Que faut-il penser des nationalisations ?

Entretien avec Bruno Lemaire, professeur émérite HEC, et conseillé économique de Marine Le Pen.

Question : On a beaucoup parlé des bienfaits ou méfaits des nationalisations ces jours-ci, en particulier à propos des aciéries de Florange, et, il y a quelques mois, à propos du système bancaire. Qu’en pensez vous ?

Sur le principe, il n’y a pas de réponses absolues. Tout dépend du contexte. Mais, ce qui est sûr, c’est que la nationalisation d’une seule entreprise n’a pas beaucoup de sens. Ou il faut nationaliser toute une filière, ou il faut s’en abstenir totalement.

Question : Que voulez vous dire ?

Prenons deux exemples, celui de Florange et celui des raffineries. Nationaliser Florange – en supposant que ce soit intéressant, économiquement et socialement parlant – n’a aucun sens stratégique, et donc politique, si on ne se préoccupe pas de l’ensemble de la filière acier.

Q. Pour vous la véritable question serait donc : faut-il nationaliser la filière acier ?

De façon plus précise, il faudrait examiner le rôle éventuellement stratégique de cette filière, et se demander aussi si des entreprises européennes, voire françaises, éventuellement aidées provisoirement par la puissance publique, seraient en mesure de reprendre les rênes de cette filière. Je pense qu’il doit encore rester des spécialistes européens, sinon français, de l’acier, pour faire fonctionner correctement de telles entreprises.

Q. Si je comprends bien, vous ne condamnez pas totalement la phrase de Arnault Montebourg déclarant qu’il fallait « bouter » Mittal hors de France ?

Il n’a pas tout à fait dit cela, et l’expression était sûrement maladroite, mais son intuition n’était pas si mauvaise. Il aurait alors fallu expliquer pourquoi, d’après lui, la filière acier était stratégique, au moins pour l’Europe, sinon pour la France.

Q. Vous avez aussi parlé des raffineries, peut être pensiez vous à Petroplus ?

Oui, c’est un exemple symbolique, là encore. Mais Petroplus n’a ni le même poids stratégique, ni le même poids social que les hauts fourneaux d’Arcelor-Mittal. On peut certes poser la question. De fait, même si la question des raffineries au niveau global, au niveau de l’approvisionnement de la France en produits pétroliers, raffinés ou non. On peut aussi noter que la France importe encore une quantité notable de produits pétroliers raffinés, alors que nos capacités de production pourraient sans doute éviter cela, surtout si l’on évitait de continuer à envisager de les réduire encore.

Mais Petroplus représente essentiellement un problème local, certes délicat d’un point de vue social. Il n’apparaît pas correspondre à une question qui devrait engager une réflexion macro-économique globale. A moins bien sûr d’intégrer tout cela dans une réflexion portant sur l’ensemble du secteur énergétique, mais nous n’en sommes pas encore là.

Q. si je vous comprends bien, cela signifie que ce n’est pas parce qu’une entreprise, même importante, est en difficulté qu’elle devrait être nationalisée ?

Effectivement, ce type de réflexe pavlovien, ou de slogan, est à bannir.

Une entreprise s’inscrit dans un secteur particulier, dans un bassin d’emploi, ou de non emploi, bien précis, et ses difficultés éventuelles peuvent être liées à un grand nombre de phénomènes, problème de management, d’incompréhension direction-collaborateurs (patrons incompétents, ou ‘voyous’, syndicats « jusqu’au boutistes »), problèmes de débouchés, problèmes d’actionnariat (actionnaires trop ‘gourmands’), problèmes de financement, …

Si je devais résumer ma position, je dirais qu’une nationalisation, temporaire ou non, ne devrait pouvoir concerner que des filières stratégiques, ce qui n’exclut pas, bien sûr, que la puissance publique doit se désintéresser du sort d’entreprises moins ‘stratégiques’, car les licenciements concernent tout un chacun, qu’il fasse ou non partie d’un secteur ou d’une filière stratégique.

D’où la nécessité sans nul doute de permettre aux entreprises – même et surtout dans un contexte libéral – d’anticiper au maximum les grandes tendances de leur propre secteur ou d’un secteur voisin, en s’efforçant par ailleurs de ne pas changer de règle du jeu au moindre changement de gouvernement, ou, pire encore, en fonction de l’évolution des sondages d’opinion.

Q. Connaissant certaines de vos positions, je suppose que, pour vous, le secteur bancaire est stratégique. Vu les difficultés actuelles que semblent traverser certaines banques, seriez vous pour nationaliser ce secteur ?

Avant de vous répondre, je voudrai aborder un point historique, celui de la nationalisation (en sus des 4 grandes banques nationalisées en 1945) d’une quarantaine de banques décidée en 1981, effective en février 1982, et ‘défaite’ au moment de la première cohabitation de 1986.

En dehors du côté idéologique et du fait que ces nationalisations étaient prévues dans le programme commun de la gauche écrit en 1972, et appliqué en partie lors de l’élection de François Mitterand, cette nationalisation me semble être passée à côté de l’essentiel.

Q. Que voulez vous dire ?

Ce n’est pas le secteur bancaire qu’il fallait, ou non, nationaliser, c’est la monnaie, ou plus exactement l’émission monétaire. C’est le contrôle total de l’émission monétaire qu’il faut être dévolu à l’Etat, et non le contrôle des crédits, du moins si ces crédits ne sont issus que de l’épargne, c’est-à-dire d’argent existant, et non simplement en devenir. La nationalisation de la quasi-totalité du système bancaire n’a d’ailleurs pas eu beaucoup d’influence sur la financiarisation de l’économie, commencée en 1973

Q. Suite à la tristement fameuse loi Pompidou-Giscard ?

Oui, et financiarisation continuée en 1984-85 par une déréglementation plus poussée encore des marchés financiers, avec la création de nouveaux instruments financiers censés assurer plus de ‘fluidité’ dans les échanges commerciaux, et qui n’ont entrainé qu’une hypertrophie du système financier aux dépens du système économique ‘réel’. Il suffit de regarder l’évolution comparée du patrimoine de certains ‘rentiers’ et du pouvoir d’achat de ceux qui dépendent essentiellement de leur ‘force de travail’ pour vivre.

Q. C’est aussi, je crois, ce que disait Maurice Allais à propos des revenus ‘indus’ et des revenus ‘gagnés’.

Tout à fait. Mais pour terminer sur la question des banques et du système monétaire, la seule véritable solution, comme je l’ai indiquée précédemment, c’est de redonner la souveraineté monétaire à l’Etat, par l’intermédiaire d’une banque centrale rénovée, qu’on l’appelle Banque de France ou Office national d’émission (monétaire)

Seule cette Banque centrale rénovée pourrait émettre de l’argent, de la ‘nouvelle monnaie’. C’est cette possibilité d’émission monétaire qui devrait être nationalisée. Pour le reste …

Q. Que deviendraient alors les banques classiques ?

Certaines banques se contenteraient d’être de simples gestionnaires de moyens de paiement, des super-comptables en quelque sorte.

Q. Et les autres ?

Les autres, qu’elles soient appelées banques d’affaires ou d’investissement, auraient pour rôle essentiel, voire unique, de permettre la ‘transformation’ de l’épargne collecté en moyens de financement pour les investissements privés destinés à l’économie réelle. Aucune banque, quel que soit leur nom, n’aurait donc la possibilité d’influencer de quelque manière que ce soit le niveau de la mo monnaie en circulation, la « véritable monnaie » en fait, qui serait donc garantie à 100 % par la puissance publique.

Q. Une dernière question concernant le principe même des nationalisations. Vous dites qu’une nationalisation, pour être justifiée, devrait concerner l’ensemble d’une filière. Mais n’est ce pas contraire au principe même de la concurrence énoncé par l’OMC (Organisation mondiale du commerce) et plus ou moins imposée par Bruxelles ?

Sur ce point, vous avez raison. Les seules nationalisations efficaces ne peuvent se faire qu’au niveau d’un secteur, et c’est effectivement interdit. Du moins tant que de nouveaux traités ou de nouvelles règles ne seront pas imposés par une nouvelle volonté politique, et ce avant que la crise ne soit devenue telle qu’aucune solution raisonnable ne puisse plus être envisagée, et encore moins discutée dans le cadre d’une discussion démocratique prenant en compte les intérêts du plus grand nombre de nos compatriotes.