L’Indépendance de l’Algérie et le rôle central de la conscience islamique

Article de L’ orient Le Jour

L’action revendicative des ulémas avait rétabli la confiance des populations et « incité les élites francophones à prendre en charge le passé de leur pays ».

p010-1_178793_large

Il y a 54 ans jour pour jour, l’Algérie accédait à l’indépendance après 132 ans de domination coloniale française (1830-1962). À la brutalité de l’occupation qui, certes, revêtit des formes et une intensité variables au cours de cette période mais entraîna des déstructurations profondes au sein de la société algérienne, fait écho la résistance acharnée puisant dans le référent religieux.

De facteur culturel de résistance au colonialisme, l’islam devient l’élément fédérateur de la nation algérienne et donne naissance à un mouvement de revendication politique. L’historien algérien Mohammad Harbi a développé dans ses travaux la centralité de l’islam comme matrice de la structuration de la société travaillée par la religion depuis le VIIe siècle. La mobilisation de l’islam en situation coloniale s’inscrit donc dans une continuité historique, où la religion a régulièrement constitué un vecteur de contestation sociale. Néanmoins, la pénétration coloniale a créé une situation inédite. Tandis que jusque-là dominait une élite culturellement homogène, produite par la culture arabo-islamique, après la conquête, « la sphère culturelle devient bipolaire.

Le français devient la langue idéologique du pouvoir législateur. L’arabisation et l’islamisation étant liées, brider l’apprentissage de l’arabe revenait à limiter le pouvoir contestataire de l’islam. De dominants, les clercs lettrés passent à une position subalterne, et la religion et ses ressources passent sous le contrôle direct du colonisateur », explique l’historien algérien. Le système colonial entendait désormais inscrire partout ses références culturelles, ses institutions, son ordre à l’exclusion de tout autre. Cette situation créée par le colonialisme va très tôt cristalliser une conscience islamique, la résistance se fait à travers la restauration de l’ordre moral et le rejet des valeurs importées. La résistance des tribus jusqu’en 1847 sous l’égide de l’émir Abdelkader révèle très tôt le rôle de l’islam comme facteur de ralliement politique.

En menant une campagne de sensibilisation des tribus aux dangers que faisait peser sur la religion la conquête française, il les rallia derrière l’idée que seule la lutte armée pouvait tenir en échec une invasion aux effets dévastateurs. « L’émir Abdelkader (1807-1883), instaura un pouvoir dont il fut proclamé l’imam et bénéficia de l’investiture (allégeance) des fidèles dans des conditions qui rappellent la fondation de l’État de Médine », relève Mohammad Harbi. La promotion de l’islam dans ce contexte était de nature à raffermir le sentiment d’appartenance à une même communauté et neutralisait les antagonismes tenaces entre tribus qui luttent par tous les moyens face à l’oppression coloniale. Mais ces insurrections régionales finissent par s’épuiser « après que la société s’effondre sous les coups violents et répétés du pouvoir colonial qui s’est accaparé ses terres et ses biens, a ruiné ses artisans, a dispersé ses notabilités urbaines ainsi que ses « autorités » intellectuelles et scientifiques.

À partir de 1845, il ne s’agit plus de la destruction d’un État mais de celle d’une société », explique dans ses écrits le sociologue algérien Djamal Guerrid. Dès les années 1920, la tendance à l’affirmation identitaire se développe d’autant plus rapidement qu’elle s’articule sur le mouvement des ulémas qui prônent la liberté de l’enseignement de la langue arabe et la séparation du culte musulman et de l’État.

 

(Lire aussi : L’autre 8 mai 1945 : aux origines oubliées de la violence coloniale en Algérie)

 

Le réformisme musulman: un mouvement politique
Au cours de cette période, la religion était totalement subordonnée au pouvoir colonial qui avait annexé les habous (propriétés foncières garantissant l’autonomie du culte) et transformé le clergé en fonctionnaire à sa solde. L’administration française tente, à travers l’école (entreprise de déculturation) et l’instrumentalisation de la religion, de former une élite musulmane qui se verrait confier le rôle d’intermédiaire entre les autorités coloniales et la population.

C’est dans ce contexte que des lettrés en arabe, héritiers du courant des réformateurs, ont manifesté un grand dynamisme sur le plan de la modernisation sociale par la réforme de l’instruction religieuse et l’élaboration d’un discours en rupture avec l’assimilationisme des élites francisées. Les ulémas se regroupèrent dans une association en 1931 et fondèrent avec l’aide financière de la bourgeoisie musulmane plusieurs dizaines d’écoles fréquentées par des enfants des deux sexes.

En rappelant la centralité de la culture arabe islamique et en insistant sur la « patrie algérienne », le mouvement des ulémas formule un discours au contenu nationaliste, qui restitue une dignité symbolique sans pour autant que leur action ne déborde le cadre de la résistance culturelle. La principale figure du mouvement, Abdel-Hamid Ben Badis (1889-1940), sans aller jusqu’à remettre en cause l’occupation française en Algérie, admet cependant l’existence de la nation algérienne.

 

(Pour mémoire : En Algérie, la lutte des clans pour le partage de la Sonatrach…)

 

En réaction à Ferhat Abbas (tendance assimilationniste), en 1936, il s’exprime en ces termes : « Nous avons cherché dans l’histoire et dans le présent et nous avons constaté que la nation algérienne musulmane s’est formée et existe (…) cette nation a son histoire (…), elle a son unité religieuse et linguistique, elle a sa culture, ses traditions et ses caractéristiques (…). Nous disons ensuite que cette nation algérienne n’est pas la France, ne peut être la France, ne veut pas être la France … » La pensée politique et sociale des ulémas est imprégnée de religion, ils furent le fer de lance du combat pour l’autonomie du culte. « Malgré ses limites, l’action des ulémas a redonné confiance aux Algériens et incité les élites francophones à prendre en charge le passé de leur pays. Mais, coupées des masses rurales, ces élites considéraient la France comme leur modèle, mettaient l’accent sur la modernisation et rejetaient à l’arrière-plan la lutte de libération nationale, prise en charge par le mouvement de Messali Hadj (1898-1974) et les ulémas. »

Dès lors, la revendication de l’identité musulmane, axe privilégié de la mobilisation politique, sera reprise par le mouvement messaliste et le Front de libération nationale (FLN), acteur de la guerre de libération de 1954. La mobilisation d’un référentiel islamique a été principalement dirigée contre les élites occidentalisées frappées de disgrâce, car liées au colonialisme ou inscrites dans une stratégie de compromis et déconnectées des masses populaires. De même que la religion a constitué un facteur important dans la maturation de la conscience politique et l’irruption des masses dans le champ politique. Politisées et mobilisées, ces dernières ont joué un rôle central dans la guerre de libération nationale.

——————–
* Politologue de formation, Tayeb el-Mestari est l’auteur, notamment, d’« Analyse sociopolitique des intellectuels francophones algériens, problème d’approche théorique ». Sa réflexion porte sur la problématique des intellectuels et leur relation au pouvoir en Algérie.