Pourquoi l’Allemagne devient soudain si accommodante

Une très bonne analyse politique et économique de la Tribune… loin des niaiseries que nous servent les autres Média sur les intentions accablantes et dangereuses de Valls et ses petits valets.

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Compréhension vis-à-vis de Paris, volonté d’assouplissement monétaire : l’Allemagne semble baisser la garde de l’austérité sur l’Europe. Ou bien est-ce plutôt un mouvement tactique.

Les déclarations en provenance d’Allemagne ont décidément de quoi surprendre ces derniers jours. Ce lundi, par exemple, Wolfgang Schäuble s’est montré plein de sollicitude et de compréhension pour son nouvel homologue français Michel Sapin. Au même moment, le président de la Bundesbank Jens Weidmann, voici encore un mois le plus féroce des faucons, confirmait sa métamorphose en colombe en se prononçant à nouveau en faveur de l’assouplissement quantitatif de la BCE à Amsterdam. Voici donc l’Allemagne devenue soudain une « mère » pour l’Europe, prônant désormais l’usage de la planche à billets et l’assouplissement de l’austérité ? Une telle volte-face mérite sans doute quelques explications.
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Berlin obtient des assurances de Paris

Sur la France d’abord. Les paroles bienveillantes de Wolfgang Schäuble ne doivent pas tromper : Berlin a, en réalité, gagné sur toute la ligne. Depuis la conférence de presse du 14 janvier dernier, François Hollande a adopté une ligne ouvertement « allemande » à sa politique économique : réformes structurelles, baisse des dépenses, politique de l’offre.

Le nouveau gouvernement Valls s’inscrit dans cette voie et le fait que Michel Sapin se soit rendu à Berlin lundi pour présenter à son homologue allemand son plan d’économie avant même de le soumettre à la représentation nationale est significatif (et, soit dit en passant, absolument impensable en Allemagne où la cours constitutionnelle a demandé en juin 2012 que le Bundestag soit « impliqué réellement » dans la conduite de la politique européenne du pays). Wolfgang Schäuble ne pouvait espérer un acte d’allégeance aussi fort à la vision européenne de son gouvernement.

L’objectif de Berlin : désamorcer le MES de facto

Avec la nouvelle architecture institutionnelle mise en place dans la zone euro, l’Allemagne a fait de l’austérité la politique économique officielle de cette région. C’est, dans l’esprit du gouvernement allemand, un élément essentiel qui doit permettre, en ayant des « partenaires » européens disposant de budgets équilibrés, de mettre à l’abri les garanties avancées jusqu’ici par l’Allemagne, mais aussi de prévenir tout nouvel engagement de l’Allemagne à l’avenir. Ce que Berlin espère, c’est que le MES et ses 500 milliards d’euros d’engagements potentiels deviendront caducs.

C’est ce que la chancelière a promis aux Allemands et c’est ainsi qu’elle espère mettre fin à la montée du parti eurosceptique Alternative für Deutschland (AfD). Or, ce but n’est pas anodin. AfD a pris beaucoup d’électeurs aux Libéraux de la FDP. Faire reculer AfD, c’est faire revenir la FDP au Bundestag et s’assurer, en 2017, d’une « bonne » majorité. Angela Merkel doit donc absolument préservé cette architecture.

 

Sauver la nouvelle architecture de la zone euro

Or, mathématiquement, la France ne peut respecter ses engagements européens. Elle va donc, quoi qu’il arrive, enfreindre les règles mises en place par l’Allemagne entre 2011 et 2013. Dès lors, Angela Merkel n’a pas le choix.

Si les règles sont appliquées, la France sera sanctionnée et montrée du doigt. Le risque, ce sera alors de déclencher une tempête sur les marchés. Et si la France ne parvient plus à se financer sur les marchés, c’est l’existence même de l’euro qui sera sur la table. Or, Angela Merkel veut conserver la monnaie unique, si nécessaire à son économie. Si, à l’inverse, la France enfreint ces règles et qu’on la laisse faire sans broncher, alors l’inutilité de ces règles sera prouvée et rien n’empêchera l’Italie ou l’Espagne d’imiter sa voisine du nord. Et alors, la garantie pour les garanties allemandes disparaîtra.

Angela Merkel préfère donc donner un peu de temps supplémentaire à la France tout en lui arrachant l’essentiel, ces fameuses réformes et la consolidation budgétaire. C’est une question de forme plus que de fond. Et cette stratégie n’a que des avantages. Elle va permettre, lorsque la France rentrera dans les clous, de prouver l’efficacité de ces nouvelles règles. Le succès de François Hollande sera le triomphe d’Angela Merkel. Jens Weidmann l’a rappelé hier, le cas français est le « test » pour les règles budgétaires de la zone euro. Ceci vaut sans doute bien un peu de patience.

La crainte de l’euroscepticisme

Ajoutons à cela que l’Allemagne n’a nul intérêt à voir surgir une opposition anti-euro en France, mêlée de germanophobie, comme dans aucun autre pays. Elle a besoin de gouvernements qui acceptent la politique qu’elle a défini. Les victoires du Front National dans plusieurs communes françaises aux municipales, la montée du sentiment anti-euro en France et en Italie a toutes les raisons de l’inquiéter. On se souvient que, à l’été 2012, la fameuse phrase de Mario Draghi annonçant qu’il sauverait l’euro « quoi qu’il en coûte » (« whatever it takes ») a suivi deux élections grecques où l’on avait craint la victoire des eurosceptiques (les 16 mai et 17 juin). De même, voici un an, Berlin avait un peu assoupli son discours sur l’austérité après les élections italiennes de février 2013 qui avait consacré la montée de Beppe Grillo et la débâcle de Mario Monti. Berlin pourrait donc même accepter quelques mesures favorables aux ménages en France pour calmer le jeu. A condition évidemment que, par ailleurs, les réformes structurelles soient menées et les économies faites.

La déflation met à mal la consolidation budgétaire des pays du sud

L’attitude de Jens Weidmann va dans le même sens. Tant que la zone euro ne connaissait qu’une modeste désinflation, l’Allemagne n’avait pas à s’en alarmer. Au contraire, ses entreprises en profitaient largement : les importations étaient bon marché et les exportations payées au prix fort de l’euro. Mais le nouvel accès de faiblesse de l’inflation en mars, la chute de l’Espagne en inflation négative et la perspective d’une nouvelle dégradation a de quoi l’inquiéter.

Comme l’a en effet souligné Mario Draghi dans sa conférence de presse jeudi dernier, l’inflation faible – et à plus forte raison la déflation – rend la consolidation budgétaire plus difficile. Elle renchérit de facto la dette. Le risque n’est pas mince : c’est, ni plus, ni moins que le retour des difficultés de financement, et donc, à terme, une nouvelle activation du MES. Or, on a vu que toute la politique allemande est concentrée sur la désactivation de fait de ce MES. Il faut donc redonner de l’air aux pays périphériques.

La croissance allemande menacée

D’autant que cette inflation de plus en plus réduite menace également de tuer dans l’œuf la faible reprise économique de la zone euro. Là aussi, les conséquences budgétaires pour les pays du sud seront considérables. Mais, surtout, ce sont des marchés qui, à nouveau, se fermeront aux exportations allemandes. Or, si la croissance allemande sera très solide au premier trimestre 2014, les troubles en Ukraine, le ralentissement chinois et, plus généralement, la moindre demande émergente, risquent de ralentir la croissance allemande dans les mois qui viennent. Lundi, l’institut IW Köln s’est inquiété des risques pesant sur la pérennité de la croissance allemande. Dans ce cas, il convient de préserver le marché de la zone euro. Les chiffres publiés ce matin de la production industrielle de février le confirment : le chiffre d’affaires réalisé à l’étranger progressent de 0,8 % sur un mois, celui réalisé ailleurs chute de 2,7 % ! Les investissements des pays périphériques d’aujourd’hui sont aussi les profits allemands de demain.

« Assouplissement du crédit »

Jens Weidmann et la Buba ont-ils alors abandonné leurs fondamentaux ? Pas vraiment. Pour le moment, on en reste à des paroles et l’on espère ainsi effrayer suffisamment les marchés pour faire baisser l’euro et redonner un peu d’inflation à la zone euro. Si cela ne suffit pas, des actes suivront, mais on se garde bien, pour le moment, d’entrer dans le détail. Nul doute qu’alors, la Buba aura à cœur d’éviter des mesures trop inflationnistes à moyen terme et, surtout, encourageant « l’aléa moral », ce sentiment que les pays de la zone euro peuvent faire financer leurs dérapages par la BCE. Du reste, les observateurs, comme ceux de RBS, évoquent désormais un « assouplissement du crédit » (credit easing) qui permettrait de cibler sur les entreprises et non pas sur la dette souveraine. L’avantage de cette méthode serait qu’elle permettrait de maintenir et de garantir la politique d’austérité, tout en favorisant l’investissement.

La « gouvernance de la zone euro »

Car, et c’est bien là l’essentiel, l’austérité demeure et demeurera la politique économique officielle de la zone euro. De nouvelles coupes dans les retraites grecques prévues l’an prochain nous le rappellent, de même que la réalité des politiques menées en Italie et en France. Cette fameuse « gouvernance économique européenne » tant souhaitée par les dirigeants français a bel et bien été mise en place. Elle est fondée sur la course à la compétitivité des pays de la zone euro entre eux.

Course qui, on le notera, ne concerne guère l’Allemagne qui a pris beaucoup d’avance et dont les produits s’exportent non en raison de leurs prix, mais de leur qualité et de l’innovation qu’ils contiennent. En revanche, cette course à la compétitivité, en faisant baisser les prix de vente de ses fournisseurs européens, renforce encore de facto la compétitivité allemande.

La stratégie allemande ne change fondamentalement pas

L’Allemagne a donc tout intérêt à maintenir ce système économique européen qui lui profite tant. Pour cela, il lui faut faire quelques concessions. Elle les fait volontiers. L’austérité en sera peut-être atténuée à court terme, mais l’essentiel demeure. La course à la compétitivité fondée sur la baisse des coûts internes est confirmée et Berlin refuse de réduire réellement de participer au rééquilibrage de la zone euro en réduisant son excédent courant ou en acceptant des transferts ou une vraie harmonisation fiscale. Bien loin de là, puisque la stratégie menée alimente encore cet excédent. Elle refuse toujours de reconnaître que c’est aussi cet excédent qui a causé la crise de la zone euro en alimentant les bulles des pays périphériques. Et le scénario risque de se reproduire. L’Allemagne continue d’imposer à l’Europe sa conception de l’économie, dans son propre intérêt. Et les sourires de Wolfgang Schäuble, pas davantage que les caresses de Jens Weidmann, n’y changeront rien.