L’ex-patron de Bygmalion révèle la folie des grandeurs de Sarkozy et déclare : « L’UMP m’a mis un pistolet sur la tempe »

Les communicants préférés de l’UMP ont-ils détourné les fonds du parti ? Les comptes de campagne de Nicolas Sarkozy ont-ils été falsifiés ? Comment a éclaté l’affaire qui menace l’ancien président ? Pour la première fois, le patron de l’agence par laquelle le scandale est arrivé donne ses réponses.

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(…) Le 23 février 2012 à Lille, dans la loge digne d’une rock star qui lui a été aménagée – avec canapé, fauteuils, table basse garnie de chocolats et cloisons insonorisées – dans les coulisses du Grand Palais, Nicolas Sarkozy vient de descendre de scène après un long discours consacré à « la France qui travaille ». Il est en nage… et quasiment en transe. Devant son entourage médusé, il lance : « On va gagner, je le sens. À partir de maintenant, je veux un meeting par jour ! » Quand Franck Attal rapporte la scène à Guy Alvès, il lui dit avoir cru à une blague. Mais le président ne plaisantait pas. En quelques heures, Sarkozy, qui avait imaginé une campagne très courte avec quelques grands-messes (« L’élection se jouera avant tout sur les réseaux sociaux et les chaînes d’info », avait diagnostiqué son conseiller en communication, Franck Louvrier) a changé de stratégie. Il ne veut plus d’un blitzkrieg, sa campagne sera napoléonienne – une bataille chaque soir. Et l’intendance suivra.

(…) Après son meeting inaugural, à Annecy le 16 février, un autre a été mis sur pied à la hâte à Marseille, le 19. Dès le lendemain, l’alerte est donnée sur le montant des dépenses facturées par Event & Cie. Selon des témoignages concordants, Franck Louvrier réclame que l’on fasse appel à « d’autres prestataires, moins chers ». Le conseiller suggère une autre agence mais se heurte à l’opposition de Jérôme Lavrilleux. Le bras droit de Copé joue en effet un rôle clé dans la campagne : Sarkozy l’a choisi en personne pour en être le directeur adjoint, poste d’où il assure seul l’interface entre le parti et l’état-major du candidat.

À Bygmalion la part du lion. Jour après jour, de nouvelles dates sont rajoutées au planning du candidat. Chaque soir, les télévisions diffusent des images de foule en liesse, sur les étapes de ce tour de France improvisé.

« Comme les sondages remontent, Sarkozy en veut toujours plus », comprend Alvès qui constate que Franck Attal, le dirigeant d’Event, ne se montre plus à l’agence car il travaille « à temps plein sur la campagne ».

Sur la base des confidences de ce dernier, il en est venu à estimer que « le problème était d’arriver à faire face aux exigences du staff du candidat » – « Vous imaginez un collaborateur dire à Sarkozy : “On ne peut pas le faire, on n’a pas assez d’argent ?” Moi pas. De toute façon, je n’ai jamais vu un candidat demander des précisions sur son compte de campagne. »

8 000 DRAPEAUX TRICOLORES

Jour après jour, le matériel nécessaire (tentes, sono, projecteurs, caméras, écrans géants, chaises, podiums) doit être reloué dans l’urgence, démonté dans la nuit, acheminé en semi-remorques puis remonté le lendemain dans une autre ville par des équipes d’intermittents trois fois plus nombreuses qu’à l’ordinaire afin que tout soit prêt à temps pour le meeting, en fin d’après-midi – « Avec les chaînes d’info, tout est filmé ; au moindre plantage, tout est foutu. » Parfois, les équipements font l’objet d’une surenchère car plusieurs candidats en campagne dans la même région se les disputent. À plusieurs reprises, le transport prend du retard car le même matériel arrive d’une réunion de François Hollande pour être remis aux équipes de Nicolas Sarkozy.
Pour aller plus vite, il faut alors recruter encore plus de techniciens, trouver des cars pour les transporter, des traiteurs pour les nourrir. « Si tout avait été prévu au départ, juge Guy Alvès, on aurait pu négocier les prix, louer ce dont on avait besoin pour toute la durée de la campagne mais on n’a pas eu le choix. »

La fameuse loge réservée au candidat, par exemple, a été insonorisée in extremis avec des cloisons en bois massif sur demande expresse de son entourage, soucieux qu’il puisse y être totalement isolé des clameurs de ses propres partisans (coût : 100 000 euros). De même, 8 000 drapeaux tricolores sont commandés à une PME spécialisée trois jours avant le rassemblement parisien de la Concorde, moyennant un prix de 22 000 euros. Si l’achat avait été effectué d’avance dès le début de la campagne, ils auraient pu venir de Chine pour vingt fois moins cher.

Pour Guy Alvès, le péché originel vient de là : « C’est l’improvisation qui a fait exploser les coûts. » « Les flics m’ont dit : “Vous aviez déjà fait des campagnes, vous saviez que les dépenses sont plafonnées !” [la loi interdit au candidat de dépasser 22,5 millions d’euros]. Je leur ai répondu que nous n’avions pas à tenir les comptes du candidat. Notre job, c’était de faire ces meetings. Nous les avons faits et tout a bien marché, pas un seul incident. Pour nous, c’était une victoire tous les soirs. »

Sauf qu’à la fin février, après le meeting de Montpellier, Attal informe Alvès que la trésorerie du candidat n’a pas réglé les premières factures. Les fournisseurs peuvent patienter, ils savent à qui ils ont affaire, mais les personnels ne sont pas payés – « Ça râle », rapportent les hommes d’Event. L’argent est avancé sur les fonds de Bygmalion. Le 11 mars à Villepinte, la mise en scène est grandiose. Le candidat prononce son discours sur une avant-scène arrondie fabriquée spécialement pour donner l’impression qu’il parle au milieu de la foule, sur le modèle des meetings de Barack Obama (coût total inscrit par Bygmalion dans sa comptabilité : 1,8 million d’euros, auquel s’ajoute la part de l’autre prestataire, Agence Publics, 1,3 million).

À la fin du mois de mars, l’argent se fait toujours attendre. Attal proteste. Dans les tout premiers jours d’avril, il est convoqué par Lavrilleux. À son retour, il fonce chez Alvès. « Son visage était livide, raconte ce dernier. Lavrilleux venait de lui dire : “On ne pourra pas vous payer, sinon le compte de campagne explose.”

C’est là qu’il lui a donné la solution : on devait refaire les factures avec d’autres libellés et les présenter au parti, non plus au candidat. L’UMP avait organisé des conventions thématiques pour la campagne. Lavrilleux a dit à Franck [Attal] : “Écrivez ça sur les factures et vous serez payés tout de suite.” J’étais très en colère parce qu’on ne nous laissait pas le choix. Si on ne réglait pas nos fournisseurs, tout s’arrêtait et accessoirement, ma boîte coulait. J’ai accepté le deal. Après coup, on a dit que nous avions braqué l’UMP. La vérité, c’est l’inverse : c’est l’UMP qui nous a mis un pistolet sur la tempe. »

Dans les jours qui suivent, une poignée de factures est adressée à l’UMP pour les prestations de janvier et février. Leur montant avoisine 8 millions d’euros. Il est acquitté par l’UMP en deux virements de 3 et 5 millions d’euros, le 3 mai, après validation par le trésorier, le député Dominique Dord. Les bordereaux correspondants mentionnent la société Event et la ligne budgétaire « Elec. pres. », ainsi que les signatures de Jérôme Lavrilleux (en qualité de directeur du cabinet du président du parti), Éric Cesari (directeur général de l’UMP), Fabienne Liadzé (directrice financière) et Pierre Chassat (directeur de la communication).

La falsification est consommée peu après l’élection. Nicolas Sarkozy est battu. Avant les règlements de comptes politiques, il faut solder ceux de la campagne.

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