« L’Ukraine est devenue le terrain d’affrontement des puissances américaine et russe »

Entretien avec Pierre-Alexandre Bouclay

Les conflits viennent de reprendre en Ukraine… Quelle est la situation ?

Pour comprendre, il faut remonter au 16 décembre dernier, lorsque le ministre russe des Affaires étrangères Serguey Lavrov a donné un entretien à France 24 dans lequel il reprenait le vocabulaire de Kiev, quelques jours après que Poutine l’avait lui-même fait.
Ce jour-là, Lavrov ne parle plus des « républiques populaires » de Donetsk ou de Lougansk comme le font les séparatistes mais des « oblast » (c’est-à-dire les régions) de Donetsk et de Lougansk.
C’était un signe très fort envoyé à Kiev : celui d’une volonté d’apaisement et de négociations avec l’Ukraine.
L’Ukraine avait alors pu mener une grande offensive pour récupérer le terrain perdu en juillet et en août : les séparatistes étaient sérieusement affaiblis et une sortie de crise était alors envisageable.
Mais les Américains sont intervenus : au lieu de concourir à cette sortie de crise – au pire en se taisant, au mieux en relâchant les sanctions contre la Russie –, ils ont fait exactement l’inverse. Ils sont intervenus pour renforcer les sanctions.

C’est exactement ce qu’ils avaient déjà fait en juillet dernier, lorsque Poutine avait clairement laissé tomber les séparatistes.

A l’époque, ces derniers déjà très affaiblis brandissaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « Poutine, tu nous as laissé tomber ». C’était la pure vérité et une première sortie de crise était envisageable.
Mais c’est à ce moment-là que l’avion de la Malaysia Airlines s’était crashé et contre toute forme de raison, les Américains se sont empressés d’accuser Poutine et de renforcer leurs sanctions.
En juillet comme en décembre, les Américains ont clairement empêché toute sortie de crise parce qu’ils ont poussés Poutine à reprendre l’offensive pour éviter d’être publiquement humilié. Le président russe n’a pas intérêt à poursuivre éternellement cette guerre, car il a besoin de stabiliser une région essentielle pour le commerce du gaz, mais il ne peut pas avoir l’air d’essuyer un revers face à son opinion publique chauffée à blanc.

Pourquoi les États-Unis ont-ils intérêt à empêcher toute sortie de crise ?

Il y a plusieurs années, les Américains suivaient la doctrine de Zbigniew Brzezinski, le conseiller national à la sécurité de Jimmy Carter, qui prêchait l’endiguement de l’ex-URSSpar les forces de l’OTAN. 
Depuis que les États-Unis exploitent leur gaz de schiste, ils n’ont plus besoin de cette région et ils s’étaient redéployés sur la zone Asie-Pacifique. Obama a commencé par refuser les sanctions contre la Russie et laissait pourrir la situation.
Mais les Européens ont été incapables de gérer la crise ukrainienne et les Américains ont quasiment été obligés d’intervenir. Ils y ont évidemment trouvé un intérêt.
D’abord parce que les États-Unis et la Russie ont des intérêts très divergents à travers le monde.
Ensuite à cause de l’Ukraine elle-même. Elle est quand même la quatrième réserve mondiale de gaz de schiste.
Les Européens ont bêtement offert aux États-Unis ce « far east » sur lequel il y a des millions d’euros à investir dans le BTP, la sidérurgie ou le charbon : les Américains ont naturellement fini par le prendre et ils entendent bien le garder. Pour l’instant, ils n’ont plus aucun intérêt à voir cette zone se pacifier, d’autant qu’un coin posé en Ukraine pousse l’UE à accepter le traité euratlantique. Ce qui brise durablement l’idée d’un bloc eurasiatique puissant, capable de faire pièce à l’Asie et aux États-Unis. Ils sont gagnants sur toute la ligne.

La sortie de crise dépend-elle donc des États-Unis ?

Que les choses soient claires : l’agresseur, en Ukraine, c’est la Russie ; il faut renoncer à l’angélisme russolâtre. Poutine est un grand garçon qui a un sens très aigu de l’État et veut reconstituer ce qu’a été l’Empire russe dans ses grandes heures. Il veut maîtriser l’extraction et l’acheminement des hydrocarbures de la source aux zones de distribution. Il le fait grâce à l’entreprise Gazprom qu’il avait jugée, en 2005, « plus importante que l’armée rouge au temps de l’Union soviétique » !
L’Ukraine est le lieu de transit de 65 % du gaz russe vers l’Union européenne, qui représente 50 % des revenus de Gazprom… Cette crise est donc une catastrophe pour la Russie qui veut absolument garder le contrôle de l’Ukraine.
En face, et sans angélisme non plus, à chaque fois que Poutine tente une sortie de crise, les États-Unis l’en empêchent.
La « solution » réside dans une entente entre Obama et Poutine finalement.
L’Ukraine n’est plus du tout maîtresse de ce qui lui arrive : elle n’est plus un acteur de son destin, mais un simple pion. Ce pays est devenu le terrain de jeu des deux grandes puissances américaine et russe mais ce sont les Ukrainiens qui en meurent tous les jours.