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Non, la rupture d’une union monétaire n’est pas une calamité

Billet d’humeur de Bruno Lemaire, professeur Emérite HEC et de Jean-Richard Sulzer, professeur à l’Université Paris-Dauphine

Les tenants, ou les ténors, du système UMP-PS nous déclarent, faute d’arguments plus convaincants, que l’euro est irréversible, que l’eurozone est à tout jamais gravée dans le marbre, comme si un être suprême – quel que soit son nom – en avait décidé ainsi : peut-être que certains voient cet être suprême sous les traits de l’ex-employé de Goldman Sachs devenu président de la BCE.

Quand on sait que plus d’une centaine d’unions monétaires – censées être immortelles – se sont défaites au cours des derniers siècles, dont cinq ou six fort importantes depuis la deuxième guerre mondiale, il y aurait de quoi sourire, si la situation n’était pas si grave. Sans remonter à l’éclatement de L’Autriche-Hongrie en 1919, lorsque l’Inde s’est séparée du Pakistan en 1947, ou le Pakistan du Bengladesh (1971), ou la Tchéquie de la Slovaquie (1992), ou l’Argentine de la zone « dollar » d’Amérique du Sud en 2002, y a-t-il eu des tsunamis économiques ou monétaires ? Pas vraiment, comme le montre fort bien John Mauldin dans son excellent article « A Primer on the Euro Breakup » qui mentionne plus d’une soixantaine d’autres cas.

On pourrait aussi citer le cas de l’Union latine, fondée en 1865, et qui s’est délitée peu à peu, après plus de 60 ans d’existence, pour disparaître définitivement en 1927. Cette union monétaire réunissait quatre nations adeptes du franc, France, Belgique, Suisse et Italie. D’autres pays européens s’étaient associées à cette zone monétaire, tels que Autriche-Hongrie, Suède, Russie, Finlande, Roumanie, Espagne, ainsi que des pays de moindre importance économique ou géographique, comme la Crète, le Vatican, St-Marin, Liechtenstein, Monaco. Aucun de ces pays n’avait pourtant renoncé à leur souveraineté monétaire ou budgétaire.

Pour en revenir à des ruptures plus récentes, celles des soixante- cinq dernières années, les faits parlent d’eux-mêmes. Après quelques semaines, quelques mois, voire un an de balbutiements économiques, ces pays sont repartis de plus belle, avec dans le cas particulier de l’Argentine une croissance annuelle de plus de 8 % pendant presque une décennie. Notons cependant que, dans ce dernier cas, cette rupture monétaire s’était accompagnée initialement d’un défaut presque total de sa dette publique, et d’une récession de 12 % en 2002.

Bien entendu, nous ne prétendons nullement que la seule sortie de la zone euro suffira à elle seule pour que la France retrouve le chemin de la croissance. Ce que nous affirmons, en revanche, c’est qu’il est historiquement faux, intellectuellement malhonnête, et politiquement scandaleux de prétendre qu’une sortie de l’euro serait cataclysmique.

Là encore une comparaison avec l’Union latine pourrait être pertinente, puisque cette zone monétaire – c’était davantage une zone de « monnaie commune » plutôt que de « monnaie unique » – rassemblait en Europe des nations constituées qui n’avaient nulle envie ni nul besoin de se fédérer ou de se diluer dans un contexte plus grand. On raconte à ce sujet que De Gaulle, qui avait le sens de la formule tout autant que le sens de ce que pouvait représenter la notion de souveraineté, aimait dire, face à ce type de projet : « on ne fait pas d’omelettes avec des œufs durs ».

Nos gouvernants actuels – peu différents, à bon nombre de couacs près – des gouvernants précédents en ce qui concerne leur « européisme » forcené, aiment bien agiter le spectre des dettes publiques pour tenter de faire croire à nos compatriotes qu’une sortie de l’euro accroîtrait encore le niveau de celles-ci. Nous affirmons à ce sujet que même si le gouvernement actuel, ou son éventuel successeur, parvenait à atteindre un déficit public nul à l’horizon 2017 – la dette publique avoisinant alors les 2.000 milliards d’euros – il faudrait plus d’un siècle pour résorber entièrement la dite dette publique. Qui peut croire qu’il soit réaliste, ou même prioritaire, de rembourser cette dette ?

Ne vaudrait-il pas mieux s’attaquer au redressement économique de la France, qui ne peut se concevoir qu’avec une souveraineté monétaire retrouvée, et un protectionnisme intelligent à nos frontières, puisqu’il est impossible de l’obtenir aux frontières de l’Europe.