Michel Déon, le dernier des hussards est mort

Michel Déon était un anarchiste de droite.  Camelot du roi il fut un compagnon de route de Charles Maurras. Michel déon avait une plume élégante et désenchantée. C’était un écrivain. Un vrai. Avec le panage des dandys, il a mené une lutte artistique  contre les intellectuels de gauche et les artistes engagés de son époque. Il a contribué à débarrasser la littérature de l’idéologie que cherchaient à imposer la caste culturelle dominante.

Michel Déon  est allé rejoindre Blondin, Nimier, jacques laurent et les autres… il nous laisse aujourd’hui avec les minables qui ne lui arriveront jamais à la cheville.

Une des dernières interviews donnée à TV Liberté

Article du point

À 97 ans, Michel Déon s’est éteint en Irlande des suites d’une embolie pulmonaire. C’était un romancier d’une trempe rare, le tout dernier des hussards ainsi que Bernard Frank baptisa cette bande de jeunes écrivains de droite à la plume cinglante et au romantisme désinvolte qui fit sensation dans les années 1950. Mais ce n’est que vingt ans plus tard, à cinquante ans passés, que Michel Déon connaît la consécration littéraire. Après Les Poneys sauvages (Prix Interallié 1970) puis Un taxi mauve (Grand Prix de l’Académie française 1973), il est élu à l’Académie française en 1978 et devient une figure tutélaire pour toute une nouvelle génération d’écrivains. Ainsi qu’Éric Neuhoff l’a joliment écrit dans un essai qu’il lui a consacré en 1994 : « Les livres de Déon furent notre cour de récréation. Nous y avons appris à jouer, à vivre, à aimer. »

Michel Déon naît sous le nom d’Édouard Michel le 4 août 1919, rue de la Roquette à Paris. À cet enfant unique, les livres deviennent très vite les seuls compagnons de jeu. Il pioche dans la bibliothèque de son père, haut fonctionnaire, où Anatole France incarne encore le grand écrivain par excellence, puis bifurque vers des lectures buissonnières. Stendhal, bien sûr, qui le suivra tout au long de son œuvre, mais aussi Conrad qui lui donnera le goût des îles et des voyages.

Les émeutes du 6 février 1934 marquent un tournant pour le jeune homme. Le lendemain du soulèvement, il s’engage à l’Action française de Charles Maurras farouchement monarchiste et antiparlementaire. Engagé dans les troupes du général de Lattre de Tassigny au début de la guerre, il est démobilisé en 1942 et devient secrétaire de rédaction de l’Action française en zone sud. À la libération, il paye cet engagement et se voit privé de carte de presse pendant deux ans. Déon se sent comme un exilé de l’intérieur dans cet après-guerre où dominent les discours communistes et l’humanisme sartrien. Dans son grand roman aux échos balzaciens, Les Poneys sauvages, il écrira notamment : « Nous entrions dans une nouvelle ère de violence et d’oppression. Il fallait être imbécile ou fou pour ne pas le pressentir, pour ne pas en avoir le cœur serré d’angoisse ? Nous devions dire adieu à notre avant-guerre. Commençait une révolution qui pourrait bien être fatale au goût que ma génération avait eu pour le bonheur. À vingt-six ans, nous n’étions plus la jeunesse. On nous avait volé notre temps de joie, tué nos amis, ruiné nos enthousiasmes. Nous ne pourrions plus jamais croire à la Justice, à la Vérité, à l’Honneur. »

« À chaque phrase, il y a mort d’homme »

Pour oublier cette mélancolie de nouvel enfant du siècle, Déon décide de prendre le large : vers la Suisse, l’Italie puis les États-Unis et le Canada qu’il sillonne en bus Greyhound grâce à une bourse de la fondation Rockefeller. À son retour en France, il se jette dans la littérature et le journalisme. Ses premiers romans mettent en scène des héros brûlés par l’amour ou l’alcool qui roulent à tombeau ouvert en fermant les yeux à travers les tunnels d’Italie (Je ne veux jamais l’oublier) ou traînent leur spleen au milieu de la faune noctambule et interlope de Montmartre ou Saint-Germain-des-Prés (Les Gens de la nuit). Des oeuvres qui le rattachent à la nouvelle école des hussards aux côtés de ses frères de plume Roger Nimier, Jacques Laurent et Antoine Blondin. Ce qu’ils partagent : la légèreté, l’impertinence, Morand, Larbaud, Chardonne, le goût du style et des causes perdues d’avance. Leurs stylos sont des fleurets qu’ils dégainent à la moindre occasion dans des revues comme Arts, La Parisienne ou Les Nouvelles Littéraires. Comme le dit si justement Bernard Frank dans son fameux article des Temps modernes où il les décrit pour la première fois : « À chaque phrase, il y a mort d’homme. »

Déon cependant se sent à l’étroit dans ce costume de dragon des lettres françaises ferraillant pour un royaume perdu. Très vite, il reprend la tangente plutôt que de se flinguer à l’alcool ou de finir contre un arbre comme ses camarades de combat. Le Portugal, le Tessin puis l’île de Spetsès en Grèce où il pose ses valises en compagnie de sa future femme, Chantal, avec laquelle il aura deux enfants, Alice et Alexandre. Spetses et sa douce langueur méditerranéenne qui lui inspireront ses Pages grecquesLe Balcon de Spetsai, Le Rendez-vous de Patmos et Spetsai revisité et le soigneront de son aversion pour le monde moderne. Il fuira cette douce Arcadie peu à peu défigurée par la lèpre du tourisme pour l’Irlande où il achète en 1974 un vieux presbytère dans le comté de Galway. Paysage de forêts et de landes de bruyères nimbées de brumes fantomatiques que l’on retrouve dans un Un taxi mauve, son roman le plus célèbre, dont Yves Boisset tirera un film avec Philippe Noiret et Charlotte Rampling.

Les honneurs le rattrapent

Les livres, les promenades, le whisky et les femmes : tel le héros du livre, c’est ainsi que Michel Déon se sera plu à vivre. Mais les honneurs le rattrapent. Les prix littéraires, l’Académie. Il n’abandonnera jamais tout à fait cet amour de jeunesse que fut la France où il retourne régulièrement. « Ce que je dois à la France : une langue, un trésor littéraire, une certaine tournure d’esprit et des amitiés, » écrit-il ainsi dans Parlons-en, un recueil d’entretiens avec sa fille.

Ces derniers temps, il continuait de partager son temps entre sa retraite irlandaise et Saint-Germain-des-Prés où on pouvait le croiser au sortir de l’Institut ou dans les cafés autour des éditons Gallimard, comme le Montalembert ou le Comptoir des Saints-Pères. Si sa fièvre d’écrire était quelque peu retombée, ce fringant (presque) centenaire ne cessait de dévorer les ouvrages de ses contemporains, leur adressant des lettres exquises et étincelantes d’esprit quand il ne les accueillait pas dans son presbytère du XVIIIe siècle, entouré de ses braques et de ses chevaux. Ainsi, de Michel Houellebecq qu’il avait hébergé en 2001 et qui était devenu son voisin le plus célèbre. On imagine sans peine ces deux chantres du désenchantement, l’esprit embrumé de malt, discuter de la fin de l’Occident tandis que des bourrasques de pluie cinglaient la vitre où s’encadrait la vierge et mystérieuse campagne irlandaise. Déon a-t-il alors répété à son cadet cette prophétie du narrateur des Poneys sauvages : « Joan, ce sont les premiers poneys sauvages que je vois et peut-être les derniers. Nous allons vers un monde où il y aura de moins en moins de poneys sauvages » ? C’est en tout cas un monde où Michel Déon nous manquera.