L’obsession balte de Jean-Luc Mélenchon

L’arrivée de la France Insoumis au pouvoir représenterait un grand danger pour la paix en Europe.


Jean-Luc Mélenchon a un problème avec l’Europe, lié à ses positions souverainistes. Et une de ses stratégies est de faire supporter le coût de son souverainisme par d’autres pays, souvent vulnérables à l’instar des États baltes (Estonie, Lituanie et Lettonie). Hormis le caractère de politique «à la petite semaine» du procédé et une profonde méconnaissance historique, Mélenchon attise les tensions au sein d’une Europe malade du populisme. Plus grave, il foule au pied le principe de souveraineté populaire qu’il aime tant invoquer pour la France, mais qu’il semble dénier aux «petits» peuples.

Par deux fois cette année, Jean-Luc Mélenchon s’est distancié de l’Europe en s’en prenant aux pays baltes. Il y a eu le débat télévisé lors de l’élection présidentielle le 20 mars 2017 lorsqu’il a affirmé que «toutes les tensions [en Crimée, Ukraine] viennent du fait que quand l’empire soviétique s’est écroulé, personne n’a négocié les frontières avec qui que ce soit. C’est le moment de négocier les frontières».

Avant de répéter: «Il faut qu’on rediscute de toutes les frontières (avec la Russie)». Et de préciser sa pensée: «C’est une vue de l’esprit d’imaginer que la France va étendre son parapluie nucléaire sur les 28 pays d’Europe… alors elle ne peut pas participer à

des systèmes intégrés en Europe qui la conduiraient à entrer en guerre sitôt qu’un pays balte aurait un problème avec son voisin. Et ils ont des problèmes avec les Russes depuis mille ans. Alors, je préfère que l’on se tienne à une distance qui permet de faire la paix.»

Dans l’hebdomadaire Le 1 du mercredi 18 octobre 2017, Mélenchon persiste«Commençons par former un peuple souverain. Le “peuple européen”, qu’est-ce que c’est? Je ne me sens rien de commun avec les pays baltes. C’est le bout du monde, même les Romains ne sont pas allés là-bas! La grande matrice de l’Europe, ce sont les frontières de l’Empire romain.» Et il ajoute: «Il y a un million de Maghrébins qui vivent aujourd’hui en France, dont une majorité sont français! On a des familles en commun! Mais on les traite en suspects! Et on traiterait de frères de lointains Lituaniens sous prétexte qu’ils sont chrétiens! Ce n’est pas mon histoire.»

Méconnaissance historique

Mélenchon joue à un jeu dangereux. Pour des raisons floues, il s’en prend régulièrement aux pays baltes. Le problème est triple: une méconnaissance de l’histoire, l’accentuation d’un risque géostratégique –le même que fait courir Trump par son imprévisibilité, son incompétence ainsi que son tropisme prorusse– et une menace pour le projet européen.

Puisque Mélenchon aime tant l’histoire, un éclairage sur la région balte s’impose. Tout d’abord, contrairement à ses déclarations, les Baltes n’ont pas de problème avec les Russes depuis 1.000 ans. Les territoires qui constituent de nos jours la Lettonie et l’Estonie ont été incorporés à l’empire russe à la suite du Traité de Nystad en 1721 (1772 pour la Latgale).

Depuis 1629, une grande partie du territoire de la Lettonie était sous contrôle suédois. Au XVIe siècle, il avait été disputé lors de la guerre de Livonie entre la Russie et une coalition formée du royaume de Danemark-Norvège, de la Suède, de la Pologne et de la Lituanie. Avant cette date, les territoires letton et estonien constituaient la Terra Mariana (ou Confédération livonienne) dominés par l’Église et la noblesse allemande (Riga a été d’ailleurs fondée par des croisés allemands en 1201 et est restée sous contrôle allemand du XIIIe au XVIe siècle). Le nord de l’Estonie a été par deux fois propriété danoise (de 1219 à 1346, puis de 1559 à 1645). La Lituanie de son côté a été un grand-duché du XIIIe au XVIIIesiècle, puissant, allié pendant un temps à la Pologne.

Donc le «problème avec la Russie» date du XVIe siècle, en jugeant de manière large. De plus, les Romains ne sont peut-être pas allés jusqu’en Lituanie, mais les Allemands, Danois, Suédois, Norvégiens, Polonais y sont allés et s’y sont souvent installés (pour ne citer qu’eux). D’ailleurs, le drapeau danois (Dannebrog) serait tombé du ciel lors de la bataille de Lyndanisse en 1219 en Estonie.

Une Seconde Guerre mondiale tragique

À l’époque contemporaine, les pays baltes ont arraché leur indépendance à la Russie soviétique lors d’un conflit qui a perduré jusqu’en 1920. À tour de rôle, les forces estoniennes et lettonnes ont combattu l’armée rouge, les Russes blancs et les corps francs allemands pour assurer leur indépendance. Des pays occidentaux, au premier rang desquels figuraient la France et la Grande-Bretagne, ont soutenu cette lutte. Des soldats et marins français sont tombés pour défendre Riga. En 1921, Aristide Briand a même obtenu la reconnaissance de jure de la Lettonie par la Conférence des pays alliés.

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