Muray ou la passion du réel

Essai. Depuis sa disparition prématurée, l’écrivain n’a jamais été autant lu et célébré, même par ceux qu’il tournait en ridicule. Un ouvrage collectif le restitue dans sa véritable dimension.

« L’un des symptômes les plus déconcertants de cette époque est la promiscuité dans l’admiration », écrivait Huysmans. Comment mieux traduire le sentiment que ne peut manquer d’inspirer l’engouement dont, par le truchement de Fabrice Luchini, fait aujourd’hui l’objet Philippe Muray ? Les êtres les plus réfractaires à l’esprit du temps, souvent lecteurs de la première heure, y coudoient l’Homo festivus en personne, lequel découvre pour la première fois l’acide corrosif du rire de l’auteur des Exorcismes spirituels. On ne saurait déplorer ce passage de l’ombre à la lumière, de la confidentialité à la gloire posthume que connaît Muray depuis que la lecture de son oeuvre est venue prendre place dans l’agenda “surbooké” de manifestations culturelles de l’abonné de Télérama ou du Nouvel Observateur, de l’auditeur de France Inter ou de France Culture ou encore du téléspectateur d’Arte : la diffusion d’une pensée si précieuse pour l’intelligence de notre présent est une bonne nouvelle. Mais encore faut-il qu’elle soit entendue. Muray ne faisait pas oeuvre de divertissement. Il ne s’agissait pas pour lui de verser l’oubli et la distraction dans les âmes, de nous détourner de la réalité du monde mais au contraire de nous la révéler. « Lorsque j’arrive à faire rire, je sais que j’ai touché à une vérité concrète. »

Toucher à une vérité concrète, dire ce qui est, tel qu’il est : telle était la fin poursuivie par Muray. Fin limier d’une mutation anthropologique qu’il tenait pour irréversible, il fut assurément un des penseurs les plus sagaces, les plus pénétrants, les plus avertis de la fin du XXe siècle et du début du XXIe. Il nous a été une école de perception : il nous a appris à voir ce que nul n’avait vu avant lui. « Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit », disait Péguy. Muray eut ce génie et ce courage. Il convient donc, parallèlement à cette promotion théâtrale, de se pencher sur le penseur qu’il fut, de mettre au jour et de prendre la mesure des catégories que, dans l’arsenal du rire, il a forgées.

C’est ce à quoi s’emploie aujourd’hui, dans le sillage du travail pionnier en ce domaine de Maxence Caron et de Jacques de Guillebon (éditions du Cerf ), Alain Cresciucci, qui fait paraître Lire Philippe Muray, un ouvrage collectif réunissant pour l’essentiel des universitaires.

La pensée de Philippe Muray ne se livre pas aisément. N’ayant fait oeuvre ni de philosophe ni de sociologue, Muray ne nous confie pas, clés en main, un système solidement charpenté de concepts, il a choisi la voie du récit, de l’écriture narrative. C’est à ce dernier aspect, l’empreinte littéraire et picturale de son écriture, que cet ouvrage s’attache tout particulièrement. Les auteurs s’emploient, de façon très stimulante et convaincante, à faire ressortir la dette contractée par Muray envers la littérature, spécialement le roman, et la peinture. Dette quant à la forme. À l’instar du romancier, montrent-ils, Muray raconte, décrit, donne à voir, il n’explique rien. Il crée un monde, une sorte de comédie humaine du XXe siècle dont les protagonistes sont souvent empruntés au monde réel (Martine Aubry, Ségolène Royal, Bertrand Delanoë) mais qui ne l’intéressent pas en tant que tels mais en tant qu’ils donnent chair à ce nouveau spécimen d’humanité qu’est l’homme d’“après l’Histoire”. Et même lorsque, dans cette grande comédie du siècle finissant, il introduit la figure d’Homo festivus, il la conçoit comme une créature à mi-chemin du concept et du personnage romanesque. Du premier elle a la généralité, du second, le concret, l’incarnation. Son art ne s’apparente pas moins à celui du peintre, il lui empreinte volontiers ses procédés, nous est-il ainsi montré. Lui-même disait d’ailleurs se servir du rire « comme on se sert des couleurs sur la palette ».

Mais aussi dette quant au fond, et c’est là que l’entrée par la peinture et la littérature se révèle d’une grande fécondité. Elle conduit au ressort même de sa critique du monde contemporain, à savoir la passion du réel. Sa lucidité quant à ce qui se joue, à ce qui se trame sous ses yeux procède de cette passion. On se voue à ne rien comprendre à Muray et notamment à cette notion centrale, qui est au fond la pierre angulaire de sa critique, et sans doute son apport le plus fondamental à la réflexion sur le présent, la notion de post-Histoire ou de sortie de l’Histoire, si l’on manque ce point.

S’il y a mutation anthropologique, si l’humanité contemporaine ne présente plus aucune ressemblance avec l’humanité qui l’a précédée — « ce n’était pas mieux avant, c’était mieux toujours » —, c’est par son entrée en guerre contre les contradictions, les tensions, les discriminations, la polarité du bien et du mal constitutives du réel, et donc de l’Histoire, ainsi que les conçoit Muray à la suite de Hegel. Nos contemporains n’ont plus le goût de la tragédie, la pastorale est leur idéal. À quoi aspirent-ils, en effet, les contempteurs du mariage hétérosexuel, tel que légué par la tradition, les abolitionnistes de la prostitution, les zélateurs de l’indifférenciation sexuelle, dont le gouvernement Ayrault se veut et se fait le bras armé, sinon à vivre dans un monde indifférencié et “disneylandisé” ? Est-il lumière plus vive qu’on puisse jeter sur la politique sociétale du gouvernement actuel ?

Notons, au passage, que c’est peut-être là, dans ce déni du tragique, au sens augustinien et pascalien du terme, dans cette volonté acharnée de soustraire l’homme à sa finitude, que la déchristianisation de la civilisation occidentale s’atteste le plus vigoureusement : ne sommes-nous pas entrés dans l’Histoire avec la chute d’Adam, avec le péché originel ? L’homme avait commis le mal et c’en était fini dès lors de la quiétude du paradis terrestre, se mêlaient désormais en lui une disposition au bien et une propension au mal, insurmontable par ses propres moyens.

Or, cette passion du réel qui a aiguillonné son regard décapant, c’est au contact de la peinture, nous suggère cet ouvrage, que Muray l’a formée et cultivée. Les peintres auxquels il ne manque pas de témoigner sa gratitude, Rubens, Géricault, Delacroix, Soutine, sont de ceux qui ont inlassablement, opiniâtrement, étreint le réel, ne se sont pas dérobés à ses aspérités, ses rugosités, sa résistance et ont su les restituer. Des peintres telluriques. Des peintres de la volupté. Ainsi, cet ouvrage attire l’attention sur un aspect par trop méconnu de l’oeuvre et de la personne de Muray alors même qu’il tenait ses exercices d’admiration, de « célébration », de « louange », selon ses propres mots (qui portent également à l’occasion sur des romanciers : Aragon, Philip Roth, Flannery O’Connor…), pour inséparables de ses autres textes. Ses écrits sur l’art scandent ainsi ses recueils d’essais. Muray considérait même que la crédibilité d’une pensée critique est proportionnelle à sa disposition à l’admiration, à la gratitude : « C’est à l’intensité du “oui” que se mesure la pertinence de tous les “non” que l’on est amené aussi à prononcer. »

Ainsi l’oeuvre de Muray est-elle rendue à son unité et à sa richesse. Et, espérons-le, à Muray lui-même, délivré de ces étiquettes de nihiliste et autres réductions qu’aiment à lui accoler les véritables architectes de la destruction du monde. C’est parce qu’il aimait tant le réel, dans son foisonnement, dans ses méandres, dans ses déchirements, que le monde contemporain lui était une plaie béante.

Lire Philippe Muray, collectif sous la direction d’Alain Cresciucci, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 286 pages, 23 €.

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