblable. » « Pour cet article, explique-t-elle, j’ai pensé qu’il était intéressant d’interroger des économistes de banque, plutôt libéraux, pour montrer qu’eux aussi s’inquiètent de la situation grecque. » Il s’agissait en somme de présenter, une fois n’est pas coutume, le point de vue libéral.

 

(…) Entre le 1er septembre 2008 et le 31 décembre 2011, Le Monde a cité Artus –responsable de la recherche pour la banque Natixis– dans cent quarante-sept articles (il a également signé quatre tribunes ). Plus souvent que Jacques Attali (cent trente-deux articles) et que Minc (cent dix-huit). Et beaucoup plus que Jean Gadrey (cinq articles sur les questions économiques) et Frédéric Lordon (quatre). Des proportions similaires à celle que l’on observerait dans les quotidiens Libération ou Le Figaro, ainsi que dans la plupart des magazines.

Dans ces conditions, la transparence peut-elle suffire à infléchir la tendance naturelle des professionnels de la finance à défendre… les intérêts de la finance ?

 

Le Monde Diplomatique