Politique

Les réseaux d’influence à l’assaut du pouvoir

Triomphe des énarques, notamment ceux de la Cour des comptes, revanche du Grand Orient, retour des strauss-kahniens… Ils relèvent tous la tête et s’insinuent dans les prises de décision au sommet de l’Etat.

Enquête de Marianne

La Rochelle, l’été dernier. Nous sommes à la fois à l’université du PS et à une bourse aux talents dans cette course aux rares postes clés qu’il reste encore à pourvoir. Deux amis qui ont suivi le parcours méritant des militants se croisent avant d’entrer salle de l’Oratoire. Ce sont tous deux des hollandais de stricte observance. L’un d’eux est devenu, en mai dernier, conseiller politique auprès d’un ministre. L’autre, plus jeune, est demeuré dans son département où il s’use auprès d’un exécutif démonétisé. Le conseiller fait part de sa fatigue : «Nous ne sommes pas assez nombreux…» Son interlocuteur l’interrompt et le saisit par la manche : «Eh bien, embauche-moi !» L’ami lui répond du tac au tac : «Pourquoi ? Tu es conseiller à la Cour des comptes ?»

Derrière la boutade se cache une vérité cruelle plutôt dure à avaler. Le changement dans le recrutement des cabinets, ce ne sera pas maintenant. On objectera qu’il y a belle lurette que les collaborateurs des ministres ne sont plus là pour relayer leur action politique. Ils sont là désormais pour les recadrer et même pour les… contrôler. Car, s’il est vrai que l’on assiste, aujourd’hui, à une revanche des énarques sur les avocats d’affaires aux postes de commande, on assiste surtout au triomphe de la Cour des comptes sur l’Inspection des finances. A compétence égale, c’est réseau d’influence contre réseau d’influence.

Sous Nicolas Sarkozy, c’était la bande et ses prébendes. L’ancien président réfléchissait sur le mode du casting et non des réseaux. Son obsession de court-circuiter les instances de décision, son dédain de tous les corps intermédiaires mettant dans le même sac partis, syndicats, associations et… réseaux. Pas de médias entre lui et ses sujets ! Pas étonnant si, avec François Hollande, les réseaux reviennent en force. D’abord parce que le PS, avec sa longue histoire de courants et de sous-courants, sa tradition de notables et de grands féodaux, est aussi un parti de réseaux. Ensuite, parce que la volonté affichée du gouvernement Ayrault de pratiquer le consensus et même le consensus du consensus (crise oblige) multiplie les centres de régulation et, par contrecoup, revivifie les réseaux.

Les amis de l’«oncle Hubert»

De fait, ils sont (re)devenus si nombreux qu’il faut renoncer à l’exhaustivité si l’on ne veut pas prendre le risque de se perdre en chemin. Prenons les «archaïques», c’est ainsi que les «modernes» – terme tout relatif puisqu’il étiquette les «copains» de François Hollande – désignent les mitterrandiens. Certains sont insubmersibles. Leur histoire mériterait une saga pour décrire comment ils ont été cajolés sous Chirac, instrumentalisés puis chouchoutés par Sarkozy.

On différencie en leur sein les anciens collaborateurs de Lionel Jospin, qui connaît un retour de l’île de Ré en prenant la tête de la commission sur la moralisation de la vie politique, et ceux qui furent proches de Pierre Joxe, le sourcilleux ministre de l’Intérieur. Les premiers ont un digne représentant en la personne d’Hubert Védrine, qui ne fait pas qu’alimenter en notes François Hollande. Le ministre des Affaires étrangères de Jospin, «l’oncle Hubert» comme on le surnomme, sait veiller sur ses vieilles équipes. On (re)trouve au Quai d’Orsay ses anciens directeur de cabinet et directeur de cabinet adjoint : Pierre Sellal, inamovible secrétaire général, et Denis Pietton, expert du Moyen-Orient, qui dirige désormais le cabinet du ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius. A l’Elysée, les védriniens vont aussi par deux : Paul Jean-Ortiz est conseiller diplomatique de François Hollande, et Philippe Léglise-Costa, son conseiller pour les affaires européennes. A Bercy, Pascal Brice conseille Pierre Moscovici et, lorsqu’il s’agit de nommer, en août dernier, un ambassadeur au Vietnam, Jean-Noël Poirier, védrinien injustement traité dans le passé, s’impose comme une évidence…

Loin des lambris dorés, les fameux «réseaux Joxe» ont adopté la couleur muraille et nourrissent donc les fantasmes des hauts fonctionnaires. Un de leurs hérauts est le banquier François Roussely, banquier et ancien patron d’EDF. Pendant longtemps, on créditait ces réseaux d’une grande influence au ministère de l’Intérieur. Du bluff ! La tentative du sénateur-maire de Dijon, le «hollando-joxiste» François Rebsamem, d’accéder Place Beauvau s’est soldée par un cuisant échec. En fait, c’est dans le secteur stratégique de l’énergie ou de la défense que ce réseau s’est redéployé. Il peut compter avec le nouveau patron d’Areva, Luc Oursel. Une nomination qui n’a pas déplu au président d’EDF, Henri Proglio, ami de François Roussely, ancien président d’EDF, et encore moins à Hubert Védrine, devenu conseiller d’Areva.

Le retour du Grand Orient

Si l’on retrouve autant le nom d’EDF lorsqu’on esquisse la géographie des réseaux d’influence repartis à la conquête du pouvoir, c’est que l’entreprise publique a assuré gîte et couvert à beaucoup de conseillers de Pierre Joxe. Et qu’ils forment l’ossature du cabinet du nouveau ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian. Cerise sur le gâteau, Philippe Germain, ex-EDF, vient d’être nommé porte-parole du ministère de la Défense.

Peut-on parler plus généralement d’une offensive de la franc-maçonnerie ? Ces derniers étaient représentés au sein du gouvernement François Fillon et de l’exécutif durant cinq ans, mais il s’agissait surtout de frères appartenant à la Grande Loge nationale française, traditionnellement proche de la droite et même parfois de la droite de la droite depuis que cette obédience avait servi de refuge aux soldats perdus des réseaux Pasqua. Là, on assiste au grand retour du Grand Orient de France : à l’Intérieur, Manuel Valls, qui n’a pas rendu son tablier ; à la Défense, Jean-Yves Le Drian ; au Travail, Michel Sapin ; à l’Agriculture, Stéphane Le Foll ; au Parlement, Alain Vidalies ; à l’Outre-Mer, Victorin Lurel… La liste des frères et soeurs au gouvernement est plus étendue, et peut l’être davantage si l’on y ajoute les directeurs de cabinet qui se comportent aujourd’hui comme des vice-ministres.

Pour autant, l’appartenance à la franc-maçonnerie est loin d’être un sésame. Cette dernière est traversée, et depuis bientôt vingt ans, de réseaux, parfois alliés, parfois ennemis. Un énarque, franc-maçon, spécialiste reconnu des questions militaires peut très bien être écarté systématiquement de toutes les commissions sur la défense sous le prétexte qu’il n’est pas jugé assez proche des réseaux joxistes. Que remarque-t-on quand on commence à dresser la cartographie des réseaux ?

1. La plupart de ces réseaux sont vieux : les jospinistes, les joxistes, les maçons… Ils nous renvoient, au mieux, au début des années 90. Le monde international a évolué depuis que Mitterrand revisitait le congrès de Vienne. Le monde économique a changé depuis la fameuse et fumeuse «économie mixte».

2. Ils sont frileux. Ce qui découle de la première constatation. La Cour des comptes est une noble institution pour le contrôle, elle l’est moins pour impulser des politiques novatrices.

3. Ils chassent en groupe pour maximiser les profits. De même que, sous l’ancien régime les cabales s’alliaient puis se fondaient en une seule, les orphelins de Dominique Strauss-Kahn ont rejoint les communicants d’Euro RSCG, donnant naissance par leur volonté d’entrisme aux «strauss-kistes». Le directeur général de la Caisse des dépôts, Jean-Pierre Jouyet, pourtant intime du chef de l’Etat, a dû faire bonne figure et prendre comme directeur de cabinet Stéphane Keïta, ex-chef de cabinet de DSK.

4. Ils sont presque exclusivement composés d’hommes. Ce qui n’est pas étonnant si l’on regarde les amis proches de François Hollande (promotion Voltaire, et groupe des Lorientais, regroupant les deloristes des clubs Démocratie 2000)… Plus les femmes trouvent toute leur place dans la société politique, plus les réseaux, souvent exclusivement masculins, contournent leur présence à des postes clés.

5. L’influence des réseaux se fait essentiellement «contre» ou pour contenir la poussée d’autres réseaux. Ils ne portent pas d’idées forces, de projets. Sous la Ve République, ces derniers émanent du sommet de l’Etat. Les réseaux sont des cabales. Sur le fond, qu’est-ce qui sépare l’ancien banquier Rothschild Emmanuel Macron, énarque, secrétaire général et nouvel homme fort (dit-il) de l’Elysée, et le banquier Lazard Matthieu Pigasse, énarque, les deux hommes se vouant une tenace inimitié qui n’a rien à envier à celle qui oppose Valérie Trierweiler et Ségolène Royal ?

Et c’est là qu’on en vient à un problème de fond : comment se prennent les décisions sous l’Etat Hollande ? Dernièrement, plusieurs d’entre elles sont apparues baroques, incompréhensibles, injustifiées, notamment lorsqu’il s’agissait de nominations : c’est dernièrement le cas d’un directeur de la Villa Médicis, à Rome, rudement contesté et reconduit contre toute attente, ou d’un trésorier-payeur général de Paris, nommé contre toute logique. Le président de la République donne l’impression de gérer les réseaux comme le premier secrétaire gérait autrefois les équilibres entre les courants du PS. Le problème, pour le candidat qui voulait faire rêver les Français, est qu’on ne tombe pas amoureux d’une motion de synthèse.

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