Manif contre l’islamophobie du 10 novembre 2019 : Quand les Indigènes de la République se félicitent de l’adhésion de la gauche aux revendications identitaires et racialistes des islamistes.

Analyse intéressante par les Indigènes de la République de la marche islamo-gauchiste. Les indigènes se félicitent de l’adhésion de l’extrême gauche à la lutte contre l’islamophobie, comprendre la défense de l’islamisme.  Ils considèrent aussi que cette manifestation marque un tournant dans l’histoire culturelle, racialiste et identitaires en France.


  • Une marche historique

Entre 20 000 et 40 000 manifestants rassemblés sous un mot d’ordre antiraciste, pour dénoncer l’islamophobie : c’est déjà un évènement en soi. La marche du 10 novembre a été, sur le plan numérique, sans contestation aucune, un véritable succès. Par l’ampleur du nombre, elle constitue même un moment qui fera date dans l’histoire de l’antiracisme en France. Ce succès est d’autant plus retentissant que la marche s’est fondée sur un appel et des mots d’ordre clairs contre l’islamophobie1. Bien qu’il persiste d’interminables débats sur la légitimité du mot « islamophobie », celui-ci a fini par s’imposer et même par triompher. Cette marche démontre qu’il est dorénavant un terme entériné par une grande partie de la gauche révolutionnaire et réformiste.

Elle est un succès par sa composition raciale : de très nombreux Musulmans ont fait le déplacement en famille, de banlieue ou de province avec des cars affrétés par le tissu associatif musulman. De très nombreux Blancs ont battu le pavé aux cotés des Musulmans, la plupart organisés à gauche dans des partis, syndicats ou associations.

La présence conséquente de la gauche blanche est d’ailleurs le principal trophée des organisateurs. L’ensemble de la gauche politique – d’une partie des libertaires (UCL), jusqu’à la gauche réformiste (LFI), en passant par le NPA et même, fait particulièrement étonnant, LO – a répondu présent. Si certaines organisations n’ont pas hésité à mobiliser massivement leurs militants et à défiler ouvertement sous leurs propres couleurs (NPA, LO, UCL, etc.), d’autres se sont limitées à envoyer leurs grandes figures. Une partie de la gauche syndicale, et pas des moindres, a aussi répondu présent : la CGT par exemple avec son porte-parole, Philippe Martinez. Celle-ci venait par ailleurs de publier un communiqué sans détour2.

Au-delà du nombre, l’acquis majeur de la marche est indéniablement la validation par une bonne partie de la gauche blanche, non seulement du terme « islamophobie », mais de la légitimité, et même de l’urgence, à lutter contre ce racisme. Il y avait déjà eu, avant cela, des avancées positives dans des organisations de la gauche radicale, particulièrement au sein du NPA. La marche du 10 novembre a été l’occasion pour l’ensemble des ces gauches d’entériner leur position. Elle a été, pour d’autres, un tournant inattendu, mais bienvenu. Jean-Luc Mélenchon, figure principale de la France Insoumise, en est l’exemple emblématique. Très longtemps et jusqu’à récemment réfractaire au mot « islamophobie », enfermé dans une vision anachronique de l’anticléricalisme, défenseur d’un laïcisme républicain civilisateur et tombant souvent dans un chauvinisme universaliste-blanc, il a su opérer un véritable revirement de position, puisqu’il a signé l’appel, n’a pas hésité à le diffuser, et a même participé à la marche.

Plus encore – et c’est en cela que réside la victoire principale du 10 novembre – ces organisations et personnalités politiques, Mélenchon en tête, ont, pour la plupart, résisté aux énormes pressions qu’ils subissaient. Il va sans dire que la campagne de diffamation provenait d’abord de la fachosphère et de l’aile droite conservatrice, mais elle a bénéficié d’un relais actif des sociaux-démocrates de droite (LREM et le PS), et d’une grande partie du champ médiatique dominant. Toutefois, cette marche a aussi provoqué une grande polémique au sein de la gauche, même à l’intérieur de la FI, poussant Mélenchon à clarifier sa position et même à entrer en conflit avec d’autres membres de son parti. Les désistements et reniements ont finalement été plutôt minoritaires et vivement critiqués, comme ceux d’un François Ruffin qui botte en touche de manière assez pathétique, la lutte contre l’islamophobie n’étant pas trop « son truc ».

Enfin, cette marche constitue aussi une réussite par la légitimation du Collectif Contre L’Islamophobie en France (CCIF). Alors qu’il est depuis longtemps, et encore aujourd’hui, traîné dans la boue, qu’il subit des diffamations multiples et qu’il est accusé d’être un faux nez des Frères Musulmans ou de puissances musulmanes étrangères, il tire un profit direct du succès de la marche et s’impose comme l’alter-ego des Mrap et autres LDH après 15 ans d’une stratégie de lutte méthodique et pugnace.

  • Les raisons d’un succès

Le succès de cette marche ne tombe pas du ciel. Plusieurs facteurs peuvent en expliquer la genèse : l’un, historique, lié à l’émergence de l’antiracisme politique, un autre, plus direct, lié au climat politique et idéologique de la période et enfin, un dernier, lié au compromis intégrationniste de la marche.

– L’œuvre de l’antiracisme politique

Il serait trompeur de chercher les raisons d’une telle réussite dans les derniers jours, les derniers mois, voir les dernières années. Elle est plutôt le résultat d’un combat contre l’islamophobie qui est en maturation depuis plus de 20 ans. Nous pourrions remonter jusqu’à la période coloniale pour voir les premières résistances des Indigènes face aux politiques islamophobes françaises, mais c’est particulièrement autour des années 2000, et des débats autour du voile à l’école, que nous pouvons trouver les précurseurs d’une nouvelle forme de lutte antiraciste – qui deviendra « l’antiracisme politique » – installer un nouveau rapport de force sur le champ politique français, et dont le 10 novembre 2019 est l’un des points d’orgue.

En effet, après les désillusions qu’ont suscité les années suivant la marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, dont les combats ont été vidés de leurs substances par la gauche institutionnelle, l’antiracisme a été anesthésié pendant plusieurs années par un antiracisme moral et inoffensif dont le principal ordonnateur était le PS et le principal outil, SOS Racisme. Il aura fallu attendre le début des années 2000 pour voir émerger, autour de la question du voile à l’école, une nouvelle génération de militants et penseurs antiracistes qui ont complètement régénéré les luttes de l’immigration en France. Ces derniers n’ont plus abordé la question de la race et du racisme à partir d’un point de vue moral, mais ont théorisé la discrimination raciale avant tout comme le produit d’un système – non de comportements individuels – et ont visé l’Etat comme principal lieu de production du racisme.

C’est durant cette période que des figures intellectuelles non blanches comme Tariq Ramadan se rapprochent de la gauche radicale, entraînant avec elles des collectifs musulmans comme le CMF et où des militants blancs comme Pierre Tevanian (via le site LMSI) – inspiré par les luttes du MIB -, Vincent Geisser à qui on doit le livre « la nouvelle islamophobie », Alain Gresh, journaliste au Monde Diplo ou bien Christine Delphy, figure emblématique du féminisme matérialiste vont s’investir dans la lutte contre ce racisme spécifique, il faut le dire, dans un grand désert politique. C’est autour du collectif « Une école pour toutes et tous », la commission « Islam et laïcité », « Les féministes pour l’égalité », puis plus tard, « Mamans Toutes Egales », que ces forces vont converger et politiser la question de l’islamophobie. Du côté des Indigènes, ces années marquent aussi une forte mobilisation et un renouveau, avec l’essor de nouveaux médias communautaires comme Oumma.com, et la naissance de nouvelles organisations antiracistes crées et contrôlées par les concernés eux-mêmes. Le contexte particulièrement islamophobe de la période pousse à la création du CCIF en 2004 et permet d’élargir la réflexion sur le racisme en général. La Brigade Anti-Négrophobie ou la Voix des Rroms apparaissent en 2005. C’est aussi cette année que naissent les indigènes de la république (MIR puis PIR) qui imposent la question décoloniale en France et créent les conditions de l’apparition de l’antiracisme politique en rupture avec l’antiracisme « universel » représenté par la LDH et le Mrap.

Le succès de la marche du 10 novembre doit ainsi être directement relié à ce combat mené par l’antiracisme politique depuis une quinzaine d’années. C’est ce dernier qui a imposé la question de la race et du racisme comme système de domination. C’est aussi lui qui s’est battu durant des années pour que la lutte contre l’islamophobie devienne un combat antiraciste aussi légitime qu’urgent. Enfin, c’est lui qui, après de multiples débats, polémiques, et controverses, à poussé peu à peu la gauche à prendre en considération la question raciale, et donc à en faire un enjeu politique dans le champ politique blanc.

– Haro sur l’islamophobie « antirépublicaine » !

La forte mobilisation du 10 novembre s’explique aussi par le contexte politique et idéologique actuel. Si les organisations de gauche ont enfin répondu à l’appel, c’est d’abord parce qu’il n’est plus possible de fermer les yeux sur la réalité et la violence de l’islamophobie. L’humiliation, devant son fils en larmes, d’une maman portant le voile, et la tentative d’attentat quelques jours après à la mosquée de Bayonne – quelques mois seulement après celui de la mosquée de Brest -, ont provoqué une vive émotion et scandalisé une partie non négligeable de la population.

Mais il ne faut pas oublier que ces actes sont signés de l’extrême-droite, ce qui repousse les frontières de l’émotion légitime. Il faut aussi rappeler que le gouvernement d’Emmanuel Macron a procédé à un durcissement de son discours, que ce soit sur la question de l’immigration, mais aussi de l’islamophobie. Christophe Castaner, ministre de l’intérieur, a appelé à une « société de la vigilance », en encourageant à surveiller les concitoyens musulmans et leur susceptible radicalisation, tandis que le ministre de l’Education Nationale, Jean-Michel Blanquer, a multiplié les sorties islamophobes, déclarant notamment que « le voile n’était « pas souhaitable dans notre société ». Ces deux éléments (passage à l’acte de l’extrême droite + virage islamophobe du gouvernement) sont cruciaux pour expliquer la forte mobilisation qui s’en est suivie. En effet, l’extrême-droite et le gouvernement de Macron ont servi de catalyseur et même d’alibi : ils ont permis de pointer deux ennemis naturels et concurrentiels de la gauche : l’extrême droite et le gouvernement honni de Macron contre lesquelles les diverses gauches tentent de se reconstituer. C’est aussi un solde de tout compte : l’islamophobie de gauche en sortira indemne. N’oublions pas en effet que la FI avait glorieusement inauguré sa rentrée avec un scandale islamophobe lors de ses journées d’été et que LO continue de stigmatiser le voile à longueur de sorties médiatiques. Pour résumer : il y a une islamophobie « républicaine » plus ou moins respectable et une autre, anti-républicaine, qui ne l’est pas.

– L’approche des municipales

Il serait toutefois naïf de trouver les raisons de la participation massive de la gauche dans la seule prise de conscience du danger islamophobe. Sans remettre totalement en cause l’altruisme et l’esprit de solidarité qui peut habiter de nombreux militants de la gauche à l’égard de leurs concitoyens musulmans, nous ne pouvons faire comme si l’approche des municipales n’avait eu aucun poids dans cette épiphanie. Pour conquérir les villes fortement indigénisées, il devenait stratégique pour les partis en campagne de montrer leur intérêt pour des problématiques identifiées comme prioritaires par leurs habitants.

Si l’on se penche, par exemple, sur la liste des députés de la France Insoumise, nous pouvons remarquer qu’un certain nombre sont des élus de territoires populaires et Indigènes. Sur 17 députés, 5 sont des élus de la Seine-Saint-Denis. La stratégie de conquête des « quartiers populaire », dont Eric Coquerel est le principal instigateur et que Mélenchon tend à rallier, ne semble donc pas dénuée de tout intérêt pour la FI3. Elle constitue même un enjeu principal, du moins au niveau des élections locales. Ainsi, du point de vue électoraliste, il est essentiel pour certains leaders de la FI de se positionner sur la condamnation du racisme antimusulman, notamment pour ravir au PCF – son principal concurrent – ses bastions de l’ancienne « ceinture rouge ». Enfin, on peut aussi penser que Jean-Luc Mélenchon est influencé par d’autres figures de la gauche à l’échelle internationale, comme Bernie Sanders ou Jeremy Corbyn qui prônent l’alliance des classes populaires et qui dans cette optique assimilent et finissent pas adopter une partie des revendications portées par les indigènes de leur pays respectifs.

Quant au mouvement syndical, dans un climat de tension sociale extrême et compte-tenu de l’importance stratégique de l’unité du mouvement ouvrier à la veille d’un mouvement de grève décisif, il ne pouvait pas se faire grossièrement manipuler par les manœuvres islamophobes d’un gouvernement qui escomptait briser une dynamique d’union avec les strates indigènes du monde ouvrier. C’est ainsi que l’unité antiraciste des grévistes a été sauvegardée au grand bénéfice du mouvement social et c’est tant mieux.

– Le désespoir des Musulmans de France

Nous avons jusque-là insisté sur la mobilisation de la gauche blanche et de ses militants, mais il est à noter que les Musulmans étaient présents en nombre. Deux éléments majeurs permettent de l’expliquer. Tout d’abord le contexte islamophobe, soit 4 ans d’Etat d’urgence, d’assignations à résidence et autres formes de répression. Entre les incessants débats sur le voile, le communautarisme, l’islamisme ou bien le grand-remplacement, les Musulmans subissent déjà depuis plusieurs années une radicalisation de l’islamophobie. Mais lors de ces derniers mois, celle-ci a passé un cap, tout d’abord avec l’humiliation de la maman enlaçant son enfant en pleurs, qui a incarné symboliquement le désarroi de la communauté musulmane, ensuite avec le virage identitaire et clairement islamophobe du gouvernement, avec Blanquer et Castaner à l’offensive, et surtout avec les attentats qui visent les musulmans en France mais aussi dans le monde entier. Car si la gauche blanche retient l’attaque de la Mosquée de Bayonne, les Musulmans n’oublient pas l’attaque de la mosquée de Brest en juin dernier, dont l’imam Rachid Eljay et un fidèle ont été victimes ni celle de Christchurch en Nouvelle-Zélande. Dans une telle situation, il n’était plus possible pour les Musulmans de rester passifs. Ils ont d’ailleurs été à l’initiative de deux rassemblements précédant le 10 novembre, évènements auxquels la gauche avait brillé par son absence : celui des Mamans de Mantes-la-Jolie4 (sauf le NPA qui a pris la parole) et celui du site Islam et Info5. C’est ici que réside l’une des clefs de compréhension de la réussite du 10. Si cette marche a réussi à mobiliser plus d’Indigènes, c’est parce que la gauche « respectable » y participait, autrement dit la gauche réformiste. Avec la présence de grandes organisations de gauche, comme la FI, ou de figures importantes de ce camp politique, comme Mélenchon ou Martinez, les non-Blancs ont su qu’ils participeraient à une marche « protectrice ». Par son parrainage implicite, la gauche a permis de rassurer les Indigènes, mais aussi de leur garantir que la marche serait audible, médiatisée, et surtout crédible, ce qui donne de l’espoir et qui démontre s’il le fallait que la lutte pour l’autonomie n’est pas gagnée. Cela dit, c’est aussi la participation des grands ténors de la gauche qui a stimulé les médias et provoqué la polémique. C’est à elle qu’on doit la propulsion de la marche dans l’agenda publique et par conséquent la forte participation.

Pour terminer sur les principales raisons du succès de cette marche, il est nécessaire de s’attarder sur son caractère intégrationniste. C’est cet aspect qui explique le consensus qu’elle a créé à gauche mais qui constitue pour nous la véritable pierre d’achoppement.

  • Le prix de l’unité

– Une marche intégrationniste

Les expressions de fierté et de dignité musulmanes ont été nombreuses : « Nous sommes fiers d’être ce que nous sommes », « nous sommes fiers des combats de nos anciens », « nous n’avons pas à avoir honte de ce que nous sommes ». Il y a même eu un courageux et téméraire « Allahou akbar » psalmodié pendant le parcours mais cela n’a pas suffit à dominer la dynamique intégrationniste de l’évènement .

Certes, le choix, par les organisateurs, d’une orientation intégrationniste n’est pas dénué de tout intérêt. Il a permis de faire consensus, de rallier une grande partie de la gauche blanche à un mot d’ordre antiraciste et de mobiliser de nombreux Indigènes, enhardis par la présence de cette dernière. Dans un contexte national mais aussi international de radicalisation du suprématisme Blanc, dont l’islamophobie est l’une des manifestations les plus violentes, les initiateurs ont certainement pensé qu’il fallait réunir un front large pour marquer une opposition forte et déterminée à cette dynamique. Déjà attaquée par le reste du champ politique et médiatique, la marche pouvait difficilement adopter des mots d’ordres plus radicaux sans mettre en péril le fragile consensus. Les organisateurs devaient ainsi obligatoirement présenter une forte dimension intégrationniste s’ils souhaitaient marquer le point.

Le caractère intégrationniste de la marche s’est d’abord matérialisé par la présence notable de drapeaux bleu-blanc-rouge en tête de cortège qui sont d’habitude bannis de l’antiracisme politique comme ils le sont des rangs de la gauche radicale. Lors des différentes manifestations syndicales de ces derniers jours, et si nous faisons exception de quelques gilets jaunes l’arborant fièrement, le drapeau français se fait plutôt rare. Outre les drapeaux tricolores, la Marseillaise a été entonnée plusieurs fois pendant le parcours. Pis encore, certains organisateurs eux-mêmes, durant les prises de paroles, l’ont faite chanter aux manifestants, tandis que les autres l’entérinaient, paraissant oublier les signifiants chauvins, nationalistes et identitaires de cet hymne. Ce regain de patriotisme interroge. N’est-ce pas l’illustration parfaite que les Indigènes de France doivent en faire plus pour prouver leur « francité » ? A la décharge des organisateurs, la spontanéité intégrationniste des indigènes les mène souvent à montrer patte blanche surtout lorsque la direction politique de l’événement le permet. Nous sommes donc autorisés à en déduire que la dépendance vis à vis des forces chauvines de gauche couplée à l’intégrationnisme indigène, le tout associé à une direction qui s’éloigne des fondamentaux de l’antiracisme politique créent ce résultat.

Autre marqueur de l’intégrationnisme qui habitait l’évènement : les slogans et chants durant la marche. Plusieurs slogans scandés soit par les organisateurs soit par certains cortèges nous ont particulièrement interpellés. Le plus significatif étant celui en tête de cortège chantant les louanges de la laïcité et « l’amour » des musulmans pour celle-ci : « Laïcité on t’aime, tu dois nous protéger ». Ce slogan symbolise toutes les ambiguïtés de la marche. Il fait des Musulmans des créatures vulnérables sans le moindre pouvoir, incapables de se défendre et cherchant une protection : la gauche, la République et ses valeurs et occulte la véritable nature de la laïcité comme instrument de contrôle social des Musulmans.

Mieux encore : lors des prises de parole, Saïd Bouamama, l’un des organisateurs et militants historique des luttes de l’immigration, fait cette déclaration stupéfiante : non seulement, il reprend à son compte le « Nous sommes la Nation, nous sommes la république » cher à Mélenchon mais déclare  en substance que cette marche est l’héritière directe de la marche pour l’égalité et contre le racisme. S’il existe effectivement des traits en commun entre les deux marches, Bouamama ne peut pas ignorer la dimension fortement anti-coloniale et pro-palestinienne de la marche de 83, les keffiehs ayant été arborés tout le temps de la marche en souvenir des massacres de Sabra et Chatila. S’il y a un point qui distingue fondamentalement la marche du 3 décembre 83 de celle du 10 novembre 2019, c’est que la dernière, à quelques évocations près en fin de manifestation, a tout bonnement sacrifié l’anticolonialisme et l’anti-impérialisme, grands absents de l’appel, alors que ces dimensions structurent les manifestations indigènes depuis les mobilisations des travailleurs immigrés des années 60 jusqu’aux Marches de la dignité. Nous ne pouvons penser que cette omission soit involontaire car parmi les initiateurs, la plupart sont anti-impérialistes. Cette disparition est donc directement liée au choix stratégique de rallier la gauche la plus proche du pouvoir, car il faut convenir qu’il serait plutôt paradoxal d’exprimer en même temps une volonté d’être « la Nation », tout en s’opposant à l’impérialisme de cette même Nation.

Last but not least, la notion de « racisme d’Etat » s’est volatilisée tandis que la loi de 2004 a été entérinée. La manifestation a en effet tourné principalement autour de la question du racisme anti-musulman, délaissant les autres formes de racisme, comme la négrophobie ou la rromophobie. Il va de soi que l’actualité islamophobe imposait une marche spécifique contre l’islamophobie. La chose ne fait pas débat ici mais rien n’empêchait une allusion dans l’appel au racisme d’Etat ne serait-ce que pour donner toute sa substance au racisme islamophobe. L’islamophobie est au contraire isolée des autres formes de racisme, mais aussi des autres formes d’oppressions étatiques dont sont victimes les Indigènes, comme les violences policières. Pourtant, lors des précédentes manifestations, les acteurs de l’antiracisme politique n’ont cessé de le répéter : s’il existe effectivement des spécificités à chaque forme de racisme, elles restent malgré tout intrinsèquement liées, et découlent toutes du racisme d’Etat. La mise sous cloche de cette question est toute sauf fortuite tout comme celle de l’abrogation de la loi de 2004.C’est sûrement le point le plus significatif et le plus douloureux : lorsqu’on observe plus précisément les mots d’ordre de l’appel, de la marche et les déclarations en fin de manifestation, on constate que la loi du 15 mars 20046 a purement et simplement été ignorée. Il faut l’admettre, il est impossible de proclamer le caractère islamophobe de cette loi, mère de toutes les dispositions de l’arsenal juridique islamophobe, et surtout de demander son abrogation, tant elle fait consensus au sein des forces dominantes de gauche dont la plupart ont milité pour son adoption. C’est ici que la gauche réformiste qui garde un large rapport de force en sa faveur nous fait avaler la pilule amère d’une loi scélérate et raciste et marque un point contre la puissance indigène.

– Des imams et organisations musulmanes écartées

Le choix stratégique d’un large front est coûteux. Ainsi pour garantir l’unité avec la gauche, il a fallu aussi sacrifier des indigènes.

Du côté des organisations et personnalités musulmanes, certaines ont été refusées ou écartées. L’imam Abu Anas, pourtant signataire de l’appel, a dû se retirer sous la pression. Une ancienne vidéo d’un de ses prêches, déterrée comme à l’accoutumée par la fachosphère, dans lequel on peut le voir tenir des propos sexistes, a provoqué un scandale dans la gauche, et même au sein des signataires de l’appel. Caroline de Haas est même allée jusqu’à demander le retrait de sa signature. Face à cela l’imam Abu Anas s’est d’abord excusé, expliquant qu’il avait évolué, mais cela n’a pas suffi. Les organisateurs lui ont fait comprendre que sa participation était « compliquée ». Il a fini par céder. Quand bien même les propos tenus par cet imam aient pu légitimement déplaire à des militants progressistes, il est étonnant, dans le cadre d’une manifestation contre l’islamophobie, que les organisateurs aient été si peu conciliants envers un imam qui affirme pourtant regretter ses propos. Ils auraient pu prendre exemple sur Mélenchon lui-même qui, pour justifier le maintien de sa signature auprès d’individus infréquentables, avait fait cette pirouette : lors des manifs « Je suis Charlie », il n’avait pas hésité à défilé aux côtés de fascistes comme Orban ou Netanyahou. Outre, une équivalence scandaleuse entre des chefs d’Etat et des criminels de guerre et de simples imams en situation minoritaire, aussi conservateurs soient-ils, il semblerait que cet argument, même fallacieux, n’ait pas aidé les organisateurs à prendre exemple et à assumer la présence de cet imam ou de donner la parole à Islam et Info7 dont le responsable, Elias d’Imzalène, affirme : « Il demeure qu’il m’a clairement été signifié par ces organisateurs représentant des « acteurs musulmans » que je devais m’abstenir afin d’éviter que leurs amis de gauche ne les lâchent… »

Nous touchons là une autre grande limite de la marche, qui découle directement de son intégrationnisme : sa lutte contre l’islamophobie semble se cantonner aux Musulmans les plus « progressistes ». Dans la logique de faire consensus, la marche a dérivé de plus en plus vers une défense d’un islam progressiste et libéral, compatible avec le modèle républicain français. L’accent était donc mis, comme nous l’avons déjà souligné, sur l’attachement qu’auraient les musulmans français pour les valeurs de la République, mais aussi pour celles du camp progressiste. Cette orientation a une limite dangereuse : comme il s’agit de combattre l’islamophobie « antirépublicaine » cela signifierait que l’islamophobie visant des musulmans « réactionnaires », serait déjà plus légitime. Sachant que, dans l’atmosphère islamophobe actuelle, un musulman « réactionnaire » est souvent un musulman qui applique un lecture trop « traditionnelle » et pas assez « éclairée » de l’islam, cela revient à dire que les musulmans trop « musulmans », que ce soit dans une pratique trop « rigide » et « littéraliste », ou dans une apparence trop « voyante » et « communautaire », mériteraient moins que l’on se batte pour eux. Car, dans les faits, c’est en particulier à l’encontre de ce type de musulmans, jugés trop « radicaux » que la campagne islamophobe se dirige en priorité.

– Le PIR écarté

La plupart des organisateurs de la marche, mis à part le comité Adama et Taha Bouhafs, évoluent, avec le PIR, dans le camp de l’antiracisme politique. Nous pouvons citer Madjid Messaoudene élu de gauche à Saint Denis, Said Bouamama et le FUIQP, Omar Slaouti porte-parole du collectif Rosa Parks, Marwan Muhammad, porte-parole de la plateforme « Les Musulmans » et le CCIF. On peut même citer le NPA qui a toujours été partie prenante des fronts créés par les acteurs de l’antiracisme politique. Tous font partie de cette famille de l’antiracisme français à qui on doit notamment les marches de la dignité, les conférences internationales contre l’islamophobie, les meetings post attentats, condamnant le terrorisme mais critiquant les unions sacrées islamophobes…

Ainsi, la mise au ban du PIR n’est pas un hasard. Pour s’unir il faut exclure et comme il fallait harponner les gros poissons, il allait de soi que le PIR n’était pas le meilleur appât, loin de là. Tout comme « Paris vaut bien une messe », Mélenchon et la CGT valent bien l’exclusion de l’organisation politique la plus clivante et la plus redoutée de la gauche blanche.

Ainsi, non seulement le PIR n’a pas été convié aux réunions de préparation, mais sa signature n’a jamais été enregistrée sans qu’aucune explication ne soit jamais donnée. Inutile de rappeler ici notre CV dans la lutte contre l’islamophobie. Il est connu de tous. Nous voilà dans une situation ubuesque où des Musulmans et des organisations luttant contre l’islamophobie se voient bannis de la respectabilité militante pendant que d’autres, connus pour leur islamophobie latente et loin d’être résolue y sont accueillis comme des messies.

Ne soyons pas de mauvaise foi : le rapport de force que le militantisme indigène a su instaurer en 15 ans n’est pas suffisant pour faire bouger les lignes à la hauteur de nos espoirs. Nous connaissons parfaitement l’état des rapports de force comme nous reconnaissons le dilemme qui consiste pour les organisateurs à trancher. Cela passait entre autres par le sacrifice du PIR. Le calcul s’est avéré payant. La lutte contre l’islamophobie s’en est trouvée légitimée et c’est ce qui compte à ce stade.

Nous ne pouvons cependant passer sous silence un manque de vision et un manque d’éthique manifeste de la part de militants indigènes avec lesquels nous collaborons depuis de longues années. Le PIR est suffisamment responsable et stratège pour accepter, dans le cadre d’une politique concertée, de se retirer d’une plateforme si les différents acteurs acceptent de compenser l’abandon ponctuel d’une ligne décoloniale (donc anti-intégrationniste) par le maintien dans d’autres cadres des objectifs de l’antiracisme politique. Tout cela dans le respect des parties et dans le cadre d’un gentlemen agreement. Rien de tout cela n’a été proposé. Ni la fraternité militante, ni la vision a long terme n’ont été au rendez-vous. Dont acte.

Enfin, nous n’arrivons pas à trouver d’explication, sur le plan politique, au refus de la signature et de la prise de parole du Collectif de défense des Jeunes du Mantois, une organisation rassemblant pourtant des jeunes et des mamans de Mantes-La-Jolie pour lutter contre les violences policières. Le PIR est-il contagieux à ce point qu’il faille aussi punir ceux qui lui sont proches ? Si l’on en croit le bilan fait par les mamans de Mantes-Jolie8, la plupart des organisateurs non blancs de la marche du 10 novembre ont refusé de signer et de soutenir leur appel. Il s’agissait pourtant du seul évènement authentiquement décolonial de la période. Il suffit de lire l’appel pour s’en convaincre9. A la lumière des faits exposés ci-avant, nous laissons les lecteurs tirer leurs propres conclusions.

  • La FI : une stratégie « indigéniste » payante

Les organisateurs ont beaucoup insisté sur l’autonomie de la marche. Pourtant, si celle-ci était bien réelle, ils n’auraient pas été obligés de faire autant de concessions, que ce soit sur l’orientation idéologique, mais aussi sur la mise au banc de certaines figures du champ antiraciste et musulman. Pour autant, cela ne signifie pas qu’ils soient soumis à cette gauche. Les progrès de la « puissance indigène » leurs permettent en effet de négocier avec un rapport de force plus favorable. Il est important de souligner ici que les acteurs de l’immigration et des quartiers ne sont pas de simples marionnettes, qu’ils défendent un projet ou une cause et font leurs propres calculs, légitimes ou pas. Ainsi, ce qui va caractériser les acteurs indigènes de cette marche, c’est que la gauche et/ou le monde institutionnel font partie intégrante de leur stratégie et que l’alliance prend le pas sur l’autonomie.

– Madjid Messaoudene, qui fait figure d’organisateur principal, se présente comme un élu de gauche de Saint-Denis et est membre de « Faire Saint-Denis en Commun », liste « citoyenne » initiée par la France Insoumise. Il fait donc campagne pour les prochaines municipales.

– Omar Slaouti se présente en tête de liste sous la bannière d’une liste citoyenne « Argenteuil tous ensemble ! » avec une colistière LFI et a obtenu le soutien de LFI, du PCF, du NPA, de GénérationS, de la gauche démocratique et sociale…10.

– Ancien membre de LFI, Taha Bouhafs a été candidat sous cette étiquette aux élections législatives de 2017. Il a annoncé avoir quitté le mouvement en février 2019 mais paraît toujours proche de certaines de ses figures, et notamment d’Eric Coquerel qui a été son directeur de campagne. Il gravite aujourd’hui encore dans ces milieux, travaillant pour le média « Là-bas si j’y suis ».

– Pour ce qui est du comité Adama, et notamment depuis son compagnonnage avec des intellectuels comme Geoffroy de Lagasnerie, il ne cache pas sa volonté d’incarner « une nouvelle gauche » et de travailler en collaboration avec de multiples organisations et figures qui souhaitent elles aussi procéder à une régénérescence de la gauche d’où un rapprochement avec diverses organisations progressistes, féministes, LGBT et écologiques.

– Quant au CCIF et la Plateforme LES Musulmans, nous sommes face à une logique différente. Tout en préservant leur autonomie, il nous apparaît que leur objectif est moins de s’arrimer à la gauche que de devenir des interlocuteurs légitimes des institutions.

Comme l’a rappelé Houria Bouteldja quelques jours avant la marche, « aucune force de gauche ne cherche à récupérer la lutte contre l’islamophobie. Elles y sont toutes acculées, contre leur gré et contre leur tendance profonde et même contre leurs priorités. Les grandes organisations vont devoir assumer ce pas et leurs adversaires les plus acharnés vont le leur faire payer. Du point de vue de Mélenchon, cette signature est un véritable acte politique car il va diviser son propre camp, comme galvaniser ses adversaires les plus hargneux. » Pourtant, si l’on devait faire le bilan comptable de la marche du 10 novembre, nous pourrions dire que de la gauche Blanche, la France insoumise, est la principale bénéficiaire. On pourra se désoler au passage que Clémentine Autain, dont l’engagement contre l’islamophobie est ancien, se soit faite coiffée au poteau par un Mélenchon longtemps (et toujours ?) islamophobe. C’est que LFI a déjà plusieurs longueurs d’avance. C’est au lendemain de la défaite des présidentielles qu’Eric Coquerel dresse ce bilan : les 600 000 voix qui manquaient à Mélenchon pour la magistrature suprême, c’est auprès des habitants des quartiers qu’il aurait fallu les chercher. Depuis, la stratégie de conquêtes des banlieues s’est confirmée. On apprendra dans un entrefilet du Point, que « La FI a mandaté Eric Coquerel pour organiser des Etats généraux des quartiers populaires à Epinay11. » Et que « pour assurer la « diversité » de l’auditoire et remplir la salle, le député du 9-3 a demandé à Youcef Brakni (comité Adama) et à Taha Bouhafs d’aider le mouvement de Jean-Luc Mélenchon à mobiliser les réseaux de banlieues à commencer par les proches du parti des indigènes de la république. » L’idée-force qui se confirme avec la multiplication des « listes citoyennes » aux municipales dans les villes de forte immigration (têtes de listes indigènes avec le soutien de l’appareil FI ou d’autres forces politiques) est, tout d’abord de gagner la confiance des habitants des quartiers en composant avec un programme et des acteurs relativement indigénisés – ce n’est donc pas un hasard si nous retrouvons parmi les principaux organisateurs de la marche un certain nombre de ceux qui ont répondu présent à l’appel de Coquerel. Et ensuite de rallier les quartiers à une stratégie plus large de conquête du pouvoir présidentiel. Ces efforts seront-ils couronnés de succès ? Il est trop tôt pour le dire mais il est certain que Mélenchon a su gagner une place dans le cœur des Musulmans. Il va sans dire cependant que les Municipales auront vraiment valeur de test.

  • Une autonomie menacée

L’histoire entre la gauche blanche et les indigènes est une histoire conflictuelle marquée par la duplicité. Fort de cette mémoire, le PIR n’accordera aucun blanc seing à la France Insoumise ni à aucune autre organisation du champ politique blanc. Il est impératif d’être vigilant, tant l’engagement de la FI est fragile. Nous avons souligné que sa participation à été rendue possible par le fait que les principaux responsables des actes islamophobes venaient de l’extrême-droite, et par le virage identitaire du gouvernement Macron. Mais il ne faut pas oublier que celle-ci ne s’est pas faite sans difficultés. Des débats se sont fait entendre même au sein de la gauche blanche radicale. Des responsables politiques comme François Ruffin, ont exprimé leurs réticences, et une partie de la base, plutôt chauvine et laïcarde, ne semble pas convaincue par ce choix. Enfin, comme nous l’avons rappelé, l’approche des municipales, aux enjeux bien particuliers pour la gauche qui se présente à ce scrutin, à certainement joué dans la prise de décision. Mais, cette direction va-t-elle tenir jusqu’aux présidentielles, dans lesquelles les musulmans représentent une moins grande part de l’électorat, et ont une plus grande tendance à l’abstention ? la FI pourra-t-elle résister à son chauvinisme face à un RN puissant qui compte bien siphonner l’électorat des « petits-Blancs ». Surtout, ce fragile consensus à gauche sur l’islamophobie est-il capable de tenir si jamais un autre attentat arrivait ? Nous l’espérons mais rien n’est moins sûr.

Ainsi, mettre toutes ses billes dans une alliance avec la gauche sans contrepoids, c’est se jeter dans la gueule du loup. L’autonomie du mouvement décolonial et les progrès qu’elle a pu apporter sont suffisamment tangibles pour convaincre de la nécessité de la renforcerIl faut pourtant l’admettre, la vampirisation des cadres issus de l’antiracisme politique fait reculer cette perspective. L’écrémage opéré en grande partie par la FI dénude l’antiracisme d’une partie de ses forces vives. Ainsi, si c’est le rapport de force imposé par l’antiracisme politique qui a permis la réussite de cette marche, c’est aussi lui qui en est la principale victime. Et pour identifier les garants de cette autonomie, il suffit de voir qui a été exclu.

Si l’antiracisme politique y a perdu ses plumes, qu’en est-il de la notion de Oumma ? Peut-on réellement lutter pour la dignité musulmane sans remettre en cause l’Etat-Nation ? Peut-on réellement lutter contre l’islamophobie française sans lutter contre l’impérialisme français et l’idéologie de la « lutte contre le terrorisme » qui est son véhicule et qui pille les pays du sud et pousse leurs habitants à l’exil et à la mort ? La logique nationale pousse l’Indigène à se défaire de toutes ses particularités, à renier son passé, ses valeurs, son environnement originel et ses coutumes, pour adopter les valeurs de l’identité française qui sont moins une tradition que le corpus idéologique de la modernité occidentale : le nationalisme et le libéralisme. Mais plus encore, il ne lui suffit pas d’abandonner son identité première pour en forger une nouvelle, il doit en plus sans cesse prouver à ses concitoyens qu’il est définitivement intégré, en déployant constamment des efforts pour les rassurer, leur affirmer qu’il est bien l’un des leurs, tout en gardant en tête qu’il ne l’est pas complètement. Comme le souligne Erving Goffman, « que l’individu stigmatisé puisse se laisser prendre à trop présumer de l’acceptation polie qu’on lui accorde, voilà qui en montre bien le caractère conditionnel ». Mais, quand bien même ils devraient choisir de renoncer à son identité, en optant pour « l’intégration », nous n’avons nulle connaissance d’expérience historique, dans le cadre de l’Etat-Nation moderne, où les sujets racialisés de façon négative et extérieurs au corps national, sont devenus des Blancs, comme nous le montre l’exemple des Juifs, des Antillais ou des Tziganes.

Pourtant, ce projet n’est pas une fatalité. Les Musulmans appartiennent d’abord à la Oumma. En effet, l’islam donne aux Musulmans une vision transnationale du monde, ils n’appartiennent pas d’abord à un Etat-Nation, mais à une communauté qui transcende le cadre des frontières, une communauté qui possède son propre internationalisme et sa propre cosmogonie. Si c’est le cas, c’est bien la notion de Oumma qui se voit remise en cause dans le projet intégrationniste d’une certaine gauche blanche et nationaliste dont elle est antagonique par nature. Plus qu’intégré, l’islam est domestiqué (dans le double sens de « sous contrôle » et « religion républicaine ») alors que forts d’une appartenance supranationale, les Musulmans tendent vers d’autres horizons et pourraient même prétendre à participer à la refonte de la pensée intellectuelle et politique en Europe. Au moment où le monde fait face à une crise majeure de la modernité capitaliste, il nous parait dangereux de nous priver de la force révolutionnaire d’un islam émancipé de l’eurocentrisme et des dispositifs coloniaux qui le répriment. Pour ce faire, il doit renouer avec son propre humanisme et voler de ses propres ailes.

A bon entendeur.

PIR

PIR