Rapport Esther Benbassa contre les discriminations : la laïcité en danger ?

Pour Guylain Chevrier le rapport rédigé par la sénatrice EELV Esther Benbassa, qui propose de renforcer l’étude du « fait religieux » à l’école, est synonyme d’«enterrement» de l’école laïque.  

On apprend que les sénateurs se sont divisés mercredi 5 novembre sur «les moyens de lutter contre les discriminations» autour d’un rapport rédigé par la sénatrice EELV Esther Benbassa et son collègue UMP Jean-René Lecerf préconisant, entre autres, de renforcer l’étude du «fait religieux» à l’école. Le rapport d’information, a été débattu en commission des Lois «pendant deux heures et demi et au final, il n’y a pas eu de vote sur l’autorisation de publication», ce dont s’étonnait la sénatrice. Il y aurait aussi eu des désaccords sur l’idée de développer les carrés musulmans dans les cimetières ou de permettre des recours collectifs en justice en cas de discriminations, sur l’instauration de statistiques ethno-raciales.

On comprend le climat autour du vote de ce rapport, car l’idée que la lutte contre les discriminations soit fondée sur ce type de démarche semble relever d’une conception qui s’inscrit dans les prolongements de la Feuille de route sur la refonte de l’intégration qu’avait présentée l’ex-premier ministre, Monsieur Ayrault, qui avait fait scandale. On pouvait lire sur le site de Matignon, au nom «d’assumer la dimension «arabe-orientale «de la France», la proposition d’abrogation de la loi du 15 mars 2004 d’interdiction des signes religieux ostensibles dans l’école publique, jugée discriminatoire. Un tournant radical en faveur d’une logique de valorisation des minorités et d’un encouragement au multiculturalisme, tournant le dos aux fondements de notre République et enterrant littéralement la laïcité, heureusement à quoi un coup d’arrêt avait été mis. Le rapport que défend la sénatrice reprend le même état d’esprit, qui devrait être soumis au vote sans débat mercredi prochain, 12 novembre.

On connait les convictions de cette dernière, comme défenseure acharnée de la logique des minorités, du multiculturalisme et du port du voile intégral. C’est bien elle qui il y a peu, à propos de la touriste voilée qui a été priée de quitter en plein spectacle l’Opéra Bastille pour faire respecter la loi du 11 octobre 2010, qui interdit de dissimuler son visage dans l’espace public, parle d’une discrimination dans une interview. Elle y résume la loi de décembre 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat, à l’affirmation péremptoire qu’«elle garantit le respect de toutes les confessions», en lieu et place de la liberté de conscience, c’est-à-dire du droit de croire ou de ne pas croire. On voit bien, derrière cette réduction de la loi à un respect égal des religions, le projet politique qui s’y dessine, celui d’une promotion des différences relevant d’une toute autre société que celle fondée sur le principe de laïcité.

Esther Benbassa est depuis 2000 titulaire de la chaire du Judaïsme moderne à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Elle a donné une interview avec son collègue Jean-Christophe Attias, titulaire de la chaire de «Pensée juive médiévale (VIe-XVIIe siècle)», qui en dit long sur sa conception de l’école de la République (1). Ils y décrivent le retour du religieux comme pratique sociale, comme recherche identitaire… Il

s’agit de ne plus faire de récit national mais à faire l’étude des minorités, de faire de la place à la problématique de l’enseignement de la «pluralité culturelle» à l’école. Pour justifier cette démarche, elle explique qu’environ 30% des enfants juifs sont scolarisés dans des écoles juives, où les parents veulent qu’ils aient une connaissance du judaïsme. Autrement dit, pour ramener ces enfants vers l’école publique, il faudrait y faire entrer en grand l’étude du judaïsme, mais aussi donc de l’islam et du christianisme… Les écoles privées sont précisément là pour répondre à ce type de demande de parents par opposition à une école publique par essence non-confessionnelle! Elle explique que «nous devons nous rendre compte que nous aurons de plus en plus d’élèves avec des identités religieuses. On ne doit pas sous-estimer le retour du religieux comme revendication identitaire (…) On a besoin de pouvoir s’identifier à un groupe, l’appartenance religieuse donne à certains la sensation de mieux exister.» Et pour lever toute ambiguïté, de rajouter: «Et la religion est une valeur identitaire qui a fait ses preuves!» Voilà le programme de Mme Benbassa pour l’école et ses élèves, un retour en marche arrière toute vers une école confessionnelle, un scandale pour une élue de la République!

Les débats les plus rudes ont eu lieu sur la proposition de renforcer l’enseignement du «fait religieux» à l’école, nous dit-on, rien d’étonnant! Car il s’agit de lui faire passer un tournant sans précédent dans l’esprit qui vient d’être décrit. L’enseignement du «fait religieux» à l’école date des préconisations du rapport Joutard de 1992, qui y préconisait davantage d’histoire des religions, avec des modifications des programmes qui sont entrés en vigueur en 1996. Si le «fait religieux» peut être légitimement enseigné comme fait d’histoire et social, son usage a été progressivement orienté dans un sens des plus problématiques. Le rapport commandé par Jack Lang en 2002, lorsqu’il était encore ministre de l’Education Nationale, à Régis Debray, intitulé «L’enseignement du fait religieux dans l’école laïque» décrivait les idées qui constituaient la toile de fond de cet enseignement. Il s’agissait de parer à ce qui était perçu comme «la menace de plus en plus sensible d’une déshérence collective» et de surenchérir en expliquant qu’il s’agirait là de «la recherche, à travers l’universalité du sacré avec ses interdits et ses permissions, d’un fonds de valeurs fédératrices, pour relayer en amont l’éducation civique et tempérer l’éclatement des repères, comme la diversité, sans précédent pour nous, des appartenances religieuses dans un pays d’immigration heureusement ouvert au grand large». Autrement dit, il était question d’intégrer les enfants issus de l’immigration par leurs différences survalorisées par l’école. La meilleure connaissance de l’autre par chacun était supposée nourrir un esprit de tolérance. Ne serait-ce pas plutôt, à l’aune de l’expérience, avoir au contraire encouragé la défiance, à insister sur ce qui différencie plutôt que ce qui réunit? On ne peut pas dire que cela ait aidé à une intégration qui facilite le mélange, mais qui a plutôt participé à encourager un mouvement de séparation et d’enfermement religieux que le développement du voile illustre très bien. La question reste posée de la qualité de l’enseignement d’une école susceptible de former des sujets responsables, conscients des valeurs de nos institutions, et acteur de leur citoyenneté. N’est-ce pas une liberté de pensée partagée qui seule contient le respect de chacun pour autrui, indépendamment de la croyance et de l’opinion?

Mais aujourd’hui, on veut aller beaucoup plus loin, le rapport incriminé vise à faire passer un cap décisif à l’enseignement du «fait religieux» à l‘école, pour la transformer en machine à alimenter le multiculturalisme, à séparer. Aller plus loin dans ce sens, c’est vouloir instruire un véritable culte du droit à la différence réduisant en cendre l’idée de vivre ensemble. C’est promouvoir une logique de communautés religieuses concurrentes, sous-tendant la revendication à des droits spécifiques à chacune, sur le mode de la discrimination positive, avec un clientélisme politique à la clé qui est un poison pour notre démocratie. Une démarche qui fait table rase de toute idée de faire société sur de que l’on met en commun, le politique, les valeurs collective qui sont les piliers de notre République, le triptyque liberté-égalité-fraternité au final, rayé de la carte.

La laïcité se définit comme la garantie de la liberté de toutes les convictions philosophiques et religieuses, à n’en faire prévaloir aucune sur les autres, qui peuvent ainsi coexister harmonieusement. La séparation de l’Etat des religions, c’est l’affirmation que l’intérêt général constitue un bien de tous quelles que soient les différences. En affirmant cet état d’égalité avant tout, la laïcité invite au mélange au lieu de la séparation. N’est-ce pas là le projet véritablement humaniste que l’on peut souhaiter à toute société démocratique reposant sur la liberté, plutôt que celui défendu par Esther Benbassa de segmentation de celle-ci sur le mode du repli identitaire et du refus du mélange? Cette société multiculturelle avec son communautarisme dont elle rêve, ne serait-ce pas plutôt un antihumanisme? Elle qui prétend, qu’à ne pas laisser libre cours aux signes religieux jusqu’au voile intégral partout, on discrimine, n’est-ce pas au contraire, en limitant les manifestations religieuses à l’école ou le voile intégral dans l’espace public, protéger les musulmans eux-mêmes contre le risque qu’ils soient un jour des citoyens de seconde classe, soumis à une logique communautaire qui, derrière des représentants de celle-ci, soient privés de leur capacité à s’exprimer et à choisir librement leur vie, leur participation à notre société?

Elle ne cesse d’expliquer, que ne pas aller dans le sens de la reconnaissance des minorités serait une forme de discrimination alimentant l’idéologie du FN, alors qu’en réalité, c’est tout le contraire! Car, le multiculturalisme qu’elle propose, qui relève d’une racialisation, d’une ethnicisation de notre société, argumente en faveur du discours nationaliste de ce dernier, lui offrant sur un plateau de pouvoir se présenter comme le meilleur défenseur de la laïcité sur laquelle il peut ainsi réaliser un véritable holdup!

Le projet de l’ancien ministre de l’Education, Vincent Peillon, qui avait programmé la mise en place d’une Charte de la laïcité et l’enseignement de la morale laïque à l’école, pour ainsi «refonder la république par l’école», seraient caduques si ce rapport était voté!

Une laïcité qui rassemble tient à l’écart de l’école de la République tout prosélytisme et tout communautarisme, comme le rappelait dans les débats autour de ce sujet la sénatrice Françoise Laborde (RDSE) en février 2014. Elle rajoutait «que l’enseignement moral et civique est destiné à transmettre les valeurs et les règles qui fondent notre vivre-ensemble et à former le sujet moral afin que l’enfant apprenne à penser par lui-même». Un propos rayonnant de belles valeurs à l’opposé total des intentions de la sénatrice EELV qui règle ses comptes avec nôtre République laïque. Mesdames et messieurs les sénateurs, opposez-vous de toutes vos forces vives à ce rapport, il en va d’un choix capital pour notre société!

1- Rencontre avec Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias. http://www.aphg.fr/IMG/pdf/commission-civisme-benbassa-attias-2008-01.pdf