Quelques extraits du prochain livre de Michel Onfray « Décadence »

Quelques extraits du dernier livre de Miche Onfray, « Décadence », parus cette semaine dans le magazine Le Point.

Le livre sera en vente dés le 11 janvier.


La fable de Jésus

Le judéo-christianisme, qui nomme notre civilisation en train de s’effondrer, s’est constitué pendant mille cinq cents ans en essayant de donner une forme à ce Christ conceptuel. Cette forme, c’est notre civilisation. Il aura fallu des disciples à ce Christ sans corps, des artistes pour donner corps à ce verbe sans chair, des empereurs pour contraindre à croire à cette fiction, des croyants ayant fini par souscrire à cette fable pour les enfants, et des philosophes qui, petit à petit, ont douté un peu que cette histoire fût vraie. Certes, Jésus a encore plusieurs milliards de disciples sur la planète. Mais une hallucination collective a beau être collective et rassembler de vastes foules, elle n’en demeure pas moins une illusion. Comme Isis et Osiris, Shiva et Vishnou, Zeus et Pan, Jupiter et Mercure, Thor et Freia, Baptiste et Jésus sont des fictions. Les civilisations se construisent sur des fictions et on ne sait qu’il s’agissait de fictions que quand les civilisations qu’elles ont rendues possibles ne sont plus. Plus on croit à ces fictions avec force, plus la civilisation est puissante. La courbe de la croyance épouse celle de la civilisation : la fable de Jésus est généalogique des mille cinq cents ans de la nôtre.

Eusèbe et Constantin, couple maléfique

Eusèbe et Constantin inventent un couple maléfique : la tête pensante et le bras armé, l’intellectuel avec ses livres et ses discours, le chef de guerre avec ses armées et ses soldats, le philosophe avec ses arguties et le prince avec son épée, l’un qui parle et prêche, l’autre qui fait couler le sang au nom des mots du premier. Cet attelage maléfique inaugure également cette idée sanglante que l’histoire a un sens que voudrait la Providence mais à laquelle il faudrait tout de même forcer le bras pour aller plus vite, plus loin, mieux. Si le plan de l’histoire est écrit, pourquoi ne pas se contenter de son développement ?

Car Eusèbe célèbre Constantin, qui a raison de détruire et de faire fondre les statues des dieux païens pour transformer les métaux en objets vils ou en monnaie ; il le loue d’avoir rasé les lieux de culte païens et d’éparpiller les ruines pour qu’il n’en reste plus aucune trace : « Grâce à lui les multitudes de l’armée adverse reculaient, grâce à lui les prétentions de ceux qui combattaient contre Dieu étaient détruites, grâce à lui les langues des blasphémateurs et des impies étaient réduites au silence, grâce à lui des tribus barbares étaient domptées, grâce à lui les puissances des démons invisibles étaient chassées, grâce à lui les niaiseries de l’erreur superstitieuse étaient convaincues d’erreur, grâce à lui, point culminant de tous ces biens, le roi, comme s’il s’acquittait d’une dette, dressait partout des stèles victorieuses, en ordonnant à tous, d’une manière généreuse et royale, de fonder des temples, des lieux sacrés, des oratoires. » Si Constantin a obtenu ce qu’il a obtenu, c’est qu’il avait Dieu avec lui. La preuve, Dieu lui a fourni le signe par lequel il a vaincu – le signe de croix.

C’est au nom de ce signe, au nom de cette conception de l’histoire, au nom du progrès, au nom de la légitimité de type ordalique, au nom de cette eschatologie progressiste, au nom de la parousie que, pendant des siècles, l’empereur chrétien va pouvoir imposer sa foi, la seule, la vraie, l’unique, sur la totalité de la planète, car la zone escomptée par le christianisme est rien moins que la planète. Le césaropapisme rend possible l’impérialisme chrétien conquérant qui se répand sur la totalité de la planète : de la Palestine à l’Europe, puis de l’Europe au Nouveau Monde, enfin du Nouveau Monde à toutes les terres et tous les continents sur lesquels un bateau peut aborder avec des missionnaires. La parousie ne fut pas une bonne nouvelle pour tous.

Mahomet, le frère ennemi

Cette religion virile, guerrière, conquérante, puissante, forte de ses soldats prêts à mourir pour elle, entre dans le concert des civilisations qui se proposent de régner de manière impériale, universelle, planétaire. Ni le bouddhisme, ni l’hindouisme, ni le confucianisme, ni le judaïsme, au contraire du christianisme et de l’islam, ne proposent de convertir la totalité de l’humanité. Ces deux forces, qui sont deux spiritualités, deux civilisations, deux cultures, existent en s’opposant. L’Empire chrétien s’était étendu rapidement à partir de la conversion de Constantin. Il va devoir désormais compter avec ce frère ennemi pour plus de mille ans. Le Christ et Mahomet, le Christ ou Mahomet, Mahomet ou le Christ ? L’Occident prend forme avec cette nouvelle donne. L’étoile de David, la croix du Christ, le croissant de l’islam figurent des forces en quête de formes, chaque forme supposant qu’une force en finisse avec une autre. À cette époque, le christianisme et l’islam veulent les mêmes terres, puisqu’ils aspirent tous les deux au même empire universel : sous la bannière de saint Paul, les partisans de la Croix veulent christianiser la planète, au détriment de l’islam ; sous l’étendard de Mahomet, les fidèles du Croissant aspirent à islamiser la terre entière, au préjudice de la chrétienté. Choc des civilisations assuré…

La fumée conceptuelle

La philosophie comme mode d’existence meurt dans les salles de ces universités médiévales où l’on parle, où l’on discute, où l’on confère, où l’on débat, où l’on dispute, où l’on expose, où l’on devise, où l’on cause, où l’on disserte, où l’on discourt, le tout dans un maelström de mots réservés à des spécialistes qui constituent un langage à part que ne peuvent pratiquer que les gens du sérail. Il est aboli, le temps où Socrate parlait sur l’agora à des tisserands, des foulons, des potiers, des charpentiers, des marchands de poisson ; les philosophes du Moyen Âge parlent de manière incestueuse à leurs semblables : des bacheliers, des enseignants, des professeurs, des étudiants. La philosophie existentielle était ouverte sur les autres et sur le monde ; la pensée scolastique est fermée sur autrui, concentrée sur le même, et aveugle au monde, tout à son petit monde de fictions conceptuelles qu’elle estime plus vrai que le monde réel.

Épicure expliquait comment on pouvait vivre selon l’ordre d’une diététique des désirs corporels afin de connaître le plaisir identifiable à l’absence de troubles ; saint Anselme de Cantorbéry affirme que l’exercice de la raison suppose la foi. Sénèque se demandait comment on pouvait encore vivre après avoir perdu un enfant ; Abélard s’interroge pour savoir si le même universel doit être à la fois tout entier en lui-même et tout entier dans chacun des individus dont il est le genre ou l’espèce. Marc Aurèle, qui souffrait d’un cancer de l’estomac, expliquait comment il fallait se tenir face à la douleur ; Gilbert de la Porrée, quant à lui, montre que les formes ne sont pas par elles-mêmes des substances, mais les subsistances en vertu desquelles il y a des substances. Socrate est mort, l’université chrétienne l’a tué. La patristique et la scolastique ont offert mille ans de ténèbres à la raison. L’université qui suit pendant un demi-millénaire est souvent fille de cette machine à produire de la fumée conceptuelle.

L’histoire faite par des ectoplasmes ?

Souvent néomarxiste, l’historiographie dominante de la Révolution française laisse peu de place, voire pas, aux facteurs psychologiques dans la production des événements, comme si l’Histoire n’était pas faite par des hommes, mais par des idées ou par des concepts, comme si les faits étaient produits par des ectoplasmes aux contours livresques ou par de pures mécaniques intellectuelles sans chair et sans passion, sans comptes à régler et sans ambitions, sans esprit de vengeance et sans désir de prendre une place convoitée. Cet effacement de la chair dans l’histoire relève du reliquat chrétien du corps sans organes…

Vatican II fait de Dieu un copain à tutoyer

La civilisation du rock et de la BD, du cinéma et de la télévision, de la boîte de nuit et de la tabagie, de la pilule et du divorce, de l’alcool et des produits stupéfiants, du Frigidaire et de l’automobile, de la bombe atomique et de la guerre froide, de l’amour libre et des loisirs, de l’argent et des objets, avance en broyant tout sur son passage. Vatican II ne peut rien y faire. Il semble même qu’en ayant voulu être un remède le concile a augmenté la maladie : en faisant de Dieu un copain à tutoyer, du prêtre un camarade à inviter en vacances, du symbolique une vieille lune à abolir, du mystère de la transcendance une plate immanence, de la messe une scénographie décalquant le schéma de l’émission télévisée, du rituel une aventure puisant indistinctement dans le succès des chansons du moment ou dans l’art naïf des croyants les plus allumés, du message du Christ un simple tract syndicaliste, de la soutane un déguisement de théâtre, des autres religions des spiritualités valant bien celle du christianisme, l’Église a précipité le mouvement en avant qui annonçait sa chute.

Mai 68, la grande déchristianisation

Vu de Paris, Mai 68 est un mouvement parisien, voire germanopratin. Or ce fut un mouvement national, bien sûr, mais aussi et surtout occidental. Dans Le miroir des limbes, l’agnostique Malraux écrit : « Le drame de la jeunesse me semble la conséquence de celui qu’on a appelé la défaillance de l’âme. Peut-être y a-t-il eu quelque chose de semblable à la fin de l’Empire romain. Aucune civilisation ne peut vivre sans valeur suprême. Ni peut-être sans transcendance… » Malraux propose une lecture de Mai 68 sous l’angle ontologique et historique, spirituel et métaphysique. Il pense en termes de longue durée, il n’est pas chrétien mais envisage les choses au regard de la chrétienté parce que ce qui advient ce printemps-là s’inscrit dans le millénaire chrétien comme une nouvelle négation des valeurs de la chrétienté. Cette déconstruction n’est ni bonne, comme le croient les gauchistes ou les progressistes, ni mauvaise, comme le pensent les réactionnaires ou les conservateurs, elle est.

Elle est, et elle s’étend sur une vaste zone occidentale, car, outre Paris, elle concerne également Berlin, Berkeley, Rome, Amsterdam et La Haye, tout autant que deux pays qui ne relèvent pas de la configuration judéo-chrétienne mais qui souscrivent à l’occidentalisation postchrétienne, en l’occurrence le Japon shintoïste et l’Inde hindouiste, puisque Tokyo et New Delhi connaissent des événements semblables. Mai 1968 est donc un mouvement de déchristianisation en Europe en même temps que l’avènement d’un monde franchement consumériste et déchristianisé en Occident.

Nous sommes épuisés

La guerre continue. Elle ne fait que commencer. Ici le 11 Septembre, là le 7 Janvier, ailleurs, plus tard, à d’autres dates, d’autres événements du même type. L’Occident ne dispose plus que de soldats salariés n’ayant pas envie de mourir pour ce que furent ses valeurs aujourd’hui mortes. Qui, à ce jour, donnerait sa vie pour les gadgets du consumérisme devenus objets du culte de la religion du capital ? Personne. On ne donne pas sa vie pour un iPhone. L’islam est fort, lui, d’une armée planétaire faite d’innombrables croyants prêts à mourir pour leur religion, pour Dieu et son Prophète.

Nous avons le nihilisme, ils ont la ferveur ; nous sommes épuisés, ils expérimentent la grande santé ; nous vivons englués dans l’instant pur, incapables d’autre chose que de nous y consumer doucement, ils tutoient l’éternité que leur donne, du moins le croient-ils, la mort offerte pour leur cause ; nous avons le passé pour nous ; ils ont l’avenir pour eux, car, pour eux, tout commence ; pour nous, tout finit. Chaque chose a son temps. Le judéo-christianisme a régné pendant presque deux millénaires. Une durée honorable pour une civilisation. La civilisation qui la remplacera sera elle aussi remplacée. Question de temps. Le bateau coule ; il nous reste à sombrer avec élégance.

Huntington et les imbéciles

Si le réel donne tort à l’idéologie, c’est l’idéologie qui a tort, pas le réel. Quand Samuel Huntington montre la lune en annonçant dans Le choc des civilisationsque désormais ce sont des blocs spirituels et culturels qui s’opposeront, les imbéciles n’ont de cesse que de regarder son doigt. La plupart de ces idiots, même si le réel donne raison aux analyses du philosophe américain et tort à leur jugement, persistent à fixer l’index. Un grand nombre des faits annoncés en 1996 dans ce livre s’est trouvé validé par le réel. Mais il faut bien plus que le désaveu apporté par le réel à nombre de penseurs et d’intellectuels, de philosophes et de politiciens, de sociologues et d’historiens pour qu’ils se trouvent ébranlés dans leurs convictions idéologiques.

Ainsi, en 1996, Samuel Huntington a diagnostiqué : la fin des États qui ne contrôlent plus la monnaie, les idées, la technologie, la circulation des biens et des personnes ; le déclin de l’autorité gouvernementale ; l’explosion et la disparition de certains États ; l’intensification des conflits tribaux, ethniques et religieux ; l’émergence de mafias criminelles internationales ; la circulation sur la planète de dizaines de millions de réfugiés ; la prolifération des armes ; l’expansion du terrorisme ; les nettoyages ethniques ; le paradigme étatique remplacé par le paradigme chaotique. Depuis cette date, le réel a-t-il donné tort au philosophe américain ?

 

« Décadence ». (Flammarion, 750 pages, 22,90 euros). Parution le 11 janvier.

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