«Mort en pleine représentation d’un intermittent du spectacle antifasciste»

Mort+d'un+antifaAu théâtre hier soir, un jeune homme est tombé, puis au moment où les acteurs revinrent sur scène pour saluer le public, il n’a pu se relever. Au théâtre hier soir, un figurant est mort pour que les habituels premiers rôles puissent aujourd’hui venir jouir de toute la lumière, onctueusement fardés. Telle est la loi du spectacle, « The show must go on »… Mais cette fois, ce n’est pas tant qu’il doive impérativement continuer, il va surtout pouvoir reprendre enfin ! Et il s’annonce grandiose.
Ils pensaient le tenir dès l’an dernier, au moment de la tuerie de Toulouse, mais la joie fut de courte durée : le meurtrier se révélait islamiste. « Putain, je suis dégoûté que ce soit pas un nazi » tweetait du fond du cœur un journaliste du Nouvel Observateur. Cette fois, il n’y aura pas d’erreur, ils le tiennent leur nazi, la bête au ventre toujours fécond, le retour aux heures les plus sombres et sa victime expiatoire. Ils vont se déchaîner, tout le monde en veut sa part. En tête de file, Le Nouvel Obs qui en moins de 24 heures s’est déjà fendu de plusieurs dizaines d’articles sur le sujet. Libé, l’Express, Le Point… Les politiques ne sont pas en reste : un tel fond en larmes et en direct sur les plateaux TV, un autre promet « de tailler en pièce de façon démocratique les mouvements néo-nazis ». Bernard Debré démontrera son égal état de mort cérébrale en incriminant les jeux vidéos hyper-violents. Pendant que les députés observent un temps de recueillement et d’indignation à l’Assemblée Nationale, les chaînes d’infos se finissent à la main et éjaculent en jets continus. Obligés depuis plusieurs mois de supporter les manifs pour tous, les veilleurs, le désintérêt de moins en moins poli pour les gesticulations antiracistes, ils vont pouvoir reprendre la main et fermer quelques gueules au passage. En langage de communication, on appellera ça faire preuve de pédagogie. Nous assistons en direct à la naissance d’un symbole.
Pourtant au-delà de la tristesse légitime de voir mourir un garçon à peine majeur, quel symbole moins conséquent et moins caractéristique pour la société française que la mort en pleine représentation d’un intermittent du spectacle antifasciste ?
Antifas, chasseurs de skins, « pas de quartier pour les fachos », et leur pendant JNR sont un seul et même microcosme, les uns ne pouvant exister sans les autres. Mêmes tenues (ils se sont retrouvés sur le lieu de vente d’une marque prisée des Rude Boys des deux camps et de Joseph Macé-Scaron), même coupe de cheveux, même amour de la scansion de slogans débiles, même goût pour la baston. On se cherche, on se trouve, des insultes sont échangées, un coup part, cette fois l’adversaire ne se relèvera pas et même si celui qui a porté le coup est d’extrême droite, difficile de voir là la marque du crime fasciste. Au final, on se retrouve avec une bagarre entre bandes rivales qui tourne au drame. Mais en dehors de ce petit monde très occupé à se rejouer la guerre d’Espagne, quelle est la réalité de la menace fasciste ? A peu près aussi grande que le risque de voir le drapeau de la CNT flotter sur les ruines de l’Elysée. C’est Lionel Jospin, l’ancien chef de file du parti socialiste qui avait fini par cracher le morceau en 2007. Pour lui, en France,« tout antifascisme était du théâtre » expliquait-il à Alain Finkielkraut. Une pièce de théâtre grassement subventionnée et largement promue, mais en aucun cas gratuite.
Bien sûr, le théâtre antifasciste entretenu depuis des décennies a une finalité, il assoit le magistère moral de la gauche dans la société et permet à l’occasion de chaque scrutin local de se taper sur les cuisses devant la face de carême de tel ou tel représentant de l’UMP battu dans une triangulaire au nom du sacro-saint pacte républicain. Il a servi à vitrifier tout un pan du débat public (identité, immigration, nation, sécurité), ou aide le Front de Gauche à se donner des airs de résistant et non pas de simple réservoir de voix du PS (engagement de Mélenchon à Hénin-Beaumont, encadrement actuellement des manifs « spontanées » en hommage à Clément Méric). Plus intéressant est sa capacité à s’auto-régénérer quand tout semble le condamner : la défaite de Lionel Jospin au premier tour 2002 face à Jean-Marie Le Pen (fasciste officiel de la mitterrandie) n’entraîne pas la fin de la mascarade mais une quinzaine anti-fasciste d’entre deux tours plus virulente que jamais, la mort d’un jeune homme aujourd’hui n’appelle pas à un retour à la raison mais à un déchaînement médiatique qui ne sera stoppé que par l’heureuse arrivée des vacances d’été.

Enfin il sert à donner à l’opinion l’autorisation et le sens de ses indignations en montant en épingle des actes isolés et minoritaires (actes antisémites, islamophobes, homophobes) pour en faire des outils de questionnement et de remise en cause de la société. Ainsi, aujourd’hui la mort d’un « antifa » au cours d’une bagarre (ce qui arrive toutes les X décennies) fera sens, on va s’interroger sur « ces courants de haine qui traversent la société française », ce drame va mobiliser les politiques et les intellectuels alors que, dans le même temps, la mort d’un élève ingénieur pour « une histoire de cigarette refusée » (ce qui arrive plusieurs fois par an) restera un banal fait-divers. Quelque chose de triste bien sûr, mais que voulez-vous, c’est la faute à la fatalité, vous savez ce que c’était l’insécurité sous Louis XIV ? Organisez donc une marche blanche. Mourir pour une cigarette, pour un simple regard,

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